Fenêtres sur le passé

1895

Tréguennec

Une femme tue son mari d'un coup de sabot

 

Source : La Dépêche de Brest 1 mai 1895

 

Le 27 octobre 1878, le mari de l'accusée, Jean Marie Lautrédou, trouvant sa première femme ivre-morte

à côté d'un baril d'eau-de-vie, lui portait des coups de sabot dans le bas-ventre

et lui administrait une telle volée qu'elle mourut quelques heures après.

 

Il fut poursuivi pour coups et blessures, la mort, que les coups portés devaient fatalement entraîner,

étant survenue à la suite de la congestion déterminée par l'ivresse.

 

Or voici que, seize ans après, Lautrédou, subissant la peine du talion,

reçoit de sa troisième femme un coup de sabot qui l'envoie rejoindre la première dans l'éternité.

 

L'accusée Marie Le Gouil, veuve Lautrédou, cabaretière à Tréguennec, est sur le point d'atteindre la cinquantaine.

 

Elle est là toute courbée sur le banc, pleurant comme une Madeleine ;

cependant, elle est loin de ressembler au portrait qu'on nous montre de la pécheresse repentie ;

c'est au contraire une bigouden, au teint hâlé, aux traits bizarres, une vraie figure de Quasimodo.

 

M. le substitut Vidal occupe le siège du ministère public. 

Me Le Bail est au banc de la défense.

 

Comme pièces à conviction, une paire de sabots.

 

L'acte d'accusation est ainsi conçu :

 

Le 9 janvier 1895, la gendarmerie de Pont-l'Abbé était informée par une lettre du maire de Tréguennec

que la rumeur publique accusait Le Gouil (Marie), veuve Lautrédou, débitante de boissons au bourg,

d'avoir occasionné la mort de son mari, décédé la veille,

par suite des coups qu'elle lui avait portés quelques jours auparavant.

 

L'enquête, commencée le jour même, révéla en effet que, le mercredi précédent, 2 janvier,

les époux Lautrédou, qui se livraient l'un et l'autre habituellement à la boisson et qui se disputaient très fréquemment lorsqu'ils étaient en état d'ivresse, avaient eu une nouvelle querelle dans la matinée.

 

La femme Lautrédou reconnut que, sans avoir été l'objet d'aucune violence ni même d'aucune menace

de la part de son mari, elle lui avait porté, dans les parties sexuelles, un coup de pied chaussé d'un sabot.

La violence du coup avait été telle que Lautrédou dut s'aliter

le jour même, se plaignant de vives douleurs dans le bas-ventre.

 

Le lendemain, il se fit conduire par l'un de ses fils à Pont-l'Abbé pour consulter un médecin ;

de retour chez lui, il se coucha pour ne plus se relever

et expira le mardi suivant.

 

Pendant les quelques jours que dura sa maladie,

il ne cessa de se plaindre des douleurs qu'il éprouvait aux parties génitales, et reprocha à différentes reprises

à sa femme, en présence de témoins, de l'avoir mis dans l'état où il se trouvait.

 

« Je souffre, lui disait-il, c'est vous qui en êtes cause ; je vais mourir. »

 

En effet, il résulte d'une façon absolument certaine, d'après l'autopsie pratiquée le lendemain par le docteur Homery, que le décès du sieur Lautrédou est dû à une péritonite traumatique, déterminée par un coup très violent porté

à l'aide d'un instrument contondant, qui a atteint le bas ventre et les parties génito-urinaires.

 

Interrogée d'abord par la gendarmerie et ensuite par les magistrats de Quimper qui s’étaient transportés sur les lieux, la femme Lautrédou, après quelques dénégations, raconta les faits qui s’étaient passés,

disant que c'était bien volontairement qu'elle avait frappé son mari d’un coup de sabot,

mais qu'elle ne croyait pas l'avoir si dangereusement blessé.

L'accusée n'a pas d'antécédents judiciaires ;

cependant, les renseignements recueillis sont loin

de lui être favorables.

 

On la représente comme méchante querelleuse,

s'adonnant à l'ivrognerie vivant en mauvaise intelligence avec son mari et maltraitant les enfants qu'il avait eus d’un précédent mariage.

 

Le second de ces enfants surtout était continuellement en butte à ses mauvais traitements ;

elle lui faisait à chaque instant, des reproches injustifiés, l'accablait d'injures et le privait de nourriture,

si bien que celui-ci était obligé de profiter des moments où elle était en état d'ivresse pour venir prendre ses repas.

 

Au cours de l'information, un témoin ayant laissé entendre que les habitudes d'ivrognerie de la femme Lautrédou avait pu, dans une certaine mesure troubler sa raison, M. le docteur Homery médecin de l’asile des aliénés

de Quimper a été commis pour examiner la prévenue au point de vue mental.

 

Mais il résulte de ses constatations et de l’examen auquel il s »est livré quelle a la pleine ouissance de ses facultés et qu’elle n’est nullement alcoolique. 

D'ailleurs, elle-même reconnaît qu'elle n'était point en état d'ivresse le jour du crime.

 

Après lecture de cette pièce, le président, procède à l'interrogatoire de l'accusée :

 

D — Vous viviez en mauvaise intelligence avec votre mari ? 

R. — Il buvait beaucoup. Je regrette d'avoir fait autant que cela.

 

Le président—Mais vous n'êtes pas accusée de meurtre !

 

— S'adressant aux jurés

« Ce ménage vivait en mauvaise intelligence et je crois être dans le vrai en disant que les torts étaient partagés.

Si la femme buvait, le mari donnait le mauvais exemple et nous verrons qu'il était d'un caractère violent et emporté. »

 

Le président fait remarquer, en outre que l'accusée n'a pas été toujours tendre pour son beau-fils.

Elle était pour lui une véritable marâtre.

 

D. — Vous saviez que votre mari a été condamné à un an de prison pour coups à sa première femme ? 

R. — J'ignorais cela. C'est mon mari qui me l'a révélé après mon mariage. 

D. — Eh bien, racontez-nous la scène à la suite de laquelle vous avez frappé votre mari. 

R. — Le 2 janvier, mon mari, qui était ivre, voulait à toute force de la boisson.

Je lui en refusai et, comme il m'insultait grossièrement, je lui portai au hasard un coup de pied chaussé de sabot.

Je regrette bien ce que j'ai fait.

 

L'accusée pleure à chaudes larmes.

 

On passe ensuite à l'audition des témoins,

 

Daniel Lautrédou, 20 ans, beau-fils de l'accusée, déclare :

— Le 2 janvier, en rentrant à la maison, vers quatre heures du soir, je vis que mon père était triste.

— L'ayant interrogé à ce sujet, il ne voulut pas me répondre.

— Le lendemain, il me dit :

« Je ne peux uriner, il faut que tu viennes avec moi à Pont-l'Abbé consulter un médecin. »

— Nous fîmes tous deux ce voyage

— Depuis ce jour, mon père était resté alité et, quand ma marâtre le soignait, il disait à celle-ci :

« Oh ! Que je souffre ! C'est vous qui m'avez achevé, je vais mourir ! »

— Il est mort le 8 janvier, c'est-à-dire sept jours après.

— Ma belle-mère et mon père s'enivraient fréquemment

et se portaient réciproque ment des coups.

— Quand ma belle-mère était ivre,

elle était très violente et elle m'a souvent battu.

 

— C'est moi qui lui ai abîmé l'œil gauche un jour

qu'elle me poursuivait avec une fourche et que je me défendais

avec un manche à balai qui l'a atteinte à l'œil.

 

L'accusée. — Mon mari ne m'a pas reproché de l'avoir achevé,

je ne l'ai jamais frappé, pas plus que Daniel Lautrédou,

que je n'ai pas menacé d'une fourche.

 

Le témoin. — Si, mon Dieu.

 

M. le docteur HOMERY, qui a fait l'autopsie du cadavre de Lautrédou, dit que ce dernier a reçu, dans la région du bas-ventre et sur les parties génito-urinaires un coup très violent porté au moyen d’un instrument contondant, tel qu'un sabot et que ce coup a déterminé une péritonite traumatique, laquelle a causé la mort.

 

Grégoire Jacq, maçon à Tréguennec, est allé le 7 janvier, voir Lautrédou qui l’avait fait appeler. 

Celui-ci lui a dit que sa femme lui avait porté un coup de pied aux parties sexuelles et qu'il allait mourir. 

La femme Lautrédou, qui était présente déclara qu'elle regrettait d'avoir donné ce coup à son mari.

 

Sur interpellation : — Lautrédou s’est plaint à moi que sa femme s'enivrait souvent,

mais il ne m'a pas dit qu’elle le battait habituellement.

 

Marie Guichaoua, femme Le Bars, dit qu’elle connaissait les époux Lautrédou depuis sept ans

qu'elle habite Tréguennec.

Tous les deux s'enivraient fréquemment, se querellaient et en venaient souvent aux coups. 

Les provocations provenaient tantôt de l’un, tantôt de l'autre, mais principalement de la femme. 

Le témoin ajoute qu’elle a vu bien souvent cette dernière frapper son mari à coups de sabot. 

Elle n'a vu Lautrédou frapper sa femme qu'une fois.

 

Sur interpellation de Me Le Bail :

— Il est exact que trois fois j'ai donné asile pour la nuit à la veuve Lautrédou,

qui me disait avoir quitté sa maison pour fuir les brutalités de son mari.

 

Après avoir résumé les charges de l'accusation,

M. le substitut Vidal dit qu'il a trouvé dans le dossier une note sympathique très brève à l'égard de Lautrédou ;

mais à l'égard de la femme, il n'y a rien.

 

Lautrédou était violent seulement quand il avait bu, tandis que la femme était méchante, bavarde,

peu accommodante.

 

L'organe du ministère public dit un mot de la peine et de la responsabilité absolue des accusés. 

Les circonstances atténuantes sont acquises, dit-il en terminant, et je n'ai pas besoin de les contester.

Elles résultent suffisamment des antécédents de cette femme, de ses aveux, des regrets qu'elle a manifestés ;

mais vous retiendrez ceci :

C'est que Lautrédou a payé sa dette en 1878 et que la femme Lautrédou doit aujourd'hui payer la sienne.

 

Me Le Bail prend ensuite la défense de l'accusée :

 

Si j'avais eu un vœu à formuler, dit-il, j'aurais préféré que cette affaire vînt en fin de session, après d'autres affaires.

 

De même qu'en peinture un ton ne vaut que par rapport à d'autres couleurs posées sur le tableau,

j'estime qu'après avoir statué sur d'autres crimes, des affaires de sang également,

vous auriez jugé cette affaire avec une réelle indulgence.

Je ne désespère pas néanmoins que vous ne rapportiez

une véritable sentence qui s'impose ici.

 

Le défenseur parle, lui aussi, de ce ménage étrange. 

Lautrédou, dit-il, n'était qu'un demi Barbe-Bleu.

 

Il n'a pas tué en réalité toutes ses femmes ;

cependant, vous savez ce qu'il a fait de la première ;

la seconde, il l'a tuée moralement ;

quant à la troisième, il avait sur elle une influence perverse.

 

Elle avait fini par s'adonner à la boisson, et tous deux buvaient.

C'était une beuverie bilatérale.

Singulier mari et singulier ménage.

Après avoir mis l'affaire au point, Me Le Bail dit qu'il y a eu un coup malheureux porté au hasard

et il sollicite un verdict d'acquittement en faveur de sa cliente, qui a déjà subi trois mois de prison préventive

et qui regrette amèrement ce qu'elle a fait.

 

Le jury ayant rapporté un verdict négatif, la cour prononce l'acquittement de la veuve Lautrédou,

qui se retire en faisant forces « salamalecks » et toujours pleurant.

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