Fenêtres sur le passé

1894

Jos Parker, un poète breton

 

Source : La Dépêche de Brest 24 septembre 1894

Les succès de la poésie sont rarement aussi prompts et aussi éclatants

que ceux de la prose ;

les raisons de cette différence sont faciles à déduire.

Est-ce à dire qu'il faille abandonner les poètes lyriques et ne pas s'occuper

de leurs œuvres ?

Les critiques paraissent honteux, quand ils accordent quelque attention à des volumes de vers, et cependant ils pourraient, à l'occasion du moindre livre de poésie,

étudier une intelligence et définir une rêverie.

Il faut du courage pour rester fidèle aux cultes proscrits.

Les récompenses ne sont pas trop rares cependant, et j'en sais qui n'ont fait

aucun sacrifice à la banalité et à la mode et qui ont acquis une réputation réelle

par la seule poésie, et un regard jeté sur le passé nous prouve suffisamment que,

sur la route de la gloire, ce ne sont pas les plus chargés qui vont le plus loin.

J'en pourrais citer des exemples contemporains ;

mais, en nous tenant au passé, Félix Arvers est connu grâce à un seul sonnet,

et l'œuvre de Mathurin Régnier tient tout entière en un très léger volume.

Vingt romans, sortis de leur plume, seraient peut-être morts avant eux ;

quatorze vers ont sauvé de l'oubli le nom d'Arvers.

Sonnet d'Arvers

« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre,
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;

À l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas. »

Joseph Parquer, Jos Parker,

Né le 24 sept 1853 à Fouesnant 

Mort le 4 nov 1916 à Fouesnant 

Dessin d'un paysan breton

(par Jos Parker)

La poésie est la conscience de l'intelligence ;

elle est contente quand nous avons fait notre devoir et ne nous gronde jamais,

quand le succès fait défaut à notre entreprise.

Elle ne se charge ni de nous nourrir, ni de nous vêtir ;

elle est fière et n'exerce aucun métier.

Elle chante nos amours, nos rêves, nos tristesses ;

elle pleure pour ceux qui ne savent pas pleurer ;

elle enseigne aux âmes muettes le langage des choses éternelles.

Ceux qui la méprisent ont l'esprit étroit ; ceux qui la dédaignent ont le cœur sec.

 

Quimper et Fouesnant, sa voisine, nous ont donné, depuis quatre ans, quatre recueils de poésies fort remarquables.

Ce sont :

La Chanson de la Bretagne, par A. Le Braz, qui a obtenu un prix de l'Académie française ;

Sous les Chênes et le Livre champêtre, par Jos Parker ;

Au bord de la mer bretonne, par A. Paban.

 

Comme on le voit, la poésie et les poètes de talent fleurissent toujours dans notre cher pays de Breiz-Izel,

et il nous arrive de tous côtés de gentils recueils, aussi remarquables par l'exécution typographique

que par le mérite des auteurs.

Mais je ne veux m'occuper ici que du recueil de M. Jos Parker, le Livre champêtre, nouvellement paru.

M. Parker connaît et aime son pays, avec ses habitants, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs traditions et leur langue.

Il vit en communion d'idées morales et de sentiments avec nos paysans, dans un des coins les plus pittoresques

et les plus poétiques de la Basse-Bretagne, Fouesnant, renommé pour ses belles filles et son bon cidre.

Il leur parle leur langue nationale, s'intéresse à leurs travaux, à leurs croyances, à leurs vieilles traditions orales,

toutes choses dont son livre est tissu et imprégné.

 

II aime aussi la nature, les grands chênes et la mer, qui l'ont maintes fois heureusement inspiré,

et les champs de blé jaunissants, qui ondulent sous la brise marine, et les voiles blanches des pêcheurs de sardines

de Douarnenez, qu'il suit d'un œil rêveur, assis à l'ombre des beaux chênes de son parc, au-dessus du Cap-Coz.

Et cet amour de la nature est si intense, chez lui, qu'il va jusqu'à souhaiter, dans le sonnet qui ouvre le volume,

de voir son corps se dissoudre dans la sève d'un arbre, d'un chêne, sans doute.

M. Parker publia en 1891 un premier volume de vers,

sous le titre de Sous les Chênes, qui fut accueilli avec beaucoup de sympathie, comme il le méritait, et fit concevoir de lui

de grandes espérances.

Ces espérances n'ont pas été déçues, et ce nouveau recueil

les réalise, sinon toutes peut être, du moins en grande partie.

Il est conçu dans un sentiment exclusivement et franchement breton, et nous fait entendre des accents auxquels

nous étions déshabitués depuis Brizeux.

Dessin de la chapelle de Perguet (par Jos Parker)

M. Parker est aussi un peintre distingué, et l'artiste, en lui,

s'allie au poète pour mieux rendre, sous une forme précise

et pittoresque, ce qu'il voit et ce qu'il sent, car ut pictura poesis, comme dit fort bien Horace.

Enfin, M. Parker me semble réunir les meilleures conditions

pour produire des œuvres franchement bretonnes et poétiques.

 

J'ai entendu prononcer, à propos de ses deux livres, les mots :

« imitation de l'auteur de Marie ».

Eh bien non ! Ce reproche me paraît injuste, et il me serait facile de le prouver, si la place ne me faisait défaut, ici.

Imitation ! C'est bien vite dit, et, si l'on en croyait certains critiques, il n'y aurait plus d'originalité dans aucun genre parce que d'autres vous y auraient précédés.

Alfred de Musset, que l'on accusait aussi d'imiter lord Byron, leur a fait la réponse définitive

et qu'il est bon de rappeler :

Il faut être ignorant comme un maître d'école

Pour croire qu'il existe une seule parole

Qu'aucun autre ici-bas n'ait pu dire avant vous :

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux !

La forme, chez M. Parker, est généralement correcte et distinguée.

On peut cependant relever, dans son dernier recueil, des négligences et quelques concessions fâcheuses aux exigences de la rime, et même une rime fausse, à la page 26, où je trouve encor rimant avec corps.

Mais cela est rare et ne tire pas à conséquence.

Son vers est classique, en dépit de nombreuses excentricités de la césure, qui n'a plus aucune place fixe

et se met partout, dans la nouvelle école, dite moderne.

 

La meilleure manière de faire connaître un recueil de poésies lyriques serait d'en faire de nombreuses citations ;

malheureusement, la place dont je puis disposer est limitée, et je dois me borner à désigner quelques morceaux

qui m'ont paru le plus réussis, laissant au lecteur le plaisir de découvrir lui-même les autres, dans ce très intéressant Livre champêtre, dont la lecture entière lui procurera, j'en suis convaincu, les plus douces jouissances,

par ces beaux jours d'automne breton.

 

Je signalerai donc plus particulièrement :

la Prière du Poète ;

la Vachère ;

En peignant ;

Printemps ; Nostalgie ;

Funérailles d'automne ;

les Chemins bretons ;

Pendant les Mois noirs ;

les Sorts ;

Rumengol ;

Chemins abandonnés ;

le Vieux Cheval ;

la Ruine ;

Dans mon foyer,

etc..

Dessin d'un intérieur breton (par Jos Parker)

Il faut pourtant que je fasse une citation, et je prends la Prière du Poète, qui me semble de nature à donner

une idée assez exacte de la manière et des sentiments de l'auteur :

 

Dieu du grand ciel mystérieux, si loin de nous,

Entendez-vous ma voix et voyez-vous ma trace ?

Dans cette immensité que votre vue embrasse,

Que suis-je, ô Dieu de la nature, devant vous ?

 

Mon Dieu, je ne suis rien qu'un pâtre de la lande ;

N'écoutant que la voix de mon cœur, j'ai chanté,

Sans règles et sans art, comme un enfant gâté,

Qu'aucune autorité ne guide et ne gourmande.

 

Mon Dieu, ne me donnez jamais d'autre souci.

Quand nous sommes petits, c'est le vœu de nos mères :

Mon âme laissez-la vivre avec ses chimères ;

Comme vous l'avez fait, laissez mon cœur aussi.

 

Souvent vous m'avez vu rêver sur la bruyère,

Tourné, comme l'oiseau, vers l'aube ou le couchant,

 Et vous qui comprenez ce que vous dit son chant,

Vous entendez aussi ma secrète prière.

 

Mon Dieu, soyez béni pour la mer et les cieux,

Pour l'arbre, pour la fleur, la source et la rosée.

 

Pour la mousse où ma tête, en passant, s'est posée,

Soyez béni par mon oreille et par mes yeux !

 

La plus belle faveur vous me l'avez choisie ?

Et pour mieux adoucir le chemin sous mes pas,

À la place des biens hélas ! Que je n'ai pas,

Vous avez fait fleurir la fleur de poésie.

 

À mes yeux éblouis de sa virginité,

Comme dans l'abandon pudique d'une femme,

La nature, enhardie au trouble de mon âme,

A soulevé son voile et montré sa beauté.

 

Je ne sais pas quel but vous donnez à ma vie,

Je crois, tout simplement, qu'elle dépend de vous ;

Qu'importe qu'elle s'use en rêves vains et doux,

Si c'est là votre voie et si je l'ai suivie.

 

J'aurais bien voulu pouvoir citer encore un de ces morceaux champêtres où M. Parker excelle, comme, par exemple, Funérailles d'automne ou Nostalgie, mais il y faut renoncer.

Dessin d'une Fouesnantaise portant une cruche

(par Jos Parker)

En résumé, on trouve dans ce recueil du naturel, des sentiments généreux, exprimés sans affectation, de la naïveté, de la bonhomie, une certaine grâce native et spontanée plutôt qu'ingénieuse, un sentiment très vif de la nature

et du caractère bretons, enfin un parfum d'honnêteté et de sincérité qui séduisent et font aimer l'auteur

et les hommes et les choses dont il parle si bien.

Ce livre plaira donc aux âmes simples et honnêtes qui aiment une chose parce qu'ils la trouvent bonne en soi

et qu'elles n'ont pas été gâtées par les raffinements de la muse moderne.

 

Une ancienne fable raconte que, quand Hermès inventa la lyre, il enferma une âme dans le bois sonore

de l'harmonieux instrument.

Heureux les poètes qui, comme M. Parker, connaissant la corde qui correspond à la cellule de la douce prisonnière

et la font résonner souvent !

F.-M. Luzel.

Plouaret, le 21 septembre 1894.

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