Fenêtres sur le passé

1895

Le drame de la rue Traverse à Brest

 

Source : La Dépêche de Brest 27 octobre 1895

 

Comme toutes les affaires passionnelles, le drame de la rue Traverse est un roman qui finit mal

ou plutôt qui aurait pu mal finir, car la victime n'a pas été sérieusement blessée.

 

L'accusée, Jeanne Larue, est une femme de 28 ans, à la mise très simple, au visage pâle et fatigué.

Sa physionomie douce, son air résigné, inspirent la sympathie.

 

M. Drouot, procureur de la République, soutiendra l'accusation. 

Jeanne Larue a pour défenseur Me Le Bail.

 

Les pièces à conviction consistent dans un revolver de petit calibre, des cartouches,

un gilet et une jaquette bleu-marine, un gilet de flanelle et une chemise ensanglantés,

une chaise de salle à manger, dont le dossier, en bois sculpté, porte l'empreinte très apparente d'une balle.

 

Le 29 juin 1895, une jeune femme, accompagnée d'un enfant et portant un revolver à la main,

se présentait à l'un des postes de police de Brest et disait aux agents :

« Je viens me constituer prisonnière, car j'ai tué mon amant ! »

 

Cette femme était Jeanne Larue ;

son amant, Janin (François), employé dans les usines de MM. Schneider, au Creusot, en déplacement à Brest.

 

Jeanne Larue habitait le Creusot.

Elle était depuis une dizaine d'années la maîtresse de Janin.

Quatre enfants sont nés de cette union, dont deux survivent.

Le 16 juin dernier, Janin vint annoncer à sa maîtresse

que l'usine du Creusot l'envoyait à Brest pour deux ans, et il partit,

lui laissant 50 fr. et refusant, malgré sa demande,

de la laisser venir avec lui.

 

Mais, quelques jours après, une demoiselle Chevalier,

demeurant aussi au Creusot, recevait de Janin une somme de 100 fr. et partait le rejoindre à Brest pour y vivre avec lui.

 

Jeanne Larue l'apprit.

 

Déjà, depuis quelques mois, elle s'était aperçue que Janin,

malgré ses dénégations, la délaissait pour cette nouvelle maîtresse, tout en continuant cependant à la voir et à subvenir à ses besoins.

 

C'est alors que lui vint l'idée de tuer son amant.

 

Le soir même, elle achète un revolver et, d'un ton très calme,

s'en fait expliquer le mécanisme par l'armurière.

Le lendemain, elle prit le train avec l'aîné de ses enfants et arriva à Brest le 27 juin au soir.

 

Dès le lendemain matin, elle se rendit chez son amant, dont elle s'était procuré l'adresse, portant dans un panier un revolver chargé.

 

Elle le trouva couché avec la fille Chevalier.

Anonyme

Collection Martine de Lajudie

Une scène violente éclata, scène pendant laquelle Jeanne Larue reçut de Janin un violent soufflet,

en présence de la fille Chevalier.

Janin lui fit alors part de sa résolution de se séparer d'elle et lui proposa de lui payer son voyage

pour retourner au Creusot.

 

Jeanne Larue sembla consentir, tout en refusant de quitter le logement de son amant ;

elle y passa la journée, pendant laquelle elle déclara à la fille Chevalier qu'elle ne lui en voulait pas,

mais que Janin se repentirait, avant le soir, de sa conduite à son égard.

 

Mais Janin ne rentra pas chez lui et passa la nuit à l'hôtel avec la fille Chevalier.

 

Dès le lendemain matin, il rentra à son domicile et y trouva encore Jeanne Larue.

Une violente discussion s'engagea encore entre eux,

discussion au cours de laquelle Jeanne Larue s'arma de son revolver

et déchargea quatre fois son arme sur son amant,

à un mètre de distance environ.

Trois balles atteignirent Janin, dont deux à l'épaule gauche

et une à l'arcade sourcilière droite.

 

Les blessures de Janin n'ont jamais présenté aucun caractère

de gravité et n'ont pas laissé de suites fâcheuses.

 

Jeanne Larue a toujours reconnu avoir prémédité son crime ;

elle avoue avoir voulu tuer Janin parce qu'elle avait compris

que celui-ci l'avait abandonnée, ainsi que ses enfants.

 

En dehors de son concubinage prolongé, les meilleurs renseignements sont fournis sur la conduite de cette fille,

qui n'aurait jamais eu d'autre amant que Janin.

 

Celui-ci reconnaît lui-même qu'il a rendu Jeanne Larue

mère de quatre enfants ;

il déclare, en outre, que, depuis qu'il avait fait la connaissance

de la fille Chevalier, il voulait rompre avec son ancienne maîtresse,

et qu'il avait profité de son départ pour Brest afin de faciliter

cette rupture et éviter tout scandale au Creusot, promettant, d'ailleurs, de ne pas abandonner sa concubine.

Anonyme

Collection Martine de Lajudie

 

Après la lecture de ce document, qu'on dirait plutôt un acte de défense,

le président passe à l'interrogatoire de l'accusé.

À ce moment, la salle est comble.

 

D. — Il y a dix ans que des relations intimes ont pris naissance entre vous et Janin ?

R. — Oui. J'avais alors dix-huit ans.

D. — Vous avez eu de lui quatre enfants, dont deux sont encore vivants ?

R. — Oui. Le dernier n'a que six mois.

 

Le président. — Je dois à la vérité de dire que, à part la faute que vous avez commise en vous donnant à Janin

en dehors du mariage, votre conduite était excellente.

Vous n'avez eu d'autre amant que Janin, et tout le monde s'accorde à dire que vous lui étiez aussi fidèle que si vous aviez été unis par les liens du mariage.

 

Le président reprend le fait de l'accusation, esquissant pour ainsi dire en quelques lignes les premières relations de Janin et de l'accusée.

Jeanne Larue précise ces relations.

Elle ajoute :

«Janin m'avait promis de me faire aller à Brest, mais il m'a délaissée, et quand j'ai appris que Marie Chevalier

était allée le rejoindre, désespérée, je suis partie de chez moi après avoir réuni quelques sous et, résolue à me venger,

j'ai acheté un revolver. »

 

D. — Depuis quand des relations ont-elles commencé entre Janin et Marie Chevalier ?

R. — Il y avait à peu près un an.

D. — Comment vous en êtes-vous aperçue?

R. — Parce qu'il ne venait plus qu'à midi au lieu de venir le soir comme autrefois.

D. — Qui vous a fait soupçonner que c'était Marie Chevalier plutôt qu'une autre ?

R. — Parce que je l'ai surprise.

D. — Janin vous a-t-il formellement promis le mariage, ou bien était-ce une douce illusion que vous aviez eue ?

R. — Il m'a dit qu'il ne m'abandonnerait pas et qu'il gagnait assez d'argent pour nous deux.

D. — Bref, quand vous avez su qu'il était parti avec la fille Chevalier, vous vous êtes décidée à aller le rejoindre à Brest et c'est alors que vous avez formé le projet de le tuer ?

R. — Oui. Ce qui m'a mise hors de moi, c'est qu'il m'a menacée de me jeter, moi et mon enfant, par la fenêtre.

D. — Où vous a-t-il dit cela ?

R. — À Brest.

D. — N'allons pas si vite. Nous sommes encore au Creusot.

Vous vouliez une promesse certaine de mariage ?

R. — Oui, et si je me suis donnée à lui, ce n'est rien que pour cela.

Anonyme

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Jeanne Larue raconte ensuite la scène de l'appartement

telle que nous la connaissons déjà.

 

D. — Aviez-vous votre enfant avec vous ?

R. — Oui. J'ai même dit en entrant à mon petit garçon :

Va embrasser ton papa.

Janin a dit : Non, non !

 

Jeanne Larue dit que Janin lui a donné, devant la fille Chevalier,

un soufflet si violent que le sang lui est venu à la bouche.

Quand j'ai tiré, dit-elle, je n'ai pas regardé.

 

Le défenseur. — Combien de temps a duré l'entretien du matin ?

R. — Une heure.

D. — C'est alors qu'il vous a menacée de vous jeter par la fenêtre, vous et votre enfant ?

R. - Oui.

 

On passe ensuite à l'audition des témoins.

 

Le premier entendu est M. Caubet, commissaire de police à Brest,

qui raconte comment Jeanne Larue est venue se constituer prisonnière.

 

M. Caubet ajoute :

« Janin m'a avoué spontanément qu'il avait eu quatre enfants de Jeanne Larue

et qu'il désirait que l'affaire n'eût pas de suites. »

 

Le défenseur demande qu'on lui-décerne acte de la dernière déclaration du témoin.

La cour statuera ultérieurement.

 

On entend après M. Caubet, M. Janin (François), âgé de 29 ans, actuellement employé au chemin de fer

de Bône-Guelma, domicilié à Paris, rue d'Astorg, 7.

 

Comme cette déposition est toute la base du procès, nous la citons presque entièrement.

 

Jeanne Larue, dit le témoin, était ma maîtresse depuis neuf ans environ.

Elle a eu de moi quatre enfants, dont deux sont morts ;

du moins, je suppose qu'ils sont de moi, car, avant moi, un jeune homme la fréquentait.

Depuis plus d'un an, j'avais formé une liaison avec Marie Chevalier ;

j'avais même eu plusieurs fois des relations avec elle avant de partir du Creusot,

je lui avais remis de quoi faire le voyage de Brest, où elle est venue me rejoindre le 25 juin.

Mon intention était de rompre avec Jeanne Larue, mais,

comme je voulais éviter tout scandale en quittant le Creusot,

je lui avais promis de la faire venir à Brest,

je lui avais même promis de lui écrire,

mais mon intention était de ne pas le faire.

 

Le 28 juin, vers sept heures, elle entrait dans la chambre

où j'étais couché avec Marie Chevalier.

Elle fit une scène et je dus m'interposer entre elle

et Marie Chevalier, qu'elle menaçait.

 

Elle resta toute la journée dans ma chambre et je la quittai,

vers sept heures, après lui avoir fait part de ma résolution

de me séparer d'elle, et lui avoir promis de l'argent pour son voyage, car elle m'avait dit qu'elle allait s'en retourner au Creusot.

 

Le lendemain matin, vers 6 h. 1/2, je la retrouvai dans ma chambre ;

je lui proposai de la conduire à la gare, mais elle me fit une nouvelle scène et, pour en finir, je la menaçai d'aller porter plainte à la police.

 

Alors elle parut se calmer, et, vers 8 h. 1/2,

je m'occupai de faire ma toilette.

 

Tout à coup, elle parut agitée et m'adressa quelques paroles

dont le sens était :

« C'est tout ce que tu fais avec moi ? »

Je lui répondis:

« Tu vois bien », ou quelque chose de ce genre (le témoin hésite). 

Anonyme

Collection Martine de Lajudie

J'étais, continue M. Janin, assis dans ma salle à manger, le corps baissé sur ma chaise et je n'ai rien vu ;

mais, soudain, j'ai entendu une détonation et j’ai senti un choc à l'épaule gauche ;

à un moment, ayant relevé la tête, j'ai été atteint à l'œil droit.

Je me suis alors levé, lui ai serré les bras pour l'empêcher de continuer à tirer,

et l'ai ainsi suivie jusqu'à l'entrée de la chambre de mes voisins.

Je ne l'ai plus revue ensuite.

 

D. — Jeanne Larue vous avait-elle déjà fait au Creusot des scènes de jalousie et adressé des menaces

à propos de la fille Chevalier ?

R. — Oui, elle m'avait dit plusieurs fois qu'elle n'avait qu'une mort à faire (elle parlait d'elle-même)

et elle m'avait déclaré que si je l'abandonnais, elle me tuerait sans rien risquer, que ces cas-là n'étaient pas rares

et que, dans ces circonstances, les filles qui ne disaient rien étaient des imbéciles.

 

Sur interpellation : — J'ai été guéri au bout de 23 jour.

Je ne ressens plus qu'une petite gêne à l'épaule gauche et un trouble assez caractérisé de l'œil droit.

 

Le témoin répond d'un air embarrassé.

Le président lui faisant remarquer qu'il a eu plusieurs maîtresses à la fois :

— J'ai connu, dit-il, quelques filles, comme cela arrive à un jeune homme.

 

Le président. — Pardon, vous aviez une maîtresse qui avait eu de vous quatre, enfants ;

vous l'avez reconnu, et, je dois la dire à l'avantage de Jeanne Larue, elle vous était fidèle,

tandis que vous, vous ne l'étiez pas.

 

M. Janin. — Je tiens à déclarer que je n'ai porté aucune plainte contre Jeanne Larue et que si elle est aujourd'hui

sur le banc des accusés, c'est qu'elle s'est constituée prisonnière.

Je demande pour elle toute l'indulgence du jury.

 

Me Le Bail. — Combien le témoin reconnaît-il avoir eu d'enfants de Jeanne Larue ?

R. — Elle en a eu quatre.

 

Le président. — De vous ?

R. — Je le suppose. On ne peut pas affirmer cela, mais je le pense.

 

Me Le Bail. — Les avez-vous traités comme tels ?

R. — Oui, et aujourd'hui je m'engage à les prendre.

On me fera plaisir si on veut me les accorder.

Me Le Bail. — Seriez-vous disposé à prendre des engagements à cet égard ?

R. — Je m'engage à adopter les enfants.

 

Le président. — Voyons, avez-vous promis réellement le mariage à Jeanne Larue ?

 

R. — Oui, mais c'était pour avoir la paix, quand elle me faisait des scènes.

(Après un silence) : Je ne comprends pas l'acte qu'elle a accompli sur moi.

Le président. — Comment ?

Mais je me l'explique bien, moi ;

et vous, ne vous êtes-vous pas demandé si c'est la mère ou l'amante qui a tiré sur vous ?

R. — Je ne crois pas que ce soit la mère.

 

Le président. — Les jurés apprécieront.

— La déposition de Marie CHEVALIER, la seconde maîtresse de Janin, âgée de 20 ans, habitant actuellement Paris, rue Richard-Lenoir, 125, n'est pas non plus dépourvue d'intérêt.

 

Le témoin raconte qu'elle est devenue la maîtresse de Janin

au mois de février dernier et qu'elle connaissait les relations antérieures de ce dernier avec Jeanne Larue, avec laquelle elle n'a eu, affirme-t-elle, qu'une seule fois une discussion au sujet de Janin.

C'était au mois de janvier ;

Jeanne Larue lui ayant reproché de lui enlever le père de ses enfants, elle se contenta de lui répondre que cela n'était pas vrai.

 

Après avoir fait connaître dans quelles circonstances elle se lia

avec Janin, qui, lui aussi, promit de l'épouser et qu'elle alla rejoindre

à Brest, Marie Chevalier rapporte à son tour la scène du 28 juin, ajoutant ce détail omis par Janin :

 

« En entrant dans la chambre, Jeanne Larue traita Janin de lâche

et lui adressa des injures, ainsi qu'à moi ;

elle pleurait et, comme elle s'élançait sur le lit ou j'étais couchée, Janin l'arrêta en lui donnant un soufflet. 

Jeanne Larue dit encore Marie Chevalier, ne m’en voulait pas,

mais elle en voulait, à Janin, à qui elle reprocha de nous avoir trompées toutes deux. »

 

Anonyme

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Sur interpellation : — Après avoir été souffletée par Janin, Jeanne Larue lui a dit qu'elle le ferait repentir

de son ingratitude avant qu'il fût nuit.

 

Marie Chevalier ajoute :

« J'ai couché à l'hôtel de France dans la nuit du vendredi au samedi, avec Janin, qui s'est levé vers cinq heures

et m'a dit qu'il allait voir ce que faisait Jeanne Larue et qu'il tâcherait de la faire partir par le train de 6 h. 1/2.

Je l'attendis vainement jusqu'à une heure.

J'envoyai alors le garçon de l'hôtel lui porter un billet, et, quand celui-ci revint,

il m'apprit la scène qui venait de se passer. »

 

— Mme Étriard, 27 ans, rue Traverse, 29, voisine immédiate de Janin, dit qu'elle a entendu les coups de feu ;

que Janin, à qui elle a ouvert sa porte, avait la figure ensanglantée et qu'il s'est borné à lui dire :

« Regardez, madame, ce qu'elle a fait. »

 

La demoiselle Larue, ajoute le témoin, est arrivée aussitôt, tenant un revolver à la main et disant :

« C'est avec cela que j'ai tiré dessus. »

Janin s'est sauvé chez lui et s'est enfermé à clé.

Elle m'a priée d'aller chercher son fils, en me disant que Janin lui ferait du mal.

 

— Mme veuve Ramon, commerçante, rue Traverse, 47, qui louait en garni à Janin, a fait les mêmes constatations

que le témoin précédent ;

c'est elle qui a couru à l'hôpital chercher du secours et qui a aidé M. le docteur Bouquet à emmener Janin.

 

— Avez-vous vu la demoiselle Larue dans la maison ?

 

R. — Oui, elle m'a même dit, en me voyant :

« Je viens de tuer votre locataire »,

et m'a demandé l'adresse du commissaire de police pour aller se constituer prisonnière.

Elle était très pâle et avait l'air égaré ; elle tenait un revolver à la main.

 

On entend ensuite plusieurs témoins habitant le Creusot, qui donnent les meilleurs renseignements

sur la moralité de l'accusée.

 

M. Delorieux, commissaire central au Creusot, déclare qu'en dehors de ses relations avec Janin,

il n'y avait absolument rien à dire sur Jeanne Larue.

Elle se conduisait bien et elle n'a eu assurément pas d'autre amant que Janin et elle lui était aussi fidèle

que s'ils avaient été mariés.

— Marie Gasse et Julie Foret, ouvrières aux mines du Creusot, déclarent que Jeanne Larue ne fréquentait pas les bals.

Janin se promenait avec elle et son enfant comme l'aurait fait

un père de famille.

 

— La déposition de M. le docteur Mahéo n'offre qu'un intérêt relatif en raison de la guérison survenue et du peu de gravité

des blessures du sieur Janin.

Les projectiles, au dire de l'honorable expert, n'avaient, en effet, lésé aucun organe important ;  

aucun d'eux n'avait pénétré dans les cavités splanchniques.

M. le docteur Mahéo fait cependant toutes ses réserves quant aux troubles visuels proprement dits accusés par Janin.

L'audition des témoins terminée, la cour décerne acte au défenseur de ses conclusions tendant à établir

que Janin a la conviction que les quatre enfants sont de lui, qu'il s'engage à adopter les deux survivants

et qu'il a promis le mariage à Jeanne Larue.

 

Cette formalité accomplie, M. Drouot prononce son réquisitoire.

 

Ce qui est à remarquer d'abord dans cette affaire, dit en résumé M. Drouot, c'est le caractère exceptionnel

qu'elle présente relativement aux causes ordinairement soumises à votre juridiction.

 

On appelle cela une cause passionnelle.

 

L'expression est impropre. Il n'y a pas de causes passionnelles, ou plutôt elles le sont toutes.

La haine, l'avarice, la cupidité, l'orgueil, l'ambition, sont des passions aussi bien que l'amour et la créature humaine, qu'elle agisse par des raisons sublimes on par des instincts de bestialité, n'accomplit jamais d'actions sans motifs.

D'ailleurs, ici, l'amour n'est pas le mobile.

Ce n'est pas la maîtresse, ce n'est pas l'amante qui a frappé,

c'est la mère, se constituant vengeresse de ses enfants délaissés.

 

Le principe :

On ne peut se faire justice soi-même est entier,

mais il y a lieu d'examiner l'état d'esprit de la victime

et son degré de responsabilité.

 

L'organe du ministère public examine ce point.
 

Si vous estimez, dit en terminant M. Drouot, qu'il y a lieu de s'en tenir à l'inflexibilité des principes,

jamais le cas de recours en grâce ne se sera plus nettement présenté.

Si vous croyez, au contraire, que cette surexcitation trop motivée rendait cette jeune femme insuffisamment responsable, si vous voyez dans son attitude l'expression d'une situation analogue à la légitime défense,

j'aurai l'honneur d’être le premier à m'incliner devant votre verdict.

 

M. le procureur de la République a compris, dit Me Le Bail, que dans cette affaire il n'y avait place

que pour la plaidoirie, et je l'en remercie.

Puisque la loi est la raison écrite, M. le procureur de la République aurait pu,

en l'invoquant, être généreux par la raison ;

il l'a été par le cœur, et je l'en remercie.

 

L'honorable défenseur lit d'abord quelques lettres, où l'on voit les sentiments qui animaient alors Jeanne Larue.

Cette fille, s'écrit-il, lui avait tout donné, dix ans de sa jeunesse, son amour, son honneur, tout.

Elle a eu quatre enfants de lui et il n'a pas nié cette paternité.

Sa vie s'est passée entre ces trois êtres, sa mère, Janin et ses enfants ;

mais tout à coup cette femme a gêné cet homme.

Son amour à lui a changé d'adresse, et pourquoi ?

Parce qu'il était blasé ; il l'a dit lui-même.

Le défenseur entre à son tour dans les détails de la scène

du 29 juin.

Vous savez, dit-il, comment elle a été accueillie :

par un soufflet.

Elle se voyait chassée de son cœur et de sa maison.

Les paroles de dédain de son amant ont été les dernières gouttes qui ont fait déborder le vase ;

oui, ce sont elles qui ont dirigé l'arme.

 

Ce n'est pas l’amante qui a frappé, c'est la mère,

une mère outragée, animée par le plus beau sentiment de tous, le sentiment de la maternité, celui qui domine tout.

Vous m’accorderez bien, dit Me Le Bail en terminant, qu'il y a une mesure dans la souffrance,

qu'il y a une mesure dans le malheur.

 

Le procureur de la République a fait appel à votre cœur.

Je vous demande d'acquitter ma cliente.

 

Rendez-lui la liberté, car il y a une chose que vous ne pourrez pas lui rendre, c'est le bonheur.

Après une courte délibération, le jury rapporte un verdict négatif.

Jeanne Larue est acquittée.

L'auditoire accueille l'arrêt par un murmure de satisfaction.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021