Fenêtres sur le passé

1894

La Bretagne et M. Anatole Le Braz

 

Source : La Dépêche de Brest 7 octobre 1894

 

La Bretagne & M. A. Le Braz

 

Sous ce titre, M. Henri Chantavoine publie, dans la dernière revue littéraire des Débats, un aimable et sympathique article sur les livres de notre ami et collaborateur, M. Le Braz.

« Cette Bretagne si attrayante, dans ce qu'elle a gardé de primitif et d'ingénu,

de religieux et de poétique, vous la retrouverez, si vous la connaissez déjà,

ou vous la verrez tout entière, avec le plus vif intérêt, dans les livres de M. Le Braz.

 

Je n'ai lu de M. Le Braz que trois livres, dont je ne puis vous dire assez de bien.

 

Ne prenez, je vous prie, cet éloge ni pour une réclame complaisante ni pour un échange entre mon confrère M. Le Braz et moi de bons procédés ;

c'est la vérité toute pure.

« Depuis les doux poèmes de Brizeux, les Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Renan,

rien ne me fait comprendre, dit M. Chantavoine,

le pays et l'âme des Bretons que les livres ingénus de M. Le Braz. 

Entre toutes nos provinces de France, la Bretagne est celle dont le temps,

qui change les hommes et les choses, a le moins altéré la physionomie. 

Le Finistère est encore au bout du monde, je veux dire aux antipodes du nôtre,

pour bien des raisons. »

 

M. Chantavoine s'efforce de caractériser la Bretagne, pays de la légende

et du mystère, pays du rêve.

 

Et il ajoute :

Anatole Le Braz

Ces trois livres que je vous signale s'appellent la Légende de la mort en Basse-Bretagne, Au pays des Pardons, qui sont écrits en prose, et la Chanson de Bretagne, qui est un volume de poésies.

 

Le premier est plein de choses, le second est fort joli, le troisième est charmant.

 

Le talent de M. Le Braz me donne aujourd’hui les mêmes espérances que me donnait, il y a quelques années, celui le M. Dagnan-Bouveret.

(Pardon en Bretagne, Metropolitan Museum of Art, New York.)

 

Rien ne fait plaisir, en pareil cas, comme d'être sûr de ne pas se tromper et de le dire avec autant de joie que de conviction. »

 

La Légende de la Mort est une sorte de recueil mythologique.

M. Le Braz a interrogé patiemment toutes les bonnes gens qui savaient des histoires sur les âmes, et, conteur et poète délicieux, il nous les raconte à son tour.

 

Au pays des Pardons se compose de trois récits dans lesquels l'auteur nous conduit au pardon le saint Yves, le pardon des pauvres ;

à Rumengol, le pardon des chanteurs ;

la Troménie de saint Ronan, le pardon de la montagne, et à Sainte-Anne de la Palue,

le pardon de la mer.

 

« Vous y trouverez dit M. Chantavoine, des types pris sur le vif,

des descriptions vraies, colorées et sobres, de jolies scènes, des tableaux et les personnages, saisissants de ressemblance, encadrés dans des paysages délicieux. »

 

Mais les livres de notre ami, celui que préfère M. Chantavoine, le plus original, le plus personnel et le plus harmonieux est, pour lui la Chanson de Bretagne.

 

En mettant à part les Trophées de M. de Heredia, c’est un des volumes de vers les plus remarquables

et les plus charmants qui aient paru chez nous dans ces dix dernières années.

M. Le Braz est vraiment poète, comme il faut l'être.

 

Ce n'est pas un ajusteur de rimes, ni un forgeron laborieux ou un ouvrier délicat de choses sonores ;

c'est surtout, et on n'est poète qu'à cette condition, une âme qui chante.

 

La poésie qui est en lui, qu'il a respirée dans l'air natal, qu’il a rythmée sans effort, presque sans travail, au battement même de son cœur, qu'il a rêvée, depuis son enfance jusqu'à sa jeunesse, au cours des saisons changeantes amenant chacune leur émotion, joie ou peine, le long des près,

des ruisseaux, des grèves ou des vieilles maisons de son pays,

il la laisse s'exhaler et se traduire tout naturellement.

 

De là une poésie, très bretonne, puisqu'elle nous arrive de la Bretagne

elle-même, avec je ne sais quoi de nostalgique et d'attendri, très humaine aussi, car elle raconte et chante une vie d'homme, d'artiste, j'allais dire une vie d'oiseau qui s'égaye ou se console tour à tour par son propre chant.

 

Nous sommes loin, grâce à Dieu, des écoles et des procédés,

mais tout près, par contre, de la nature.

(Pardon en Bretagne,

Metropolitan Museum of Art, New York.)

Et nous avons aujourd'hui tant d'ouvriers, ou de manœuvres, tant d'auteurs, ou de plagiaires, qu'on est ravi

de rencontrer un homme tout simple, qui ne pense pas à autre chose qu'à être lui-même.

 

C'est une surprise et un charme que cette parfaite simplicité, cet abandon sans coquetterie, cette grâce sans manière, cette musique qui monte à M. Le Braz du cœur aux lèvres et dont la douceur ingénue n'est gâtée

par aucune recherche, aucune prétention.

 

« Je vous recommande en courant quelques-unes de ces jolies pièces, la première d'abord, Au seuil d'un livre,

puis la Chanson du vent de mer, la Chanson du vent qui vente, le Chant des vieilles maisons, la Chanson de la légende...

et beaucoup d'autres.

 

J'aurais voulu vous transcrire un peu de la prose de M. Le Braz ;

je veux, au moins vous faire goûter cet échantillon de sa poésie :

 

Le chant que me chantait naguère

Ma mère douce, au long des nuits,

A dû mourir avec ma mère...

Nul ne me l'a chanté depuis.

 

Et c'est en vain qu'au seuil des portes,

Obstinément je l'ai quête.

0 ma mère, tes lèvres mortes

Dans la tombe l'ont emporté.

 

En vain, sous les lampes huileuses,

J'ai fait, dans l'âtre des maisons,

Sourdre au cœur des vieilles fileuses

L'eau vive des vieilles chansons.

 

La berceuse qui me fut chère,

Le doux chant, naguère entendu,

Le chant que me chantait ma mère,

Avec ma mère s'est perdu.

 

Mais aux heures, aux heures chastes,

Où les nocturnes ciels d'été

Soulèvent sur leurs ailes vastes

Notre songe d'éternité,

 

Je vois soudain dans ma mémoire,

Champ du repos peuplé d'aïeux,

Circuler la grande ombre noire

D'un laboureur mystérieux.

 

Sa charrue étrange et sacrée

Ouvre au loin des sillons mouvants,

Et fait, de la terre éventrée,

Jaillir des morts restés vivants.

 

Muet, sur les fosses rouvertes,

Je l'entends aller et venir,

Ce grand faiseur de découvertes

Qui se nomme le Souvenir.

 

Et, hors des glèbes retournées,

Se lèvent d'antiques moissons,

Où court, dédaigneux des années,

Le pied nu des jeunes chansons.

 

Et le chant, le chant dont ma mère

Berça mon somme au temps jadis,

Exhale en moi l'odeur légère

D'un fin bluet de Paradis.

 

« M. Le Braz a choisi en ce monde la meilleure part.

Il aime le passé, il aime son pays, et il aime la poésie.

Le métier de poète, de trouveur de légendes, de faiseur de chansons et de tisseurs de rêves est un bon métier.

Il n'enrichit pas son homme ; il ne lui donne ni la fortune, ni la gloire, ni toujours même cette petite monnaie de la gloire, la notoriété ;

mais « le mérite console de tout »,

et la poésie est, elle aussi, une consolatrice.

 

Je traversais dernièrement un petit village de la Meuse ;

je me suis arrêté devant une jolie fontaine, qui portait cette inscription d'un autre âge :

 

Hic, Nymphœ agrestes, undas effundite rivis.

 

« Il est charmant d'avoir et de sentir en soi une source pure qui donne plus de fraîcheur à l'âme.

Qu'importe qu'elle coule obscure ou non, pourvu qu'elle soit limpide et bienfaisante ?

 

La prose et les vers de M. Le Braz m'ont rappelé cette jolie fontaine.

Il a pour lui les Nymphes, les Muses et les Fées.

Je suis sûr qu'il n'en est pas plus fier, mais il a le droit d'en être content. »

 

Et ses amis et ses compatriotes applaudissent à son succès.

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