Fenêtres sur le passé

1893

Exécution de Combot, le double assassin de Taulé

 

Source : La Dépêche de Brest 29 avril 1893

 

Jean Combot, condamné à mort par la cour d'assises du Finistère le 2 février 1893, a été exécuté hier matin,

à cinq heures quatre minutes.

 

Combot avait assassiné, le 21 mai 1892, la femme Tanguy et sa fille Jeannie, demeurant dans une maison isolée

au lieu-dit Ar-Vraken, village de Lanninor, commune de Taulé.

Ce double assassinat avait été accompli dans des circonstances qui établissaient la préméditation

et qui avaient le vol pour mobile.

 

Les soupçons de la justice se portèrent d'abord sur un nommé Euzen, garçon de ferme,

domicilié dans la commune de Pleyber-Christ, qui courtisait Jeannie, une brave et honnête fille,

estimée dans la commune.

Euzen fut arrêté : son innocence ne tarda pas à être établie et il fut remis en liberté.

Combot, allié des victimes, car sa sœur est mariée avec

un fils Tanguy, frère de Jeannie, et que l'opinion publique désignait comme l'assassin, arrêté une première fois avait bénéficié

d'une ordonnance de non-lieu.

Ses bavardages, ses dépenses excessives dans les auberges, notamment à l'île de Batz, où il voulut échanger de l'or,

motivèrent une seconde arrestation.

Mais Combot se défendit avec beaucoup de sang-froid, opposant de formelles dénégations aux charges

qui pesaient sur lui, et il allait être remis en liberté quand, le 17 septembre dernier,

sans doute pour échapper à ses continuelles obsessions, épouvanté par le souvenir de son crime,

il essaya de se pendre à l'aide d'un des bouts de corde servant à ficeler l'étoupe fabriquée par les prisonniers

et qu'il avait ramassé dans l'atelier.

 

Le gardien-chef Kervizic, qui surveillait de près son dangereux prisonnier, déjoua cette tentative de suicide.

Combot, se sentant perdu, entra dans la voie des aveux.

Il raconta son crime à M. le procureur de la République, avec un sang-froid étonnant, disant qu'il avait tué

dans un moment de folie, pour se procurer de l'argent et pour satisfaire à ses penchants d'ivrognerie.

Puis, revenant sur ses aveux, quelques jours après, Combot désigna comme complice et principal acteur de ce drame terrible un sieur Guiader, dit Pengam, dont l'innocence fut reconnue au bout de deux jours, et ensuite sa sœur,

qu'il ne dénonçait que pour provoquer une nouvelle instruction et retarder par suite l'heure de sa comparution devant le jury.

 

Devant la cour d'assises du Finistère, Combot se montra impassible.

Rien, du reste, ne pouvait émouvoir ce caractère sournois, qui avait froidement donné la mort

et qui s'entendait froidement condamner à mort.

 

Le crime avait soulevé, on le sait, une vive émotion à Morlaix.

Après le rejet du recours en grâce, de nombreux curieux se rendaient chaque soir à la gare,

espérant voir arriver M. Deibler.

Attente vaine.

Rien ne venait et la curiosité de la population se lassa.

 

Notre dépêche annonçant le départ de l'exécuteur est venue ranimer cette curiosité.

Hier matin, de nombreuses personnes se trouvaient à la gare, attendant l'arrivée de l'express de Paris.

 

Ainsi que nous l'avions annoncé, M. Deibler en descend avec ses quatre aides.

Signe des temps, Monsieur de Paris, que les reporters parisiens nous ont jusqu’ici présenté s'appuyant

sur un inévitable parapluie, porte une canne.

Claudicant, il monte aussitôt, suivi de ses collaborateurs, dans l'omnibus de l'hôtel de Provence

et se rend rue de Brest.

 

La première tentative de logement n'est pas heureuse.

M. Deibler demande des chambres pour lui et ses gens ; mais, quand il décline son nom, la propriétaire de l'hôtel, Mme Hamon, est tellement saisie qu'elle tombe presque en faiblesse.

 « Le bourreau chez moi ! Non ! non ! dit-elle. Ça jetterait un sort sur ma maison ! »

M. Deibler, ne voulant pas user de son droit de réquisition,

se retire.

Il ne tarde pas, d'ailleurs, à trouver un gîte.

M. Porzier, qui tient l'hôtel Saint-Laurent, juste en face,

fait immédiatement ses offres de service à l'exécuteur des hautes œuvres et il n'a pas à s'en plaindre, car, toute la journée

et toute la soirée, les curieux ont afflué chez lui.

 

M. Deibler ne s'est, d'ailleurs, pas isolé.

Il a mangé à la table commune et il a échangé avec les personnes présentes — le renseignement est absolument authentique —

des vues sur la politique européenne en général et sur la situation

de la Belgique et de la Serbie en particulier.

On voit que le successeur de M. Roch ne se confine pas

dans sa sphère d'un ordre un peu particulier.

 

Entre temps, M. Deibler avait accompli les formalités requises.

À dix heures du matin, il se rendait au parquet.

M. Samson, procureur de la République,

lui donnait ses dernières instructions et, à quatre heures,

les bois de justice arrivaient à Morlaix.

Le fourgon était aussitôt garé, de façon à être prêt à toute réquisition.

La soirée a été moins animée qu'on pouvait le croire tout d'abord.

L'exécution étant absolument certaine, tous ceux qui se promettaient d'y assister se sont couchés,

comptant se réveiller en temps opportun.

Vers une heure du matin seulement, la ville a commencé à prendre une certaine animation.

 

À ce moment, M. Deibler, toujours accompagné de ses aides,

montait à la gare et prenait possession de ses instruments.

Trois chevaux ont été réquisitionnés pour les véhiculer au lieu de l'exécution, où ils arrivent,

escortés de nombreux curieux, vers 1 h. 15.

 

C'est sur la route de Saint-Nicolas, entre la place du même nom et le cimetière Saint-Charles,

que la guillotine va être élevée.

La route est barrée par des compagnies du bataillon du 118e, qui tient garnison à Morlaix.

Ces compagnies sont renforcées ensuite de la police et des brigades de gendarmerie à pied et à cheval

de l'arrondissement.

Des spectateurs sont déjà juchés sur les arbres et les talus de la route.

Le montage de la lugubre machine commence aussitôt par l'établissement de la plate-forme, composée de deux forts madriers en croix.

Les aides ont dépouillé leur redingote et leur chapeau

haut de forme pour une cote et un pantalon bleus.

Ils vont et viennent dans la nuit, éclairés par M. Deibler,

qui tient un falot à la main.

 

Après un temps assez long, la parfaite horizontalité de la plate-forme, obtenue à grand renfort de cales et du niveau, est assurée.

Les bras sont alors mis en place, ainsi que la lunette, le poids et le couteau dont la lueur, blafardement mate,

achève de donner à la machine son caractère froidement sinistre.

La bascule et le panier viennent compléter cet ensemble impressionnant.

 

Mais l'heure a passé pendant ces préparatifs.

La foule, au début assez clairsemée, est devenue plus que compacte.

Elle se presse derrière le cordon des troupes, très calme.

Le ciel s'est voilé et ajoute à la tristesse du jour qui vient, livide.

 

Il est alors quatre heures.

Après avoir fait descendre et remonter le couteau et s'être assuré que tout va, M. Deibler, dont la nervosité s'accroît, regrimpe sur le siège de son fourgon et, escorté de gendarmes sabre au clair, se dirige vers la prison.

À 4 heures 15, MM. Samson, procureur de la République, Lachaze, juge d'instruction, Cloarec, juge suppléant,

Le Gac (Paul) et Le Gac (Louis), adjoints au maire de Morlaix, Créteaux, commis-greffier, Rohan, interprète,

et l'abbé Le Bihan, recteur de Saint-Melaine, pénètrent dans la cellule de Combot.

 

Réveillé en sursaut, l’assassin de Taulé, qui dormait profondément, se relève son séant et comprend que tout est fini.

L'horreur écarquille ses yeux et sa bouche convulsée laisse échapper ces mots :

Va Doué ! Va Doué ! (Mon Dieu ! Mon Dieu !)

 

Mais le malheureux ne tarde pas à se ressaisir et, quand M. Samson lui annonce que son pourvoi est rejeté

et que l'heure de l'expiation a sonné, il répond d'une voix ferme :

— Oui, oui, je l’ai mérité !

Je demande pardon à ces messieurs et à tout le monde.

Je l'ai bien mérité, mais on n'aurait pas dû me faire souffrir si longtemps.

 

Combot s'habille ensuite et se rend à la chapelle de la prison,

où il assiste à la messe.

La cérémonie terminée, il demande à satisfaire un besoin naturel.

Il prend ensuite une tasse de café additionnée d'un peu de rhum.

« Pas trop de rhum », dit-il au moment où on le sert.

 

Le cordial absorbé, il appartient à M. Deibler pour la toilette.

Les aides échancrent largement sa chemise et taillent ses cheveux,

ce qui fait dire au condamné :

« Pourquoi me couper les cheveux,

puisque vous allez me couper la tête ? »

 

Pendant ces diverses opérations, Combot conserve son calme résigné.

Il se borne à répéter :

« Oui, je l'ai bien mérité ! » et il se plaint des entraves qui le serrent trop.

« Inutile de me serrer aussi fort, ajoute-t-il, je suivrai ces messieurs.»

Et il monte d'un pas assuré dans le fourgon avec les aides.

À cinq heures trois minutes, après plusieurs fausses alerte, une rumeur secoue la foule massée à Saint Nicolas.

Les officiers montés et les gendarmes à cheval se haussent sur leurs étriers, tandis que des voix crient :

« Le voici ! le voici ! »

La voiture arrive.

 

Tandis que tous les cous se tendent et que tous les yeux convergent vers la route, des commandements éclatent :

Portez armes ! Sabre au clair !

La foule et le cordon s'écartent, les troupes portent les armes et le fourgon, pénétrant dans le quadrilatère

au centre duquel est dressée la guillotine, vient se ranger à gauche, devant la grille du cimetière.

 

La porte de la voiture cellulaire s'ouvre.

Les aides sautent à terre et Combot apparaît.

 

Le malheureux est livide, mais, à la vue de l'horrible machine, sa fermeté résignée ne se dément pas.

Il semble fixer un instant le couteau, puis il saute à terre.

 

Dans le jour levant, la vision de cet homme, qui n'a plus que quelques secondes à vivre, est vraiment tragique.

Par la chemise tailladée jusqu'à mi dos, la nuque surgit énorme.

Dans la face carrée, les yeux, entourés de cercles violacés, disent l'instinctive épouvante.

Mais Combot n'a pas de faiblesse apparente.

Il franchit sans aide la moitié des quelques pas qui le séparent

de la guillotine.

L'abbé Le Bihan s'avance vers lui et lui fait baiser un petit crucifix

de cuivre ; puis, le terrible drame se précipite.

 

Les aides se saisissent de Combot et Ramènent devant la bascule.

Là planche s'abat ;

la partie supérieure de la lunette retombe et enserre le cou.

M. Deibler va presser le bouton...

 

Alors, l'instinct  de la conservation reprend le dessus.

Combot, collé à plat-ventre sur la bascule, a un brusque soubresaut, et, par un violent effort des reins,

se met presque sur le côté.

Il cherche à dégager sa tête, mais un des aides la saisit à pleines mains et la maintient dans la lunette.

 

Cette lutte épouvantable ne dure pas une seconde.

Le couteau, déclenché, glisse dans les rainures des montants, et la tête roule dans le récipient placé pour la recevoir.

C'est fini.

L'exécution n'a pas duré plus de deux minutes.

Le sang, qui a jailli à près de deux mètres, teint de pourpre le bas de la guillotine.

 

Avec la plus grande rapidité, la tête va rejoindre le corps dans le panier, que l'on entre dans le cimetière,

pour procéder immédiatement à l'inhumation.

 

Le cadavre, dépouillé de ses habits, est enveloppé dans une sorte de suaire et placé dans un cercueil.

La façon dont la tête a été tranchée dit bien la courte lutte décrite plus haut.

La section oblique a atteint la base du cervelet.

Un horrible rictus crispe la bouche où l'épouvantable agonie semble avoir mis son sceau.

Le cercueil est emporté vers un coin du cimetière.

Une fosse l'attend.

Sur la terre fraîche, l'abbé Le Bihan dit les dernières prières,

après quoi les fossoyeurs recouvrent hâtivement la bière.

 

Au dehors, les aides de M. Deibler s'empressent de démonter la guillotine.

La foule, silencieuse et calme, attend encore.

Les curieux cherchent à voir, entre la haie de soldats, les traces de sang, mais leurs rangs s'éclaircissent peu à peu et la plupart se retirent péniblement impressionnés.

 

À six heures précises, la machine était démontée et M. Deibler

et ses aides retournaient à l'hôtel Saint-Laurent.

Ils quittaient Morlaix par l'express de quatre heures, rentrant à Paris.

 

L'exécuteur paraissait très fatigué.

Il en est de même, paraît-il, toutes les fois qu'il opère.

 

M. Deibler n'était jamais venu à Morlaix.

C'est donc à tort qu'on a dit qu'il avait assisté, comme premier aide, à l'exécution de Denis,

guillotiné le 21 mai 1878.

Et cependant beaucoup, qui ne l'avaient jamais vu, affirmaient le reconnaître.

 

L'acte de décès de Combot a été dressé à deux heures du soir.

Il est ainsi conçu :

 

« L'an 1893, le 28 avril, à 2 h. 1/4 du soir, devant nous, Paul Le Gac, adjoint au maire de Morlaix,

officier de l'état civil délégué, ont comparu :

MM. Créteaux (Hippolyte), commis-greffier, et Tocquer (Louis), employé au greffe,

lesquels nous ont déclaré que ce matin, à 5 h. 4, est décédé place Saint-Nicolas, en cette ville,

le nommé Jean Combot, né à Taulé le 18 avril 1841, y domicilié, veuf de Françoise Bohic. »

Cette exécution, qui n'a été marquée par aucun incident, est la septième qui a lieu à Morlaix.

 

Le 25 juillet 1840, à midi, deux parricides, les frères Lhérec, Mathias et François, de Locquirec,

âgés de 25 et de 18 ans, étaient exécutés sur la Grande-Place.

 

Le 23 mars 1844, à midi, eu lieu l'exécution de Barba Ropars, de Saint-Thégonnec, âgée de 31 ans,

sur la place Saint-Nicolas.

Elle avait tué sa fille.

 

Le 10 avril 1847, à midi, exécution de Grall (Yves), de Saint-Pol de Léon, âgé de 47 ans, sur la place Saint-Nicolas.

(Vol et assassinat.)

 

Le 18 juillet 1878, à quatre heures du matin, exécution de Denis (Yves), de Plougonven, à Saint-Nicolas.

(Assassinat de sa tante.)

 

L'exécution de Combot termine cette rouge série.

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Gwerz sur l'assassin de Taulé - lien vers www.criminocorpus.org

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