Fenêtres sur le passé

1893

L'émigration bretonne

 

Source : La Dépêche de Brest 18 janvier 1893

 

Auteur Charles Le Goffic – Académie Française

 

En parcourant à diverses reprises les provinces de l'ouest de la France, écrivait récemment un économiste distingué, M. J. Lemoine, j'avais remarqué plus d'une fois le grand nombre de Bretons qui, à certains moments, remplissaient les trains sur les principales lignes des chemins de fer, et j'avais été frappé des caractères tout particuliers qu'ils présentaient.

 

Rien de comparable à cette cohue de gens endimanchés qui, à certains jours de fête, se pressent dans toutes les gares aux environs de Paris.

 

Charles Le Goffic

Académie Française - 1931

Ce n'était point de petits bourgeois ou des ouvriers aisés allant chercher hors de chez eux des distractions ; 

la plupart étaient gens de la campagne et en portaient encore les vêtements ; 

ils n'allaient point satisfaire un besoin de curiosité plus ou moins factice, ils cherchaient du travail.

 

À les voir réunis dans certains compartiments, les hommes avec leur veste courte et leurs chapeaux

à larges rubans de velours, les femmes avec leurs fichus à pointe, parlant avec un accent un peu dur

et sur un ton animé la langue du pays de Cornouailles ou de Tréguier, et regardant avec méfiance l'étranger qui,

à une station, montait dans le même wagon, on eût dit une tribu subitement chassée de chez elle

par une invasion étrangère allant chercher ailleurs un établissement :

En un mot, « ce n'était pas des voyageurs, c'étaient des émigrants.»

Le spectacle auquel avait assisté M. J. Lemoine se renouvelle très fréquemment.

L'émigration bretonne prend chaque jour une nouvelle importance.

 

Seulement, il ne s'agit point ici d'une émigration à l'étranger ;

pour quelques Bretons qui se sont  installés en Tunisie, en Algérie, au Chili et dans la République argentine,

la grande majorité n'a pas quitté la France :

C’est à l'intérieur surtout que les Bretons émigrent.

 

Se répartissent-ils du moins sur toute la surface du pays ?

 

Il n'en est rien.

 

Leurs habitudes communautaires les groupent sur quatre ou cinq points déterminés du territoire :

Paris, Saint-Denis, le Havre, Versailles, Trélazé, etc.

 

On prendra une idée de l'importance de cette émigration par les chiffres suivants que j'emprunte au recensement

du 12 avril 1891 :

À cette date il y avait à Paris 68,792 Bretons, au Havre 10,913, à Versailles 3,648, à Saint-Denis 3,218.

 

Pour quelle proportion maintenant venait chacun des départements bretons dans ces chiffres ?

 

Le calcul qui a été fait pour le Havre est applicable aux autres centres.

 

Or, dans les 10,913 immigrants bretons du Havre, 5,763 étaient des Côtes-du-Nord, 2,864 du Finistère,

1,025 d'Ille-et-Vilaine, 698 de la Loire-Inférieure et 563 du Morbihan.

 

Comme on le voit, ce sont surtout les Côtes-du-Nord et le Finistère qui sont intéressés dans l'émigration.

Si l'émigration bretonne entraînait de bons résultats

pour nos compatriotes, il n'y aurait rien à dire ;

mais, hélas ! C’est tout le contraire qui se produit ;

et non seulement cette émigration est préjudiciable aux Bretons, mais elle ne l'est pas moins à la population indigène

des grands centres où ils immigrent.

 

Aussi voit-on de toutes parts s'élever des protestations ;

les journaux locaux publient force articles tendant à trouver des dérivatifs à l'émigration bretonne ;

les conseils généraux s'inquiètent ;

en beaucoup d'endroits, les ouvriers indigènes passent de la discussion aux menaces, des menaces aux voies de fait.

 

Pour ces derniers, en effet, la discussion, fort grave, comme on va le voir, se pose dans les termes suivants :

En jetant sur la place industrielle une foule de journaliers sans ouvrage, prêts à toutes les besognes

et s'y employant pour les plus modiques rétributions, l'immigration bretonne crée une concurrence redoutable

pour l'ouvrier indigène, lequel se voit placé dans l'alternative ou de se croiser les bras

ou d'accepter un salaire inférieur à ses besoins et aussi à la valeur de son travail.

 

D'où, suivant les intéressés, la nécessité pour les pouvoirs publics d'enrayer dans le plus bref délai possible

ce mouvement d'immigration.

 

Et c'est là, il faut bien l'avouer, une conclusion des plus logiques.

 

On s'étonnera que moi Breton, et certes Breton de tête et de cœur, je puisse parler avec cet apparent détachement de mesures pareilles et qui semblent faites pour porter un coup fâcheux à mes compatriotes.

 

Il y a une excellente raison à ma façon de voir; je l'ai déjà exprimée :

c'est que je suis sûr que, si les ouvriers indigènes ont intérêt à ce que cesse le mouvement d'immigration bretonne, les Bretons de leur côté ont un intérêt non moins grand à ne pas émigrer à l'intérieur.

Nos compatriotes sont les plus naïfs et les plus confiants des hommes ;

ils acceptent le premier salaire qu'on leur offre ;

ils ne discutent pas ;

ils ne marchandent même pas sur les heures de travail ;

les entrepreneurs font d'eux ce qu'ils veulent ;

ce sont les Piémontais de l’Ouest.

 

Eux aussi, par bandes de cinq, dix, quinze,

les Piémontais passent les cols et descendent à Marseille

 

Ils nouent un mouchoir au bout de leurs parapluies,

et c'est tout le bagage qu'ils emportent.

 

Mais ils sont sobres, vivent avec une goutte d'eau et quelques poignées de riz,

et font pour dix sous ce que les ouvriers français refusent de faire pour cinquante.

 

La concurrence piémontaise est presque aussi redoutable à Marseille que dans le Nord la concurrence bretonne.

 

Mais là s'arrêtent les ressemblances.

 

Marseille est une ville facile ; le logement n'y est de guère, la nourriture encore moins. 

On vit d'ail au besoin, comme au besoin on couche à la belle étoile. 

Le Piémontais qui ne gagne que quarante sous par jour en met vingt de côté.

 

Au Havre, pour exemple, le Breton qui gagne trois francs cinquante n'arrive qu'à joindre les deux bouts.

La nourriture et le logement lui mangent tout son salaire. 

Le logement surtout.

 

Je reste stupéfait du prix des locations de certaines masures du quartier Saint-François.

 

Je pourrais citer tel ignoble boyau de ma connaissance, noir, étroit, bordé de cloisons pourries,

qui à lui seul se loue quatre cents francs par année.

 

S'il n'y avait pas de Bretons à Saint François, ces tanières ne seraient même pas jugées assez bonnes

pour servir d'écuries ou d'étables.

 

Elles rapportent, avec les Bretons, plus que des maisons de maîtres. 

Et c'est la même chose partout, à Saint-Denis et à Versailles, aussi bien qu'au Havre.

 

Ainsi, danger d'une part pour les ouvriers indigènes, lesquels, par le fait de la concurrence,

se voient menacés dans leur salaire, impossibilité de l'autre, pour les ouvriers bretons,

d'arriver à réaliser les économies nécessaires à l'entretien de leurs familles et d'eux-mêmes,

tel est le double résultat qu'à première vue nous présente ce phénomène de l'émigration bretonne.

 

C'est pour cela que tant dans l'intérêt des uns que dans celui des autres, cette émigration doit être arrêtée.

 

Source : La Dépêche de Brest 19 janvier 1893

 

Auteur Charles Le Goffic – Académie Française

 

Les chiffres de l'émigration que je donnais dans le premier article sont considérables déjà ;

ils sont cependant inférieurs à la réalité.

 

Le Breton reste prolifique jusque dans l'exil et c'est une de ses supériorités sur nous autres immigrants.

 

Les familles de huit et dix enfants ne sont point rares chez les Bretons du Havre, de Paris,

de Saint-Denis et de Versailles.

 

Vous pouvez être sûrs que, tant Bretons de Bretagne que Bretons nés hors de Bretagne,

leur chiffre n'est pas loin d'atteindre 100.000.

C'est trop.

 

C'est trop, surtout quand on songe à la faible portion

de ces malheureux qui ont une situation à peu près supportable.

 

Et comment en serait-il autrement ?

 

Il faut poser en principe tout d'abord que

les Bretons n'émigrent que sous le coup de la nécessité.

 

Tant que le pays peut les nourrir, ils y demeurent. 

Ils y tiennent par tant de racines ! 

Cette terre âpre, ce ciel, ces landes, ce cimetière où ils ont couché leurs vieux parents et où ils ne dormiront pas, c'est toute leur âme qu'il leur faut laisser.

 

Je ne crois pas, du reste, qu’ils n’aient jamais connu la prospérité.

 

Au moyen-âge, la misère en fait des routiers au service de toutes les causes ;

au XVIe et au XVIIe siècles, ils vont peupler avec les Normands nos colonies d'Amérique. 

À présent, ils émigrent à Panama, au Chili, dans la République argentine, en France surtout. 

Le mouvement grandit chaque année.

 

Au dernier recensement, le seul département des Côtes-du-Nord avait perdu 9,604 habitants,

dont 5,773 pour l'arrondissement de Lannion. 

Est à dire que la natalité ait baissé ? 

Non, c'est l'émigration qui dépeuple peu à peu certains cantons.

 

La misère y est trop grande : il n'est plus possible d'y gagner son pain. 

Les habitants s'en vont. 

Ils s'en vont sans argent, et, ce qui est pis, sans un métier, j'entends un métier qu'ils puissent exercer à la ville.

Les 19/20 des Bretons sont cultivateurs ou pêcheurs.

 

Ceux-ci trouvent encore à vivre ;

leur situation ne laisse, cependant, pas d'être assez précaire pour que l'État se soit cru obligé d'intervenir

tout récemment.

 

Mais c'est l'ouvrier agricole, le journalier de la terre qui est à plaindre.

Il faut bien l'avouer : jamais la misère n'a été aussi grande dans les campagnes, en Bretagne surtout où le morcellement de la propriété est presque infini et ne permet point d'établir une culture savante et intensive, comme dans certaines provinces, la Beauce par exemple, qui peuvent encore lutter à force d'amender le sol et de perfectionner l'outillage.

 

Puis il n'y a pas ou il y a à peine d'industrie en Bretagne.

 

Les mines argentifères de Poullaouen et d'Huelgoat sont abandonnées ;

la société linière de Landerneau est en liquidation ;

les rouets chôment pour jamais, sous la poussière, dans le coin des fermes du bas pays

qu'ils emplissaient jadis de leur ronronnement familier ;

on ne tisse plus en Bretagne, cette Bretagne, héritière des Flandres, qui exportait jusqu'aux Indes, en Afrique

et tout le long des côtes d'Espagne et de Portugal, ses riches toiles de Guingamp et ses fines dentelles de Quintin.

 

C'est à peine si quelques minoteries et une ou deux papeteries utilisent encore çà et là

les admirables forces hydrauliques dont est pourvue la contrée.

 

Et il faut voir les salaires qu'on y alloue aux ouvriers, joints aux chômages qu'on leur impose,

dès que le marché subit le moindre contretemps !

 

Les voilà donc, à 25 et 30 ans, leur service terminé, baragouinant peu ou prou un français de caserne dont

ils n'ont que faire, inaptes à tout autre métier qu'à celui de la terre et qui ne trouvent point à s'y employer chez eux.

 

Que vont-ils devenir ? 

Il leur faut vivre pourtant.

 

Quelques milliers partent pour Jersey et Guernesey, là on les occupe à « tirer des patates»,

mais c'est l'affaire de quinze jours au plus ;

d'autres sont appelés pour la moisson dans la Seine-et-Oise, dans l'Eure, dans l’Eure-et-Loir,

mais ce n'est là encore qu'une occupation temporaire.

 

Ajoutez que les journaliers de ces départements leur marquent une hostilité de plus en plus vive :

ils leurs reprochent, et fort justement, de faire baisser le taux normal des salaires, d'encombrer le marché, etc.

Plus d'un gros fermier de l'Eure a trouvé à sa porte,

la moisson venue, des pancartes manuscrites où on le menaçait de brûler ses récoltes s'il employait encore des journaliers bretons.

 

Et puis, ce n'est pas avec le gain de ces trois ou quatre semaines que les malheureux arriveront à vivre pendant le reste de l'année.

 

Il faut trouver autre chose, renoncer décidément à l'agriculture

et tâcher de découvrir dans les villes quelque métier

qui se rapproche de celui-là et qui nourrisse son homme plus longtemps :

L'un se fait terrassier ; l'autre chauffeur, balayeur, portefaix.

 

Et comme ils ont l'instinctive méfiance de l’« étranger », que l'exil ne leur est tolérable que s'ils l'adoucissent

par le compagnonnage ou la vie de famille, ils se portent tous vers les mêmes débouchés,

s’y pressent, s'y entassent et y fondent ainsi de véritables colonies.

 

Telle, au Havre, la colonie bretonne de Saint-François et du quartier de l'Eure. 

Remarquez, du reste, que cette dernière colonie est de formation relativement récente. 

Elle ne date, à proprement parler, que de la mise en adjudication des grands travaux du port.

 

Favorisé, dès 1839, par l'établissement de la ligne de paquebots Morlaix-Havre, puis par celui de la ligne

de Saint-Brieuc, le mouvement de l'immigration bretonne ne s'est point ralenti un seul moment jusqu'à

ces dernières années, et c'est qu'aussi bien le creusement du canal de Tancarville

et la création du quartier de l'Eure ont suppléé presque tout de suite au chômage

dont l'achèvement des bassins menaçait de frapper ces pauvres gens.

 

Aujourd'hui leur situation est devenue plus précaire. 

Ils ne trouvent que difficilement à s'employer et la municipalité se voit forcée d'en rapatrier un grand nombre.

 

On pourrait croire que la question est ainsi à la veille de se résoudre elle-même, au Havre du moins : il n'en est rien.

 

Le noyau est formé ;

l'esprit communautaire des Bretons les groupera invinciblement, pendant de longues années encore,

autour des familles de leur race qui se sont établies là à demeure.

 

Le péril est même plus grave qu'on ne le pense :

Je suis persuadé, en effet, qu'après s'être arrêté quelques temps, le mouvement de l'immigration bretonne reprendra avec une intensité dix fois plus grande, le jour où les travaux de la ligne du Havre à Dieppe et surtout

ceux du nouveau bassin et de l'avant-port entreront en voie d'exécution.

 

Si, d'ici là, on n'a pas trouvé le moyen d'enrayer le mouvement, je distingue mal quel bénéfice tireront

de ces nouveaux travaux les ouvriers havrais ;

ils n'entreront pas pour un cinquième dans le personnel de l’entreprise. 

Et cela s'entend trop aisément de soi.

 

Comment ne leur préférerait-on pas les Bretons, gens taillables et corvéables à merci,

toujours satisfaits du premier salaire qu'on leur offre et

se pliant, sans rien dire, aux conditions du travail les plus exorbitantes ?

 

Les entrepreneurs sont hommes avant que d'être havrais : ce serait trop attendre, et trop exiger peut-être aussi,

du patriotisme local que de croire qu'il puisse triompher de l'intérêt dans ces sortes de questions.

 

Source : La Dépêche de Brest 20 janvier 1893

 

Auteur Charles Le Goffic – Académie Française

 

Ainsi, l'émigration bretonne à l'intérieur porte un préjudice marqué aux ouvriers indigènes, lesquels,

par le fait de la concurrence, se voient dans la nécessité de se croiser les bras

ou d'accepter le salaire dérisoire consenti par les Bretons ;

les Bretons, de leur côté, ne tirent aucun profit de leur immigration à l'intérieur.

La nourriture et le logement absorbent, par leur cherté, la totalité des salaires ; toute économie est impossible; ajoutons que leur entassement dans des taudis malsains, humides et sans lumière, détermine chez un grand nombre un affaiblissement qui se traduit par une aptitude toute spéciale à recevoir les maladies contagieuses ;

d'où encore une fois l'intérêt évident, palpable, tant pour les départements intéressés que pour les Bretons

eux-mêmes, à enrayer dans le plus bref délai possible un mouvement d'immigration nuisible aux ouvriers indigènes, sans qu'il soit d'un profit quelconque pour la population immigrante.

 

D'accord, m'allez-vous dire. 

Mais le moyen d'enrayer ce mouvement ? 

C'est justement ce que je voudrais rechercher ici avec vous.

 

Que si quelqu'un avait à présenter une solution qui lui parût plus avantageuse à l'une ou à l'autre des deux classes en antagonisme, je ne demande pas mieux que de discuter cette solution, de l'adopter au besoin.

 

En attendant, et après mûres réflexions, voici celle que j'ai l'honneur de suggérer aux pouvoirs locaux et régionaux, que préoccupe l'avenir des classes ouvrières. 

Leur intervention peut seule décider de celle des pouvoirs publics. 

C'est pourquoi je m'adresse d'abord à eux.

 

Partons de ce point, je vous prie, que l'immigration bretonne témoigne d'une disposition excellente

chez nos compatriotes de l'Ouest à suppléer aux déperditions du reste de la France

par un excédent considérable dans leur propre natalité.

On sait combien ce problème de la natalité préoccupe

à juste titre les économistes.

 

Du train dont nous allons, la France sera tombée

dans cinquante ans au rang de puissance de second ordre,

après avoir tenu, au commencement du siècle,

la tête des nations de l'Europe avec un excédent de près

de dix millions d'hommes sur la nation la plus favorisée après elle.

 

Loin donc que nous ayons à faire un reproche aux Bretons du développement de leur natalité, il leur en faut être reconnaissant et aviser par tous les moyens à ce que cette natalité ne subisse aucun arrêt et n'entre surtout dans aucune période de décroissance.

 

Sur cette pente-là, on ne s'arrête plus. 

Témoin la Normandie.

 

Bretons, mes frères, dans l'intérêt général, croissez et multipliez !

 

Mais pour que les Bretons multiplient à loisir, il faut qu'ils commencent par vivre. 

Or, nous l'avons vu précédemment, la Bretagne n'a ni usines, ni manufactures ;

la terre y est ingrate, la propriété trop morcelée ;

l'agriculture n'y supplée pas et n'y pourra jamais suppléer au manque d'industrie.

 

Le Breton, en dépit de toutes les attaches qui le retiennent au sol, est condamné d'avance à émigrer. 

Répartie sur la totalité de la France, cette émigration n'aurait aucun inconvénient. 

Concentrée sur trois ou quatre points du territoire elle n'a que des résultats fâcheux.

 

Essayer de la diviser, de la rompre et d'en couvrir une surface plus étendue, ce serait se heurter aux habitudes mêmes de la race, laquelle procède et a toujours procédé dans ses agglomérations par voie communautaire.

 

La seule manière qu'on ait de restituer son innocuité primitive à l'émigration bretonne et même de la rendre utile

et profitable à la nation, c'est de la diriger, au lieu de l'abandonner à elle-même. 

Là est le salut pour les ouvriers indigènes et pour les journaliers bretons.

 

Car de prendre vis-à-vis de l'émigration bretonne, et comme je l'ai entendu proposer par des originaux

de ma connaissance, les mesures que les habitants de San-Francisco prennent contre l'immigration chinoise,

c'est pure plaisanterie ou singulière dureté de cœur, ou patriotisme local tout à fait déplacé. 

Les intérêts de toutes les provinces françaises sont solidaires, ne l'oublions pas.

 

J'ajoute qu'assimiler les Bretons aux Chinois n'est peut-être pas d'une très grande intelligence

des conditions géographiques des deux races.

 

Les Bretons sont Français, j'espère.

 

Je veux bien qu'il y ait quelque rapport entre les conséquences des deux immigrations. 

Les Américains se plaignent que les Chinois soient une cause d'avilissement pour la main-d'œuvre,

et cette main-d'œuvre, ils la veulent réserver à leurs nationaux. 

C'est justement le cas pour le Havre, Versailles, Saint-Denis, Grenelle, Montparnasse, etc. 

Mais pouvons-nous, comme les Américains, décréter que les seuls immigrants à qui nous ouvrirons

nos centres manufacturiers et industriels sont ceux qui légitimeront d'un avoir ou d'une situation déjà prospère ?

Les municipalités institueront-elles, comme à San Francisco,

une taxe des immigrants ?

 

Tout cela ne tient pas debout.

 

Ou, si l'application de mesures semblables devait se faire quelque part, ce ne pourrait être que dans le Midi, inondé réellement

de Piémontais, et non chez nous où il s'agit d'une immigration

de nationaux malheureux demandant à des provinces voisines

les ressources que leur refuse leur propre pays.

 

Diriger l'immigration bretonne, oui, décidément c'est le seul remède que j'entrevois à un mal

qu'il serait si aisé de convertir en bien.

 

Vous abandonnez ces malheureux à eux-mêmes ;

ils suivent leur instinct, qui les trompe, et se portent à flots vers des localités où ils deviennent rapidement une gêne à eux-mêmes et aux autres.

 

Prenez la tête de l'émigration, créez quelque part des centres agricoles ou industriels où ils aient quelque chance d'être moins misérables que chez vous ;

avec leurs habitudes communautaires, les relations qu'ils ne cessent d'entretenir entre eux,

il suffira qu'un premier noyau se soit constitué pour qu'autour de ce noyau originel viennent s'agréger

aussitôt tous les éléments d'une colonie.

 

Et que parlé-je de création ? 

Ces centres sont tout trouvés. 

Je connais mes Bretons. 

Les pauvres gens n'ont pas plus la notion de l'espace que celle du temps. 

Émigrer au Havre ou émigrer en Tunisie ou au Chili, c'est toujours émigrer pour eux, et la distance n'y est de rien. 

Qu'ils bénéficient, et bénéficions du moins avec eux de cette heureuse ignorance ! 

Le moment est singulièrement propice.

 

Vous n'êtes point sans avoir lu les différentes circulaires de M. Jamais aux gouverneurs de nos colonies.

 

J'en veux détacher ce passage, qui est de première importance en la matière :

« Portez votre plus sérieuse attention, écrit le sous-secrétaire d'État,

sur les mesures à prendre pour faciliter et développer l'émigration française dans nos colonies.

« Cette émigration ne nous donne aujourd'hui que des résultats hors de proportion avec ceux

que nous devons chercher à atteindre ;

il ne faut pas l'attribuer, comme on le fait parfois, à une répugnance invincible de la part de nos compatriotes

à porter au loin leur activité et leur travail.

L'histoire de la colonisation française contredit cette affirmation,

et nous voyons chaque jour des Français tenter de s'établir dans des pays étrangers

et lointains (hélas ! M. Jamais eut pu dire en France même),

où ils ne trouvent trop souvent ni les débouchés,

ni les avantages qui avaient excité leurs espérances.

 

Il est de notre devoir de diriger ce courant vers le sol français de nos possessions

d'outre-mer, non seulement dans leur intérêt propre, mais pour y accroître,

en même temps que le nombre des Français, l'action permanente de la mère-patrie,

de ses produits, de son influence et de sa civilisation. »

Émile Jamais

Voilà qui est bien dit ;

mais M. Jamais a fait mieux que dire, il a élevé de 20,000 fr., il y a quelques jours, le crédit affecté

au transport des émigrants français dans nos colonies.

 

C'est toujours cela.

 

Reste à montrer l'immense intérêt qu'il y aurait pour le pays en général, et pour les Bretons en particulier,

à ce que soit détourné dans ce sens le courant de l'émigration bretonne,

et c'est sur ce point que j'appellerai tout particulièrement l'attention de qui de droit,

tant en Bretagne, qu'en Normandie et dans l'Ile-de-France.

 

Source : La Dépêche de Brest 21 janvier 1893

 

Auteur Charles Le Goffic – Académie Française

 

Les colonies ne nous manquent point, et cependant il est assez mal aisé d'en découvrir une qui prête à première vue à une émigration comme celle-là.

 

De l'Afrique, d'abord, il faut écarter, comme ne devant et ne pouvant entrer dans la combinaison,

et l'Algérie et la Tunisie, terres à demi-européennes déjà et dont le peuplement s'opérera de lui-même par l'entrée

en jeu de capitaux considérables.

 

Telles autres de nos colonies sont dans des conditions d'insalubrité si évidente qu'il est impossible d'y songer

au moindre établissement à titre définitif :

ainsi le Sénégal, la Guyane, etc. ; d'autres, qui deviendront plus tard d'excellentes colonies de peuplement

(par exemple Madagascar et le Tonkin), sont encore trop mal connues et insuffisamment pacifiées

pour prêter à des tentatives où l'histoire nous enseigne, par tant de douloureuses expériences, qu'il faut apporter une sagesse extrême et l'étude la plus attentive des conditions climatériques et ethnographiques.

 

Aussi bien, et puisqu'on ne cherche ici qu'à découvrir des débouchés à la seule émigration bretonne,

est-il inutile de s'enquérir davantage et par le menu de la situation particulière de chacune des colonies françaises.

 

Il nous suffira, après une enquête qu'on voudra bien croire aussi consciencieuse que possible, mais trop ardue

et trop longue pour que nous puissions songer à y faire entrer le lecteur, il nous suffira, disons-nous,

d'avoir indiqué la Nouvelle-Calédonie comme celle de nos possessions qui, en l'état des choses,

par son étendue cultivable, son climat, ses productions, et surtout son extrême salubrité,

présente le plus de garanties en vue de l'installation à titre définitif d'une colonie bretonne.

 

Je sais le mauvais renom qui s'attache à la Nouvelle-Calédonie, et cela tient à ce que le public ne s'imagine pas qu'ayant le choix entre tant de colonies malsaines, l'État soit justement allé prendre la seule, ou à peu près,

qui soit dans d'excellentes conditions de salubrité pour en faire le lieu de déportation de ses forçats.

 

C'est pourtant la vérité.

 

Sans doute, la Nouvelle-Calédonie est dans la zone torride ;

mais le voisinage de la mer qui lui fait ceinture et la presse en allongeant et affinant ses contours,

l'existence à l'intérieur de hautes montagnes qui arrêtent les nuages et sont des réservoirs de fraîcheur continuelle et abondante, c'est assez pour faire de la Nouvelle-Calédonie, non seulement une terre salubre,

mais encore la colonie de toutes où l'acclimatation de l'Européen est la plus aisée et la plus rapide.

Ajoutez que l'archipel néo-calédonien ne renferme aucun fauve et que le seul insecte,

un tant soit peu désagréable, y est le cancrelat.

 

Mais ce qui, pour le cas qui nous occupe et en sus de sa parfaite salubrité, rend si précieuse la Nouvelle-Calédonie

et la met tout à fait à part entre nos autres possessions, c'est qu'elle est avant tout appelée à devenir

une grande colonie agricole. 

Tous les animaux européens y prospèrent merveilleusement, moutons, bœufs, chevaux, ânes, chèvres, volailles,

et, au premier rang, les porcs. 

On cite le fait d'un colon néo-calédonien, M. Martin, qui, ayant placé sur l'île Ducos 400 brebis ou béliers,

retrouva deux ans plus tard un troupeau de 1,800 têtes.

 

Ce n'est point tout : la culture peut, à la Nouvelle-Calédonie, marcher de pair avec l'élevage du bétail.

 

Tous les terrains sédimentaires de l'archipel sont fertiles, et, concurremment avec les plantes tropicales

telles que le maïs et la canne à sucre, peuvent donner des rendements extraordinaires en blé, orge, etc.

 

Réfléchissez à tout ce qui précède :

quel débouché meilleur, au point de vue du climat et des productions, voulez-vous trouver à l'émigration bretonne, laquelle se compose presque exclusivement, je l'ai prouvé, de journaliers agricoles et aptes seulement à l'agriculture ?

 

Fort bien !

M'allez-vous répondre, mais la Nouvelle-Calédonie est-elle donc si vaste et les terrains disponibles y abondent-ils

à ce point qu'un courant aussi considérable que celui de l'émigration bretonne y puisse être dirigé avec efficacité

et sans qu'il se produise d'encombrement ?

 

Vous l'avez dit.

 

La Nouvelle-Calédonie couvre une superficie de 11,960 kilomètres carrés et de ces 11,960 kilomètres carrés,

les trois quarts sont libres et peuvent être concédés immédiatement à des colons.

 

Donnez à l'émigration bretonne les moyens de se porter vers la Nouvelle-Calédonie,

vous n'aurez pas, en moins de cinquante ans, de colonie plus assise, plus sérieuse et d'un avenir plus net.

 

Mais ces moyens sont coûteux ;

le prix de transport d'une famille revient à plusieurs milliers de francs :

il faudrait encore que l'État pourvoie aux premiers besoins, à l'installation et à l'outillage des immigrants.

« Peu ou point de chaleurs excessives, dit M. Gaffarel ;

en janvier et en février, époque des plus grandes chaleurs,

le thermomètre ne dépasse guère 32°... 

La moyenne actuelle est de 20°. 

Aussi, à toute heure du jour, l'Européen non moins bien que l'indigène

peut-il se livrer sans danger à ses travaux. » 

Le climat de l'île est si bon, et on le sait si bien en Océanie, que d'Australie, de la Malaisie même, on y envoie les phtisiques pour s'y guérir.

 

Voilà, je pense, qui est probant.

 

Paul Gaffarel

C'est bien certain.

 

Mais, d'une part, l'État dispose de crédits spéciaux à cet effet ;

il peut affréter, à bon marché, quelque transport annuel ;

enfin, les départements intéressés, tels que la Seine-Inférieure

et la Seine (où, encore une fois, l'immigration bretonne

est un danger pour l'ouvrier indigène sans que l'ouvrier breton

y trouve le moindre bénéfice) et les départements de la Bretagne (qui doivent favoriser autant que possible l'émancipation de leurs nationaux), peuvent inscrire à leurs budgets réciproques un crédit qui vienne en aide à celui de l'État et facilite ainsi l'émigration.

 

Enfin, les compagnies de chemins de fer n'accorderaient-elles pas aux émigrants une réduction de prix considérable qui leur permit de se rendre au port d'embarquement ?

 

Cet embarquement même ne pourrait-il se faire à Brest, à Lorient ou à Saint-Nazaire ?

 

Et si l'embarquement devait se faire, de toute nécessité, à Marseille, au Havre ou à Bordeaux,

les communes elles-mêmes ne procureraient-elles pas aux émigrants l'argent nécessaire à leur voyage ?

 

Je suis persuadé, pour ma part, que ce sont là des conditions faciles à réaliser et qu'il y suffirait d'un accord préalable entre l'État, les départements et les communes intéressées.

 

Il y a mieux.

 

Nous avons en France même une Société française de colonisation qui se donne pour but

« l'envoi et l'établissement de travailleurs dans nos colonies ».

Le secrétaire général de cette société, excellente en soi,

est M. Louis Henrique, officier de la Légion d'honneur et délégué

au conseil supérieur des colonies.

 

Or, je trouve dans mes papiers une circulaire, relativement récente,

de M. Henrique, adressée aux maires de la région sud-ouest, et où,

au nom de la Société de colonisation,

M. Henrique offrait de mettre à la disposition des émigrants

qui voudraient se rendre en Nouvelle-Calédonie

(c'est justement notre cas, vous le voyez) des concessions de terre

dans les conditions suivantes, que je ne puis mieux faire que de reproduire, parce qu'on pourrait s'en inspirer utilement :

 

« Il est accordé par famille :

1° Cinq hectares de terres défrichées ;

2° Dix hectares de terres non défrichées (le tout entouré de clôtures) ;

3° Une maison neuve de deux ou trois pièces avec jardin potager ;

4° Le cheptel pour l'exploitation de la concession (2 vaches) ;

5° Les instruments et outils aratoires ;

6° Les graines et semences ;

7° Les vivres pour deux personnes pendant six mois ;

8° Le transport gratuit pur mer ;

9° Le demi-passage sur les voies ferrées jusqu'au port d'embarquement.

 

Pour obtenir ces avantages, les émigrants doivent justifier :

1° Qu'ils sont Français, mariés et âgés de moins de 40 ans (état civil) ;

2° Qu'ils n'ont subi aucune condamnation (casier judiciaire) ;

3° Qu'ils ont été vaccinés, qu'ils ne sont atteints d'aucune maladie chronique ou infirmité (certificat médical) ;

4° Qu'ils exercent la profession de cultivateurs (attestation du maire de la commune).

 

La circulaire ajoutait (mais ces conditions pourraient être parfaitement modifiées ou totalement supprimées

au début de l'expérience, ce serait à examiner) :

 

Les émigrants qui, après production des pièces ci-dessus désignées, seront agréés par la société,

devront s'engager vis-à-vis d'elle à verser au Trésor public, à Nouméa, une annuité de 200 francs, pendant onze ans,

à partir de la deuxième année de leur établissement dans la colonie, au total une somme de 2,200 francs,

pour rembourser à l'État le prix des travaux de défrichement et de clôture des terres,

de construction de la maison et la valeur du cheptel et des vivres fournis par l'administration de la Nouvelle-Calédonie.

 

Eh bien, que ne fait-on appel à cette société de colonisation ?

 

L'État, les départements et les communes y trouveraient, je pense,

un auxiliaire de premier ordre et qui ne marchanderait point son concours.

C'est à M. Delcassé qu'il appartiendrait de rédiger une circulaire analogue,

qu'il adresserait à tous les préfets et sous-préfets de l'Ouest ;

qu'il ferait afficher dans toutes les communes ;

qu'il ferait lire au prône et commenter par les recteurs des paroisses,

après s'être assuré de l'assentiment des évêques ;

qu'il ferait reproduire par toute la presse, sans nuances d'opinion ;

qu'il chargerait enfin les instituteurs, presque tous secrétaires de mairie, de porter, concurremment avec les recteurs, à la connaissance des intéressés.

 

Qu'on ne néglige aucune de ces mesures :

je connais à fond mes compatriotes, elles sont toutes nécessaires.

 

Théophile Delcassé

Que l'État surtout, qui a si bien commencé, que les départements normands et bretons, qui feraient si bien de suivre, prennent la direction de l'entreprise ;

elle est assurée de réussir. 

Ainsi l'on aura obtenu ce double et important résultat :

 

1° De détourner des grands centres, comme le Havre, Paris, Saint Denis, Versailles, etc., un courant dangereux,

encore une  fois, pour la population ouvrière indigène et sans profit pour les immigrants.

 

2° De doter la France d'une colonie de peuplement bien vite prospère et solide.

 

Créez dans la Nouvelle-Calédonie un premier noyau d'immigrants bretons ;

donnez à ces braves gens la seule satisfaction morale qu'ils demandent :

à savoir un prêtre du pays qui leur parle la langue du pays.

 

Autour de ce noyau, et par suite de l'esprit communautaire des Bretons, des facilités accordées à l'émigration

et des résultats heureux des débuts de l'entreprise, je gage qu'il viendra s'agréger en quelques années

un élément assez important pour que la Nouvelle-Calédonie mérite d'échanger bientôt son nom actuel

contre un autre plus français : celui de la Nouvelle-Armorique.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021