Fenêtres sur le passé

1895

Crozon : un fou décapite sa mère

 

Source : La Dépêche de Brest 26 juillet 1895

 

Ce matin, vers dix heures, au village de Saint-Jean, en Crozon, le nommé Trétous (Jean), âgé de 22 ans,

a tranché la tête à sa mère, Marie-Jeanne Blais, à coups de faucille.

 

Son crime accompli, le parricide a déposé le corps de sa victime assis sur un banc, d'un côté de la table,

et la tête de l'autre côté, sur un autre banc.

 

Les voisins ont immédiatement prévenu la gendarmerie de Crozon, qui s'est rendue sur les lieux,

s'est emparée de l'assassin et a commencé une enquête.

 

Le parquet de Châteaulin est avisé.

 

D'après les voisins, le meurtrier ne jouit pas de la plénitude de ses facultés mentales.

 

Source : La Dépêche de Brest 27 juillet 1895

 

Un de nos collaborateurs s'est rendu hier à Crozon, où il a recueilli les nouveaux détails suivants

sur le drame de Saint-Jean :

 

Saint-Jean Leydez est un petit village situé à deux kilomètres de Crozon, sur la route du Fret.

Ce village ne se compose que d'une chapelle et d'un groupe de cinq fermes.

L'une de ces fermes est occupée par les époux Trétous

et leurs trois fils, dont l'un, Jean, plus communément appelé Yan, ne jouit pas de la plénitude de ses facultés mentales.

Mercredi matin, entre neuf et dix heures, la femme Trétous quitta la crèche de la ferme où elle travaillait avec son fils Corentin, pour aller préparer son repas, après avoir dit à Yan d'aller lui chercher un seau d'eau.

Yan fit ce que sa mère lui demandait.

Il revint avec le seau et le déposa tranquillement à terre.

 

Rien ne faisait prévoir à ce moment ce qui allait se passer.

La femme Trétous, assise près du foyer, épluchait des pommes de terre.

Yan, d'apparence fort calme, prit une faucille suspendue à un clou et vint se placer derrière sa mère.

Prenant ensuite sa faucille à deux mains pour avoir plus de force,

il la laissa retomber par deux fois sur le cou de la pauvre femme.

 

La violence des coups était telle que la tête fut presque détachée du tronc.

Elle tenait cependant encore par un lambeau de chair.

Yan, poursuivant alors son horrible besogne, saisit sa mère par les cheveux, pour achever de la décapiter.

Il donna un nouveau coup de faucille, mais la violence du coup lui fit lâcher prise, et la tête-roula à ses pieds.

 

Le fou ne s'en émut pas outre mesure.

Il la ramassa et la déposa sur un banc, faisant face à celui où sa mère, décapitée, restait tragiquement assise,

tandis que le sang sortait à gros bouillons du col tranché.

 

Sa sinistre besogne accomplie, Yan, portant toujours sa faucille ensanglantée,

retourna à la crèche et dit à son frère Corentin, un gamin de treize ans :

« Va chercher les gendarmes, j'ai tué ma mère. »

Il était très calme et ne paraissait pas avoir conscience du crime qu'il venait de commettre.

Épouvanté, Corentin alla à la ferme, jeta un coup d'œil à l'intérieur et, apercevant l'horrible spectacle, alla en pleurant prévenir son père,

qui travaillait dans un champ voisin.

Celui-ci accourut à son tour et alla prévenir la gendarmerie de Crozon, qui se rendit aussitôt sur les lieux.

 

Yan était allé laver sa faucille dans une fontaine située sur la route

du Fret, à environ cent mètres de la ferme.

Quelques voisins, accourus, n'osaient le désarmer.

Le fou consentit cependant à remettre sa faucille aux gendarmes, qui l'emmenèrent ensuite dans la maison du crime.

 

La femme Trétous, décapitée, était toujours assise sur le banc,

près du foyer, dans la même position que celle où elle se trouvait

quand Yan l'avait surprise.

Elle tenait encore de la main droite le couteau de table dont elle se servait pour éplucher ses pommes de terre.

Le plat dans lequel se trouvaient les légumes était rouge de sang.

 

Mis en présence du cadavre, le fou expliqua par des propos incohérents les causes du meurtre.

Sa mère, dit-il, lui faisait de la misère.

Elle ne voulait pas lui acheter de beaux habits.

Tout récemment, elle avait refusé de lui rétrécir une veste, ce qui l'avait vivement contrarié.

Il renouvela ensuite la scène du crime et ajouta :

« Si j'ai pris la faucille à deux mains, c'est pour avoir plus de force et la tuer de suite,

afin de ne pas la faire souffrir trop longtemps.

Si j'avais trouvé une serpe, je l'aurais employée, afin de lui faire plus vite son affaire. »

 

Avant de quitter la maison, Yan jeta un coup d'œil sur la tête de sa mère et dit

« qu'il faudrait boucher les fenêtres afin que les chats ne puissent venir la manger ».

 

Le parquet de Châteaulin, avisé télégraphiquement, arrivait à Crozon à cinq heures. MM. Kerdren,

procureur de la République, et Le Menn, juge suppléant, faisant fonction de juge d'instruction,

étaient accompagnés du docteur Landouar, médecin-légiste, du greffier et de l'interprète.

Le lieutenant Grandjean, commandant la gendarmerie de l'arrondissement, était également présent.

 

Les magistrats se sont aussitôt rendus à la ferme des époux Trétous, où la scène du crime a été reconstituée.

Le meurtrier a été ensuite interrogé et plusieurs témoins ont été entendus.

Le parquet s'est ensuite retiré.

 

Après le départ des magistrats, Yan, toujours aussi calme, a été conduit à Crozon,

il a mangé et bu de fort bon appétit.

Avant-hier matin.il a été transféré à Châteaulin, où il a été placé en observation.

 

Le meurtrier, Trétous (Jean), est né à Plomodiern, le 2 octobre 1872.

À sa sortie de l'école, après avoir obtenu son certificat d'études, il fut mis en apprentissage chez un forgeron.

Il y a sept ou huit ans, les époux Trétous vinrent se fixer

a Saint-Jean Leydez.

Yan travailla alors à Crozon, mais une maladie, qui le tint plusieurs mois au lit, le laissa dans une extrême faiblesse et le rendit impropre à tout travail.

Au conseil de révision, il fut ajourné la première année et réformé

la seconde.

Il y a un an, enfin, il eut une fièvre cérébrale et c'est depuis

que ses facultés mentales étaient ébranlées.

 

Yan était considéré comme un aliéné dangereux.

À plusieurs reprises, il avait menacé son père et sa mère de les tuer.

Un jour, un couteau à la main, il avait poursuivi deux voisines

en proférant des menaces de mort contre elles.

Diverses démarches avaient été faites près du maire

pour qu'il soit interné, mais elles étaient restées sans résultat.

 

La victime, la femme Trétous, née Marie-Jeanne Biais,

était âgée de 48 ans.

Elle était originaire de Plomodiern dont elle portait le costume.

Ses obsèques ont eu lieu avant-hier, à 3 h. 1/2, à Crozon,

au milieu d'une grande affluence.

 

La famille Trétous se composait de quatre enfants, dont Jean était l'aîné.

Le second, Jacques, âgé de 20 ans, est apprenti-chauffeur à bord du Cyclope.

Les deux autres, Corentin et Hervé, sont âgés de 13 et 8 ans.

 

Les époux Trétous, qui sont de pauvres gens, exploitaient une petite ferme.

Le mari était en outre employé comme journalier dans les fermes voisines.

 

Cette affaire a produit une vive émotion à Crozon et dans les environs, où elle défraye depuis toutes les conversations.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021