1894 - Crime à Plouguin​

La Dépêche de Brest 18 Septembre 1894

 

LE CRIME DE PLOUGUIN

Un domestique de ferme tué par un scieur de long

Les drames de l’ivresse

Avant le meurtre, folie rouge

L’arrestation du meurtrier

Descente de justice

Un crime, causé par l’ivresse, vient de mettre en émoi

les communes de Plouguin et Ploudalmézeau.

Dans un acte de folie rouge, un scieur de long,

nommé Le Guen Hervé, a tué à coups de couteau

un domestique de ferme nommé Allain.

Voici les faits tels que nous les avons recueillis hier sur les lieux.

Avant le crime

Dimanche matin, deux frères, Le Guen Hervé, âgé de 30 ans

et Le Guen Jean, âgé de 21 ans, qui habitent la commune de Lannilis,

venaient au bourg de Plouguin pour chercher à s’employer

chez les différents  entrepreneurs et charrons du bourg comme scieur de long.

Vers trois heures et demie, ils reprenaient la route de Lannilis.

Les deux frères étaient très gris.

Au village de la Croix-Verte, à cent mètres du bourg, voulant boire encore, ils entrèrent dans le débit tenu

par les époux Denniel.

Etant donné leur état, Madame Denniel refusa de les servir et les fit passer dans un couloir qui sépare la buvette  de la salle où les clients peuvent s’attabler.

Au même moment entraient chez la débitante deux domestiques de la ferme de Kerventuric, en Plouguin,

Allain Guillaume, âgé de 42 ans, et Pottin Yves, âgé de 30 ans.

En les apercevant, sans motif apparent, les frères Le Guen se mirent à les insulter ; puis, quand ils sortirent

de la buvette,  ils se jetèrent sur eux, les renversèrent et les rouèrent de coups.

Pottin réussit à se dégager et à dégager son camarade.

Tous deux reprirent ensuite leur route, mais les frères Le Guen, de plus en plus excités par l’ivresse,

les poursuivirent en leur lançant des pierres.

Des hommes et des femmes, qui passaient sur la route, durent se garer pour ne pas être blessés.

Le meurtre

Les agresseurs ne devaient malheureusement pas s’en tenir à cette tentative de lapidation.

A un moment donné, ils tirent leurs couteaux et courent sur les malheureux domestiques en proférant

des menaces de mort.

Hervé Le Guen s’élance sur Pottin et le frappe à la tête.

Le coup, porté avec une extrême violence, est heureusement paré par le chapeau, dont les bords

sont complètement détachés.

Mais le meurtrier revient à la charge.

Il frappe une seconde fois et la lame s’enfonce de trois centimètres dans l’épaule gauche de Pottin.

Dans sa sanglante folie, Hervé Le Guen n’est pas encore satisfait.

Il retire son arme rouge de sang et la plonge tout entière dans la poitrine d’Allain, un peu au-dessus du cœur.

Le malheureux, foudroyé, tombe sans pousser un cri. La mort a été instantanée.

L’arrestation

L’horrible scène avait eu pour témoins quelques cultivateurs qui se hâtèrent d’accourir.

Hervé Le Guen referme tranquillement son couteau et le remet dans son gilet.

Jean Le Guen jette le sien, dont il ne s’était pas servi, par-dessus une haie.

Les deux frères sont aussitôt arrêtés et conduits dans le débit Denniel, où ils sont gardés à vue, pendant que deux paysans vont prévenir le garde champêtre Le Bris, qui accourt aussitôt et passe les menottes aux deux frères.

Peu après arrivaient MM. Berthou, maire de Plouguin et Corolleur médecin de Ploudalmézeau.

Celui-ci ne peut que constater la mort d’Allain.

Pendant que l’on écroue au violon municipal les frères Le Guen, et que l’on prévient MM. Guiorré, juge de paix à Ploudalmézeau, et Rouquet, son greffier, la gendarmerie arrive, et le corps d’Allain,

qui gît dans une mare de sang, est transporté dans un ancien atelier attenant au débit.

Dans la soirée, le juge de paix de Ploudalmézeau a interrogé le meurtrier et son frère.

Tous deux ont fini par reconnaître les faits dont ils se sont rendus coupables.

Mais ce n’est qu’hier matin, au jour, complètement dégrisé, qu’ils ont eu une pleine conscience du crime.

Toute la nuit, en effet, complètement ivres, ils n’ont cessé de chanter.

Le parquet sur les lieux – L’autopsie

Prévenu télégraphiquement, le parquet s’est aussitôt rendu sur les lieux.

A 9h45, MM. Chardon, substitut du procureur de la République, Guicheteau, juge d’instruction,

Anner médecin-légiste, Combes, commis greffier, et Marrec, interprète, prenaient le train de Ploudalmézeau,

où ils arrivèrent à 11h ¾.

Après avoir déjeuné à l’hôtel Jaouen, les magistrats se sont rendus en voiture à Plouguin.

L’enquête commence par l’examen du corps de la victime.

Le docteur Anner constate que la mort a été instantanée et qu’une côte a été brisée par la violence du coup.

Après avoir examiné l’endroit où Allain a été tué, endroit situé à quarante mètres du débit Denniel,

et où l’on voit une large flaque de sang, les magistrats retournent au débit, et, pendant que M. Guicheteau,

juge d’instruction, s’installe dans la salle pour interroger les frères Le Guen, M. Anner fait transporter le corps

sur une table placée dans la cour, afin de procéder à l’autopsie.

Le docteur Anner est aidé par MM. Chenais et Lamendé, étudiants en médecine de la faculté de Rennes,

en villégiature à Ploudalmézeau.

Il constate d’abord que la plaie, horrible à voir, a dix centimètres de longueur, trois de largeur et huit de profondeur.

Elle est un peu au-dessus du cœur.

Le poumon sortait par la plaie béante.

Le corps est ensuite ouvert et le médecin-légiste constate qu’une côte est brisée et que le poumon

a été traversé de part en part.

A 3 h. ¼, l’autopsie est terminée, et le docteur examine la blessure de Pottin atteint, comme nous l’avons dit,

à l’épaule gauche.

L’interrogatoire

Pendant ce temps, M. Guicheteau interrogeait les frères Le Guen.

  • Voulez-vous leur dit-il, au début de cet interrogatoire, assister à l’autopsie du corps d’Allain ?​

  • Oh ! non, répondirent-ils en pleurant, nous souffrons trop, nous sommes trop malheureux.​

​​

Pendant plus d’une heure et demie, M. Guicheteau les questionne.

Tous deux déclarent qu’ils étaient ivres et  qu’ils ne s’expliquent pas ce qu’ils ont fait.

Jean Le Guen renouvelle sa déclaration au juge d’instruction.

C’est son frère qui a frappé, lui est innocent.

Celui-ci reconnait, d’ailleurs, avoir frappé.

Pendant que le juge les interroge, les deux frères, qui ont les menottes aux mains, ont la tête basse

et sont en proie à une visible émotion.

Jean Le Guen ayant déclaré de nouveau qu’il avait jeté son couteau par-dessus une haie,

est conduit par un gendarme sur le lieu du crime, mais le couteau n’est pas retrouvé.

L’interrogatoire des accusés prend fin à quatre heures.

M.Guicheteau entend ensuite douze témoins.

Scène poignante

Après l’autopsie, le corps d’Allain a été mis en bière.

Le cercueil a été déposé dans la salle du débit, où se passe une scène poignante.

La femme du mort arrive en sanglotant près du cercueil, avec ses trois enfants, dont l’aîné n’a que sept ans.

«  Ah ! mon pauvre mari ! quel triste malheur ! » dit-elle, et elle tombe sur le cercueil, qu’elle étreint.

Des voisins la relèvent et l’éloignent.

Le couteau qui a servi à commettre le crime est un couteau assez ancien, à manche de corne.

La lame mesure dix centimètres de longueur.

Ce couteau a été saisi par les magistrats, ainsi que les vêtements ensanglantés d’Allain et le chapeau de Pottin.

Le parquet n’a quitté Plouguin qu’à 8 h ½ du soir.

Il rentrait à Brest à onze heures après arrêt à Ploudalmézeau.

Les frères Le Guen, dont la réputation n’est pas très bonne et dont l’aîné est marié et père de trois enfants,

ont été conduits à Ploudalmézeau par la gendarmerie et écroués à la chambre de sûreté.

Ils arriveront à Brest aujourd’hui et seront dirigés sur la prison du Bouguen.

Quant à la victime, c’était un brave homme, travaillant assidûment pour faire vivre sa famille.

 

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La Dépêche de Brest – 19 Septembre 1894

LE CRIME DE PLOUGUIN


Les obsèques de la victime 


Les obsèques de Guillaume Allain, la victime du crime de Plouguin, ont eu lieu hier, à dix heures. 


La veuve d'Allain avait, avant-hier soir, manifesté le désir de faire transporter le corps de son mari

du débit de la Croix-Verte à son domicile, à Kerventuric ;

mais il fallait pour cela une autorisation du sous-préfet et, par suite, venir à Brest. 


Sur les instances des voisins, la veuve a consenti à laisser le corps au village de la Croix-Verte. 


Rien de plus triste que la veillée funèbre. 

Le cercueil avait été déposé dans un ancien atelier attenant à la ferme.

Près de la bière, un crucifix et deux chandelles jetant sur les murs de blafardes lueurs. 


Dans cette salle, où ne se trouvent que des instruments aratoires, hommes et femmes se pressent,

silencieux et émus. 

A dix heures, le clergé de Plouguin a fait la levée du corps.

Une nombreuse assistance, péniblement impressionnée, assistait aux obsèques. 


Après la cérémonie religieuse, le corps a été inhumé dans le cimetière de la commune. 


La douleur de la veuve et des enfants d'Allain pendant la cérémonie faisait peine à voir. 


 

Les frères Le Guen à Brest 

Les frères Le Guen ont passé la nuit à la chambre de sûreté de la gendarmerie de Ploudalmézeau,

dans un morne abattement.

Hier matin, ils ont été conduits, menottes aux mains, jusqu'à Saint-Renan, d'où la gendarmerie

les a dirigés sur Penfeld. 


A Penfeld, deux gendarmes de Brest ont pris livraison des prisonniers, qu'ils ont transférés à la prison du Bouguen, en vertu des mandats de dépôt signés la veille par M. Guicheteau, juge d'instruction. 


A quatre heures, les deux frères ont été écroués à la maison d'arrêt.

Aujourd'hui, la voiture cellulaire les amènera au palais, où M. Guicheteau les interrogera. 


Un triste détail. 


Peu de temps avant le départ des deux frères pour Saint Renan, la femme d'Hervé, qui avait appris l'arrestation

de son mari et de son beau-frère, est arrivée de Lannilis et a demandé à voir son mari.

Elle était accompagnée de ses trois enfants. 


On a caché à la pauvre femme la terrible responsabilité qui pèse sur le meurtrier

et on l'a engagée à retourner chez elle.

Elle a suivi ce conseil et elle a repris le chemin de Lannilis en sanglotant. 

La Dépêche de Brest – 30 Janvier 1895

 

Assises de Quimper

Audience du 29 Janvier 1895

LE CRIME DE PLOUGUIN 


Le paysan breton, quand il s'y met, cogne ferme

et à poings raccourcis, c'est entendu ; mais il ne faut pas, 

même au milieu d'une rixe où les têtes sont échauffées, qu'il aille jusqu'à jouer du couteau. 


Que de fois la cour d'assises du Finistère n'a-t-elle pas eu a juger des procès de ce genre,

où le plus souvent la querelle naît du motif le plus futile !


L'accusé Le Guen (Hervé-Marie), âgé de 30 ans, scieur de long à Kéravel, commune de Lannilis, est assis sur le banc dans une attitude prostrée, le regard inquiet.

Il a pour défenseur Me de Chamaillard. 


M. le substitut Vidal occupe le siège du ministère public. 


Comme pièces à conviction, les effets de la victime et deux couteaux, dont l’un taché de sang. 


L'acte d'accusation 


Le 16 septembre 1894, vers les quatre heures du soir, les époux Alain (Guillaume), accompagnés de Potin (Yves) et de Rolland (Yves), entraient dans le cabaret de la Croix-Verte, en Plouguin.

Là, ils firent la rencontre des frères Le Guen (Hervé), et Le Guen (Jean-Hervé) portant un violent coup de poing

à Abalain, lui demanda : « Es-tu un homme fort ? »

 

Aussitôt, une bataille s'ensuivit entre les deux frères Le Guen et Alain.

Potin dégagea ce dernier, qui se précipita de nouveau sur Le Guen (Hervé), avec lequel il échangea encore

des coups de poing.

Cependant, les compagnons d'Alain et sa femme parvinrent à séparer les combattants et entraînèrent Alain

sur la route de Tréglonou pour rentrer chez eux. 


A quelque distance de l'auberge, une lutte s'engagea entre Alain, ses compagnons et Le Guen (Jean),

qui les avait suivis.

Des coups réciproques furent portés. 

Le Guen (Jean), renversé à terre, parvint à se relever et s'enfuit dans la direction de l'auberge,

tandis que ses adversaires reprenaient leur route.

Mais, bientôt, des pierres furent lancées par les frères Le Guen à Alain (Guillaume) et ses compagnons,

qui ripostèrent de la même manière. 


Encore une fois, Le Guen (Jean) s'avança sur Alain et Potin.

Rolland s'était enfui. 

Une lutte s'engagea entre ces trois hommes. 


Le Guen (Jean) fut saisi et jeté contre le talus de la route.

C'est alors que Le Guen (Hervé) se précipita, son couteau ouvert à la main, d'abord sur Potin (Yves), qu'il blessa légèrement à l'épaule, ensuite sur Alain (Guillaume), qu'il frappa en pleine poitrine d'un coup terrible,

qui détermina la mort au bout de quelques instants. 


Le Guen (Hervé) a toujours soutenu qu'il n'avait pas gardé le souvenir de ce qui s'était passé,

à cause de l'état d'ivresse dans lequel il se trouvait.

Il est constant qu'il paraissait échauffé par la boisson, mais il est également certain qu'il n'était pas,

comme son frère, dans un état manifeste d'ivresse. 
 

Le Guen (Jean) a déclaré que son frère lui avait dit, le soir même du meurtre,

avoir donné la mort à Alain (Guillaume).

Cette déclaration est fortifiée par d’autres témoignages recueillis au cours de l’instruction et les constatations

même du médecin légiste. 

L'accusé n'a pas d'antécédents judiciaires.
 

Interrogatoire de l'accusé 


Le président. — Je dois dire que de bons renseignements ont été fournis sur votre compte.


Vous n'êtes pas mauvais garçon ; il vous arrive parfois de vous enivrer.

Voilà la note vraie.

Quand à votre frère, c’est un ivrogne ; de plus un homme querelleur et violent.  

Le président fait connaître ensuite à Le Guen l'accusation qui pèse sur lui.

 
D. — Eh bien, le jour du crime, 16 septembre dernier, vous étiez ensembles votre frère et vous.

Vous étiez dans l'auberge de la Croix-Verte, sur la route de Plouguin.

Votre frère avait bu considérament.

Vous, vous aviez bu un peu. 


R - Oui. 
D. — A ce moment, quatre personnes entrent dans l'auberge : Potin, Rolland, la femme Alain et son mari,

celui qui devait quelques instants plus tard, tomber sous vos coups. 


Le Guen hausse les épaules en signe de dénégation, comme s'il ne se souvenait 


Le président. — Voyez, messieurs, il n’avouera rien.

Ce sera à vous à baser votre décision sur les témoignages que vous allez entendre. 


A l'accusé. — Vous n'étiez pas à un degré d'ivresse qui fait perdre le souvenir de toute chose.

Que voulez-vous?

Ce jour-là vous étiez de méchante humeur.

Vous avez cherché querelle à Alain et vous l'avez frappé sans motif, votre frère aussi. 


R. — C'est lui qui m'a cherché chicane. 


Le président. — Allons, voilà vos souvenirs qui vous reviennent. 


Le président reprend le récit des faits et arrive à la scène finale, celle du meurtre, 


— Vous avez, à un moment donné, tiré votre couteau de votre poche.

Mauvaise chose que cela, c'est le fait d'un lâche, c'est une félonie.

Un couteau ?

 

Mais ce n'est pas une arme française.

Laissons donc nos voisins s'en servir.

Si vous aviez été en cas de légitime défense, passe encore.

Mais quand il s'agit d'une rixe, où vous êtes le provocateur, je dis que cela n'est pas permis.

Eh bien, vous avez blessé Potin légèrement, vous avez même failli le tuer. 


Heureusement, il a fait un bond de côté pour éviter le coup mortel qui allait l'atteindre.

Puis vous avez porté au malheureux Alain, que vous aviez acculé contre la talus, un coup bestial,

un coup effroyable en pleine poitrine.

La plaie était énorme. 


On apercevait les poumons.

Alain a fait quelques pas et s'est affaissé pour ne plus se relever.

Il était mort. 


Eh bien, voilà les faits qui vous sont reprochés.

L'accusation y voit un crime, un meurtre.

Evidemment, en frappant avec une telle sauvagerie, vous avez dû obéir à un sentiment de vengeance

et n'avez pas eu d'autre pensée que celle de tuer.

Qu'avez-vous à dire ? 


Le Guen baisse la tête et ne répond pas. 


Il finit par dire : « Je ne me souviens de rien. » 


Les témoins 


Onze témoins ont été cités à la requête du ministère public.

Voici le résumé de quelques dépositions : 


1. — M. LE GAC (Jean-Pierre), gendarme à Ploudalmézeau, retrace brièvement les détails de l'enquête

qu'il a édifiée sur cette affaire.

Lorsqu'il a interrogé l'accusé le jour même du crime, dans la soirée, celui-ci lui a répondu

qu'il ne se rappelait de rien. 


2. — LE GUEN (Jean), âgé de 21 ans, soldat au 150e d'infanterie, à Verdun, scieur de long au Prat,

commune de Lannilis, déclare : 


Je ne sais trop ce qui s'est passé le jour du crime, c'est-à-dire le 16 septembre.

Je me suis battu et mon frère aussi.

Mon frère m'a dit que c'était lui qui avait donné le coup de couteau.

Me voyant aux prises avec d'autres individus et voyant que j'avais le dessous, il est venu à mon secours. 


Il a tiré son couteau et en a d'abord frappé Potin, qui s'était coiffé d'un chapeau de paille et, comme il l'avait à peine touché, il lui a porté un second coup qui, au lieu de l'atteindre, a atteint la victime. 


3. — PERROT (Françoise), veuve ALAIN, de Kerventuric, en Plourin. 


Le 16 septembre, dit ce témoin, j'ai quitté bourg de Plourin avec mon mari et mes neveux Potin et Rolland.

Après avoir bu quelques consommations dans le cabaret de la Croix-Verte, nous allions sortir, 

lorsque nous avons rencontré les frères Le Guen dans la cuisine.

L'un d'eux, Hervé, dit à mon mari : « Es tu un homme fort ? » et en même temps, il lui porta un coup de poing

à la poitrine.

Ce coup le renversa et aussitôt les frères Le Guen se ruèrent sur lui, le frappant à coups de poing.

Mon neveu Potin a dégagé mon mari et ils sont sortis avec les deux frères Le Guen et Rolland.

Tous se sont battus devant la maison.

J'étais allée chercher un peu plus loin le velours du chapeau de mon mari, qui était tombé sur la route.

Au moment où j'arrivais, j'ai vu Hervé Le Guen, qui avait une chemise rouge, retirer te bras, 

après avoir porté un coup à mon mari.

Il tenait à la main un couteau taché de sang. 


J'ai soutenu mon mari sous les bras ; il a fait quatre ou cinq pas, il a vomi du sang à pleine bouche.

Après avoir parcouru une quarantaine de pas, il est tombé mort. 


Sur interpellation : — Mon mari ne connaissait pas les frères Le Guen, et jamais  il n'avait eu de discussion

avec eux. 


D. — Était-il ivre, quand on l'a frappé ? 


R. — Non. 


4_ _ POTIN (Yves), 30 ans, cultivateur à Kerguinou, en Saint-Pabu, raconte de la même façon

les débuts de la scène.

Il ajoute : Une fois que j'ai eu dégagé mon oncle Alain, les frères Le Guen nous ont suivis et nous ont injuriés.

Ils m'ont rejoint à une certaine distance, et Hervé L« Guen m'a porté un coup de couteau, qui m'a atteint

à l'épaule et qui a coupé le bord de mon chapeau.

Mon oncle Alain a reçu du même individu un coup de couteau qui m'était destiné. 


D. — De quelle façon votre oncle a-t-il été atteint ? 


R. — Je ne sais si ce second coup était destiné à mon oncle ou à moi.


Potin dit, en outre, qu'après avoir reçu ce coup, son oncle a fait dix ou quinze pas et est tombé mort sur la route. 


5. — M. le docteur ANNER, l'honorable médecin-légiste, a procédé à l'autopsie du cadavre de la victime

et a été chargé, de plus, d'examiner l'accusé Le Guen ainsi que son frère et le nommé Yves Potin. 


Nous ne retiendrons que les conclusions de son rapport, qui sont les seules importantes dans ce débat.

Elles sont, du reste, formulées en termes très nets et très affirmatifs. 


La mort, qui a dû être presque instantanée, est due, dit M. Anner, à la plaie du poumon et à l'énorme hémorragie qui en a été la conséquence.

Le coup qui l'a déterminée a été porté avec une violence inouïe, puisque l'instrument, à la fois tranchant et pointu,

a traversé les vêtements, puis toute l'épaisseur des parois thoraciques, sectionné très nettement

le deuxième cartilage intercostal et perforé le poumon dans une profondeur de trois centimètres.

C'est un coup, ajoute l'honorable expert, que j'appellerai sauvage, bestial !

Au premier moment, je ne pouvais croire que ce fût là la conséquence d'un coup de couteau; je croyais à un coup de hachette, mais le couteau m'a été présenté et c'est bien l'arme qui a servi. 


6. — La déposition du sieur CREN (Claude), du bourg de Plouguin, offre de nouveaux détails

et précise mieux la scène : 


« Au sortir du cabaret de la Croix-Verte, dit-il, quatre ou cinq personnes se battaient, trois au moins se trouvaient sur Jean Le Guen, qui était à terre, et lui portaient des coups de poing.

Ce dernier a pu se relever et a lancé des pierres à ses agresseurs, qui ont riposté.

Quelques instants après, Le Guen, qui était retourné au cabaret, est revenu sur ses pas en titubant.

En l'apercevant, les trois individus se sont retournés, sont allés â lui et l'ont saisi et jeté contre le talus,

le frappant à coups de poing.

L'autre frère Le Guen est alors arrivé et il a frappé quelqu'un d'un coup de couteau. 


Le témoin ignorait qui avait reçu le coup, il ne s'en est rendu compte qu'en voyant, quelques minutes après, Alain tomber sans vie sur la route. 


Sur interpellation : — Les deux frères Le Guen étaient ivres, le petit beaucoup plus que le grand. 


7. — JÉZÉGOU (Marie-Renée), 26 ans, cultivatrice à Kerouergat-Huella, en Tréouergat, a vu une partie

de la scène, mais d'assez loin, aussi ne peut-elle en préciser tous les détails.

Elle a vu le plus grand des frères Le Guen fouiller la poitrine d'Alain, mais elle n'a pas vu de couteau.

Au moment où Alain tombait sur la route, Le Guen, qui portait la chemise rouge, est passé à côté d'elle en s'écriant : « Ce n'est pas moi qui ai porté le coup de couteau ! » 


8. — ROLLAND (Yves), 19 ans, cultivateur à Stella, en Saint-Pabu, n'a vu que le début de la rixe ; quand il a vu que ça tournait mal, il s'est empressé de jouer la fille de I’air. 


Les témoins entendus, M. de Chamaillard, défenseur de l'accusé, conclut à ce que la question d'excuse légale

de provocation par coups ou violences graves envers les personnes soit posée. 


Le président dit qu'il sera fait droit aux conclusions du défenseur. 


Le réquisitoire 


M. le substitut Vidal, mettant tout d'abord l'affaire au point, fait ressortir la responsabilité qui incombe à l'accusé, responsabilité qui se dégage des faits de l'accusation.

Il le fait avec une très grande netteté. 


Il ne fait doute pour personne aujourd'hui, dit l'honorable magistrat, que c'est bien Le Guen (Hervé)

qui a porté le coup de couteau.

Certes Jean Le Guen a encouru dans cette affaire une responsabilité bien lourde, car il a été la cause indirecte 

de la mort d'un homme.

Mais lui, Hervé, il était plus âgé, plus mûr.

Quoi qu'il ait dit, il n'était pas ivre ce jour-là.

Il eût dû raisonner son frère à son tour, et il n'aurait pas commis l'acte horrible que l'accusation lui reproche. 


M. le substitut, Vidal recherche ensuite l'intention homicide, qu'il n'a pas de peine à démontrer, et par la nature

de l'arme, et par l'endroit où le meurtrier a frappé, et par la sauvagerie avec laquelle il a porté le coup

qui a déterminé la mort. 


L'organe du ministère public examine la question subsidiaire d'excuse par provocation.

A aucun moment, dit-il, Alain n'a été le provocateur.

Il n'a fait que se défendre, et toute provocation vient de l'accusé et de son frère.

De plus, je ne vois aucune des violences graves exigées par la loi pour légitimer son application. 


Je suis le premier, dit en terminant M. Vidal, à demander les circonstances atténuantes.

Mais je considérerais comme une faiblesse et un mauvais exemple à donner aux gens de ce pays de pousser

plus loin l'indulgence. 


La défense 


J'assiste, dit Me de Chamaillard, un honnête garçon qui comparaît devant la justice pour la première fois,

et sous une accusation terrible.

Et ce qu'il n'a pas avoué, je l'avouerai, moi, dans la mesure de mon droit.

Le Guen a frappé.

Qu'il s'en rappelle ou ne s'en rappelle pas, le fait est certain. 


II s'est trouve dans des circonstances tellement tragiques, qu'on vient dire de lui aujourd'hui qu'il est un meurtrier.

Avant tout, ce qu'il y a à examiner, c'est le degré de responsabilité de cet homme, c'est son caractère,

et c'est d'après son caractère que vous jugerez ce qu'il a voulu dans cette journée néfaste, 

où une existence humaine a été supprimée. 


Dans un langage précis, clair, méthodique, le défenseur développe son argumentation, essayant de démontrer avant tout que Le Guen n'a pas eu l'intention de tuer. 


Puis, abordant l'excuse légale de provocation, sur laquelle il insiste, il soutient que Le Guen n'a porté le coup fatal qu'après avoir vu son frère aux prises avec les autres individus.

C'est là, dit Me de Chamaillard, la provocation ; malheureusement, elle a été imprudente.

On a joué un jeu dangereux, on s'est servi du couteau, et c'est pour cela qu'interviendra ici une condamnation. 


Mais cette condamnation, dit en terminant le défenseur, sera toujours trop douloureuse pour cet homme,

dont le passé a été tout d'honneur et de probité.

Car pour avoir eu une minute d'affolement, il y a trop d'heures cruelles qui lui sont préparées. 


Le verdict 


Reconnu coupable de coups mortels, avec excuse de provocation.

 

Le Guen est condamné à deux ans d'emprisonnement. 

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Juillet 2020