Fenêtres sur le passé

1894

Crime d'une femme en colère à Cléder

Source la Dépêche de Brest juin 1894

 

Crime d’une femme en colère à Cléder

 

22 juin

 

Descente de Justice.

MM. Hardouin, juge d'instruction, Fanneau de Lahorie, juge suppléant, remplaçant M. Samson,

procureur de la République, Elléouet, médecin-légiste, Créteaux, commis-greffier, et Rohan, interprète,

sont partis à trois heures pour Cléder, canton de Plouzévédé.

 

Le parquet avait été informé, vers midi, qu'on venait de trouver, sur une des routes de Cléder,

le cadavre d'un homme, portant de graves blessures.

 

C'est, en moins d'un mois, la seconde fois que le parquet se transporte dans cette commune

pour constater un meurtre.

 

23 juin

 

Le parquet n'est pas encore rentré de Cléder.

 

M. le docteur Elléouet, médecin-légiste, qui a procédé à l'autopsie, était seul de retour à Morlaix, ce matin.

 

Le cadavre trouvé sur une des routes aboutissant à Cléder, non loin du bourg, est celui du nommé Créac’h (Yves), époux de Louise Le Roux, retraité de la marine, demeurant au village du Vern.

24 juin

 

Nos magistrats sont rentrés à Morlaix, cette nuit, vers minuit un quart.

 

Ils ont interrogé de nombreux témoins, voisins des époux Yves Créac’h,

établi la culpabilité de la femme de la victime, qui s'est décidée à faire des aveux complets.

 

Ce crime a été accompli dans des conditions atroces, avec préméditation.

 

Créac’h (Yves), second-maître de la marine en retraite, a quitté le service avec des certificats très élogieux.

 

C'était un serviteur modèle, qui vint habiter Cléder, avec sa femme, dont la conduite était notoirement immorale

et qui dirigeait un débit de boissons, aussi mal tenu que malfamé.

Peu à peu, la mésintelligence se mit dans le ménage,

les querelles éclatèrent très fréquentes entre les époux,

et Créac’h, suivant l'exemple de sa femme,

s'adonna à la boisson.

 

Sa retraite, montant à environ 900 fr.,

était presque entièrement dépensée à l'auberge.

 

Avant-hier, Créac’h, qui habitait le village du Vern,

distant du bourg d'environ 1,500 mètres,

vint au bourg, acheta un litre d'eau-de-vie,

qu'il but en compagnie de sa femme.

Vers midi, on ne sait trop pour quelles raisons, une discussion s'éleva entre les époux,

et les voisins entendirent les bruits de coups.

 

La femme Créac’h, au paroxysme de la colère, traîna son mari hors de la maison, le jeta sur la route,

le traîna de nouveau dans la maison pour le ramener une seconde fois sur la voie publique.

 

Armée d'une grosse trique, elle s'acharna sur le corps de son mari et ne cessa de frapper

que lorsqu'elle fut convaincue que la victime était morte.

 

Elle lui enleva alors son pantalon, ses souliers et ses bas, le laissant sur la route, la chemise retroussée,

dans une position indécente.

 

Quand M. Jaouen, juge de paix de Plouzévédé et les gendarmes arrivèrent sur le théâtre du crime,

après en avoir été informés par un télégramme, le cadavre était toujours dans la même position.

À aucun moment, la femme Créac’h n'a eu la pensée de couvrir

le cadavre de son mari.

 

M. le docteur Elléouet, médecin-légiste, qui a procédé à l'autopsie,

a constaté que le crâne était fracturé, un des poumons perforé,

six côtes enfoncées et le corps couvert de boue et criblé de coups.

 

Le corps était hideux à voir.

 

La femme Créac’h, née Louise Le Corre,

vient d'être incarcérée à Morlaix.

 

Elle est, comme la victime, âgée de 49 ans.

Ce crime horrible a provoqué dans toute la région une très grande émotion.

 

Combot, l'assassin de Taulé, qui a payé de sa tête le double assassinat qu'il avait commis sur les femmes Tanguy,

n'a pas fait preuve d'une plus grande férocité.

 

D'aucuns ont déjà devant les yeux, à Saint-Nicolas, Deibler et sa sinistre machine.

Audience du 27 octobre 1894

 

L'accusée Marie- Louise Le Roux, veuve Yves Créac’h, a atteint la cinquantaine, mais elle parait beaucoup plus âgée.

 

Elle a les pommettes saillantes, les cheveux gris et le teint terreux.

 

Voici le résumé de l'acte d'accusation :

En 1871, Yves Créac’h, marin de la flotte, épousa, à Plouescat, l'accusée,

qui était veuve d'un sieur Pleiber et avait une fille de 3 ans.

 

Il continua à naviguer et rentra dans ses foyers, en 1880, avec le grade de second-maître de mousqueterie.

 

Sa femme, pendant qu'il était en service, avait mené une conduite déplorable ;

elle avait ouvert, vers 1881 ou 1882, un cabaret à Plouescat, qui avait la plus mauvaise réputation.

La belle fille de Créac’h se livrait au libertinage.

 

Créac’h se mit aussi à boire pour oublier ses chagrins ;

il contracta des dettes et fut obligé de vendre le débit et la maison.

 

Il se retira dans une chambra à Plouescat, avec sa femme et ses deux enfants, abandonnant sa belle-fille, qui venait d'être mère.

 

La femme Créac’h ne pardonna pas à son mari de l'avoir séparée de sa fille

et la vie des deux époux ne fut plus qu'une succession de scènes violentes.

 

Au mois d'octobre 1892, l'accusée frappa violemment son mari,

lui fit des blessures à la tempe et au nez et, de plus,

alla faire contre lui une fausse dénonciation à la gendarmerie.

 

Son mari renonça à porter plainte.

La femme Créac’h ne tint aucun compte de cette générosité.

 

Elle essaya de faire mourir son mari en lui faisant avaler, à haute dose, quand il était malade, les alcools les plus forts.

 

Enfin, le 20 juin dernier, eut lieu la scène du meurtre que l'acte d'accusation raconte ainsi :

 

Créac’h s'était enfermé chez lui.

S'entendant grossièrement injurier par l'accusée, qui exprimait hautement le souhait de le voir mourir,

il sortit et se mit à sa poursuite.

 

II avait à la main une canne dont il menaçait de se servir ; on ne le vit pas toutefois mettre sa menace à exécution.

 

Il est prouvé, du reste, que le malheureux recevait des coups, mais n'en portait jamais.

 

Sa femme, qui le frappa ce jour-là avec une violence inouïe et qui réussit à le tuer, criait en le frappant :

« Et bien ! Cheval entier, n'en as-tu pas encore assez ? Je te tuerai »

ou « Je vais maintenant t'écraser, je ne te manquerai pas. »

 

Ses coups et ses vociférations furent entendus de plusieurs habitants du village.

Surexcitée par la colère et par l'ivresse, elle avait,

quelques instants auparavant,

injurié et menacé son voisin Jean Grall en lui disant :

« Vilain borgne, va toujours, tu mourras entre mes mains,

je te tuerai ! »

 

Du champ où il se trouvait, Jean Grall voyait l'accusée frapper son mari et percevait les faibles gémissements de la victime.

 

Un autre témoin, Mario Arvor, femme Nicolas Créac'h, revenant du lavoir entre 3 h. 1/2 et 4 heures, vit Yves Créac'h étendu sur le côté, non loin d'une des portes de sa demeure.

II paraissait endormi du sommeil de l'ivresse.

 

Elle le réveilla pour l'engager à se mettre au lit et reçut cette réponse qui fut faite d'une voix affaiblie :

« Je ne le puis pas, Marie, je suis à moitié tué ! »

 

La femme Nicolas Créac'h, allant ensuite traire ses vaches, épia, de son étable, ce qui se passait dans la cour.

 

Elle entendit l'accusée, qui venait de retirer à son mari son pantalon et ses bas, lui dire, en le frappant de nouveau :

« C'est maintenant que tu vas en attraper, cheval entier ! ».

 

Celle-ci répandit ensuite un seau d'eau sur sa victime qu'elle traina dans l'intérieur de la maison

pour continuer à la frapper avec fureur.

 

Créac’h, après s'être cramponné aux jupes de l'accusée et avoir tenté de se défendre, fut ramené,

une seconde fois, hors de sa demeure ; il ne put se relever et ne tarda pas à rendre le dernier soupir.

La femme Créac'h a reconnu s'être servie, pour assommer sa victime, d'une grosse trique qui a été retrouvée, encore tâchée de sang,

non loin du lieu du crime.

 

Les coups portés avec cette trique s'entendaient

de l'extrémité du village.

 

La femme Créac’h a allégué pour sa défense que si elle a tué

son mari, c'était parce qu'il rendait trop malheureux

elle et ses enfants.

 

Elle a prétendu aussi que lorsqu'elle a commis ce meurtre

elle était en état d'ivresse.

 

Elle maintient ses dires à l'audience.

 

Me Le Bail demande à la Cour de poser la question

d'excuse de provocation.

 

La Cour s'y refuse.

 

M. le substitut Vidal prononce ensuite son réquisitoire

et maintient énergiquement l'accusation tout entière.

Il termine en disant que la veuve Créac’h ne mérite aucune pitié et réclame du jury un verdict sévère, mais juste.

 

Me Le Bail ayant modifié ses premières conclusions, M. le président dit qu'il posera la question de provocation

et celle de coups mortels.

 

Me Le Bail présente ensuite la défense de la veuve Créac’h.

 

Il discute pied à pied toutes les charges de l'accusation et s'attache à démontrer

que sa cliente a été provoquée par des coups.

 

« Son bras, dit-il, l'a trompée ».

 

« Elle a eu de grands torts, mais ses torts étaient partagés ».

 

« Vous saurez, messieurs les jurés, proportionner la peine à la faute. ».

 

Le jury répond affirmativement à la question de meurtre et admet des circonstances atténuantes en faveur

de la veuve Créac’h qui est condamnée à huit années de travaux forcés, sans interdiction de séjour.

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Dernière mise à jour - Janvier 2021