Fenêtres sur le passé

1893

Coup de feu sur un gendarme à Beuzec Conq

La Dépêche de Brest 25 janvier 1894

 

Au dire des gens du pays, Bruno n'est pas ce qu'on peut appeler un mauvais diable ;

il passe même pour être d'un naturel doux ;

mais, voilà, il braconne.

C'est, on peut le dire, son défaut capital, et dame, quand il aperçoit un tricorne, « attrape à courir »,

comme disent les matelots, il détale au plus vite, redoutant à bon droit l'inscription au carnet du gendarme,

ennemi naturel du braconnier.

 

Maintenant, explique qui voudra cette idée étrange, cette lueur de sang qui a traversé tout à coup le cerveau

de cet homme quand, poursuivi par le gendarme, faisant brusquement volte-face,

il a déchargé brusquement son fusil sur celui qui allait l'atteindre.

 

L'accusé Bruno (Jean-Joseph), est âgé de 35 ans.

C'est un campagnard aux allures timides, à la physionomie douce et dont l'attitude inquiète dénote tout le malaise qu'il doit ressentir de se voir assis sur ce banc.

 

Il a pour défenseur Me Le Bail.

M. Drouot, procureur de la République, soutiendra l'accusation.

 

On aperçoit comme pièces à conviction les effets du braconnier, ses sabots, son chapeau, son fusil,

et le portefeuille du gendarme.

 

L'acte d'accusation est ainsi conçu :

Le 7 octobre 1893, vers 6 heures 1/2 du soir, les gendarmes Ganachaud et Troalen, de la brigade de Concarneau,

qui avaient à effectuer une rencontre avec la brigade de Quimper,

suivaient le chemin de grande communication n° 44, sur le territoire de la commune de Beuzec-Conq.

 

Ils entendirent tirer un coup de fusil dans un champ bordant la route, à quarante mètres d'eux environ,

et franchirent le talus pour vérifier si le chasseur était muni d'un permis.

 

À leur vue, un homme, muni d'un fusil, prit la fuite, franchit le talus opposé et sauta dans un second champ,

où les deux gendarmes le poursuivirent.

 

Le braconnier traversa en entier ce second champ, fournissant ainsi une course de 150 mètres environ.

Tandis que le gendarme Troalen avait pris à gauche pour essayer de lui couper la retraite, le gendarme Ganachaud

le serrait de près et allait l'atteindre, car la distance qui les séparait n'était plus que de dix ou douze mètres,

lorsque soudain le fugitif, dans sa course, arma son fusil, fit demi-tour, épaula, visa le gendarme et fit feu.

Toute la charge, composée de plombs de chasse n° 5,

atteignit le gendarme au côté droit du bas-ventre.

 

Le coup eût été mortel sans le portefeuille qu'il, portait en sautoir,

où l'on retrouva la trace de 36 plombs, tant dans les parois que sur

le carnet de correspondance et les quelques objets placés à l'intérieur.

 

Ganachaud, qui se trouvait en cas de légitime défense,

sortit son revolver de l'étui et riposta par cinq coup tirés au jugé,

car l'obscurité était déjà assez grande pour rendre le visé difficile.

 

Le meurtrier, du reste, s'était immédiatement élancé sur le talus,

l'avait franchi, et les deux gendarmes, après l'avoir encore poursuivi

à travers deux champs, finirent par perdre sa trace.

 

Ils s'emparèrent d'un chapeau et de deux sabots que le braconnier, dans sa fuite, avait abandonnés sur le lieu du crime.

 

Les recherches furent assez compliquées, car les deux gendarmes n'avaient pu reconnaître l'homme.

 

Ce ne fut que le 24 octobre que les soupçons s'arrêtèrent définitivement sur le nomme Bruno (Jean-Joseph), cultivateur à Beuzec-Conq.

 

Cet individu était un braconnier d'habitude.

 

Une perquisition amena la découverte, chez lui de linges et vêtements tâchés de sang.

Il portait, en outre, à la poitrine, une trace récente, que trois médecins ne tardèrent pas à déclarer être causée

par le trajet d'une balle.

 

II dut dès lors reconnaître qu'il était le propriétaire des sabots et du chapeau trouvés,

laissés par l'agresseur de Ganachaud ;

mais il persista à soutenir que le coup n'était parti que par accident.

 

Mais toutes les circonstances de la cause, l'état des lieux, la direction du coup, enfin le récit très net et très précis, des deux gendarmes rendent cette version inadmissible et ne laissent aucun doute sur la culpabilité du meurtrier.

 

Après la lecture de ce document, le président procède à l'interrogatoire de l'accusé.

 

Le président. — Vous n'avez jamais été condamné.

Vous comparaissez donc devant la justice dans une situation relativement favorable.

Suivant certains renseignements, sans être un braconnier de profession, vous chassez très volontiers.

Vraisemblablement, le fait de chasse que vous allez reconnaître n'est pas un fait isolé

et vous tirez un coup de fusil à l'occasion.

Le 7 octobre dernier, vers cinq heures du soir, vous êtes allé vous mettre à l'affût dans un champ,

où vous avez tiré un coup de feu ?

 

R. — Oui.

D. — Vous étiez armé du fusil qui est là, un fusil à deux coups ?

R. — Oui.

D. — Eh bien, à ce moment, deux gendarmes passaient sur la route ;

ils ont entendu le coup de feu et se sont mis à votre recherche.

Vous deviez, pendant ce temps, chercher le gibier que vous pensiez avoir tué.

Voyant le gendarme et n'ayant pas de permis, vous avez eu peur d'être pris ?

R. — Oui.

Le président. — Les gendarmes poursuivaient le délinquant.

L'un d'eux, Ganachaud, était en avant ;

il gagnait très sensiblement sur l'homme.

Le gendarme, voyant qu'il armait son fusil en courant et soupçonnant d

e mauvais projets, a armé son revolver.

Le braconnier s'est retourné, a visé et a tiré.

Au même moment, le gendarme tirait aussi.

Il a continué de poursuivre l'individu en tirant toujours, puis il l'a perdu de vue.

Voilà, point par point, le récit de l'aventure qui s'est passée le 7 octobre.

D. — Eh bien, vous reconnaissez aujourd'hui que c'est vous qui chassiez ?

R. — Oui.

D. — C'est votre fusil qui a fait feu et dont les plombs ont atteint

le portefeuille du gendarme ?

R. — Oui.

D. — Il a été difficile de vous trouver.

Vous sentiez bien que vous aviez fait un mauvais coup.

Cependant, la balle vous avait atteint la poitrine.

On a fini par parler, et, par une indiscrétion, on a su que vous étiez le malfaiteur qu'on recherchait.

Eh bien, vous luttiez encore, disant que les marques que vous portiez étaient des traces de clous.

Une perquisition a amené la découverte de vêtements percés par la balle.

Alors, vous vous êtes décidé à parler ;

mais vous aviez eu le temps de préparer un système et vous avez dit que le coup était parti seul.

R. — Oui.

D. — Les fusils ne partent pas seuls, ce n'est pas naturel.

Votre fusil était donc armé ?

R. — Oui.

D. — Je sais- que vous prétendez que la détente de votre fusil est très douce,

mais alors comment se fait-il que le coup n'est pas parti en franchissant le talus ?

R. — Je ne sais pas.

D. — C'est au moment où vous arrêtez que le coup part.

Comment expliquez-vous cela ?

R. — Je cherchais mon chapeau.

 

Le président. — Soit, votre fusil n'a pas eu de choc.

Il était sur votre bras.

Je prends votre système.

Or, on sait que les gendarmes se servent de leurs armes à la dernière extrémité.

Le gendarme vous a vu faire ce qu'on appelle un retour offensif ; il a tiré, en état de légitime défense.

C'est bien simple.

Vous avez voulu arrêter le gendarme dans sa course, et cela pour ne pas payer une simple amende.

C'est un triste raisonnement que je ne comprends pas et qui, malheureusement, n'est pas isolé.

L'affaire, je le répète, est très simple.

MM. les jurés auront à choisir entre votre déclaration et celle du gendarme.

Vous avez lutté énergiquement jusqu'au bout, et vous n'avez cédé qu'à l'évidence ; par conséquent, on ne peut pas faire grand fond sur votre franchise.

 

On passe ensuite à l'audition des témoins.

Sept témoins seulement ont été cités à la requête du ministère public.

 

1. — M. GANACHAUD (Henri), 26 ans, gendarme à Concarneau, déclare :

Le 7 octobre, vers 6 h. 1/2 du soir, me trouvant avec le gendarme Troalen sur la grande route,

à un kilomètre environ avant d'arriver au village de Kéroulin, nous avons entendu le bruit d'une détonation,

dans un champ bordant la route et à environ 50 mètres de l'endroit où nous étions.

 

Aussitôt nous avons franchi le talus et, après un parcours d'environ quarante mètres, nous avons aperçu un homme, armé d'un fusil, qui avait l'air de chercher à terre le gibier qu'il venait de tirer.

À notre vue, il a pris la fuite et nous l'avons poursuivi.

Après avoir parcouru à peu près vingt mètres, il a franchi un talus que nous avons passé après lui.

À ce moment, il a abandonné ses sabots et a continué sa course,

se dirigeant vers un autre champ.

Nous le poursuivions toujours ; après une course d'environ 150 mètres,

le braconnier, voyant que j'avais gagné du terrain sur lui, essaya,

tout en courant, d'armer son fusil.

Le chien une fois levé, cet individu fit volte-face,

me coucha en joue et fit feu.

 Au même moment, je ripostai par un premier coup de feu,

mais le malfaiteur continua sa course et je tirai encore quatre autres coups de feu dans sa direction ;

nous continuions à le poursuivre, mais, la nuit devenant de plus en plus noire, nous finîmes par le perdre de vue.

 

D. — Vous avez été atteint par le coup de feu ?

R. — Oui, au moment où le braconnier a tiré, je me trouvais à une dizaine de mètres de lui ;

il m'a visé en pleine poitrine, mais le coup n'étant pas bien dirigé a porté en plein dans mon portefeuille,

qui a été percé de part un part.

Il porte les traces d'une quarantaine de plomb ;

en outre, un cahier avec une double couverture en carton, ainsi qu'un papier à cigarettes cartonné ont été également, traversés et comme poinçonnés.  

J'ai retrouvé dans mon sac plusieurs plombs du calibre 5 ou 6.

Le lendemain, quand nous sommes revenus sur les lieux, nous avons retrouvé les sabots et le chapeau du malfaiteur.

 

D. — Bruno prétend que son fusil est parti accidentellement et qu'il n'avait pas l'intention de tirer sur vous ;

courant devant vous, dit-il, il se serait retourné pour voir à quelle distance vous étiez derrière lui et aussi pour voir

où était son chapeau ?

R. — Cela est faux.

Je n'avais pas vu le chapeau de Bruno tomber, mais le lendemain, nous l'avons trouvé au milieu du champ,

à environ quarante mètres de l'endroit où j'étais quand le braconnier a tiré sur moi.

J'ai un point de repère pour estimer cette distance, car j'avais perdu mes gants dans la course et avant de faire feu,

et ces gants, que j'ai retrouvés le lendemain, étaient plus près de l'endroit où le braconnier a fait feu sur moi.

J'ai fait feu presqu'aussitôt après avoir perdu mes gants.

J'ai bien vu Bruno, tout en courant, mais en ralentissant un peu son allure, armer son fusil ;

c'est alors que j'ai ouvert mon étui à revolver et que j'ai pris cette arme, car je devinais l'intention du braconnier.

Tout à coup, il s'est brusquement retourné, m'a mis en joue, a visé et a fait feu,

et tout cela très promptement.

Je m'étais arrêté, de mon côté, et, braquant mon revolver sur lui,

j'en ai tiré un coup qui m'a semblé partir presqu'en même temps que celui du braconnier.

L'accusé persiste à dire que son coup de fusil

est parti accidentellement.

 

Le témoin ajoute :

Bruno a fait une dizaine de mètres, marchant de travers

et armant son fusil.

Il a même dû d'abord armer le chien du coup qui n'était pas chargé, car il a eu l'air d'éprouver de la difficulté pour armer son fusil.

 

2. — M. TROALEN, 41 ans, gendarme à Concarneau,

dépose dans le même sens.

Reprenant la déposition du gendarme Ganachaud au moment

où le braconnier s'est mis à fuir, le témoin ajoute :

Je n'ai pu intervenir immédiatement parce qu'ayant voulu couper

la route au braconnier, j'ai été retenu par un fourré de ronces.

Je me trouvais à 95 pas environ derrière mon camarade lorsqu'à l'extrémité du second champ j'ai vu Bruno se retourner brusquement, porter son fusil à l'épaule et faire feu

sur mon camarade qui a riposté par un coup de revolver.

J'étais à 25 mètres derrière Ganachaud et à 35 mètres du braconnier.

Je n'ai pas vu celui-ci armer son fusil, mais je l'ai très bien vu se retourner, mettre en joue et faire feu.

Le coup de revolver de Ganachaud est parti aussitôt après le coup de fusil du braconnier ;

il commençait à faire sombre et j'ai très bien vu la lumière des deux coups de feu.

 

Le lendemain, nous avons retrouvé au milieu du champ les sabots et le chapeau de Bruno et, un peu plus loin, presqu'à l'endroit où les coups de feu ont été échangés, les gants de Ganachaud.

 

Sur interpellation : — Le terrain est en pente dans la partie supérieure du champ, où le braconnier est entré,

mais à l'endroit de l'attentat, la pente est peu sensible et Ganachaud ne se trouvait pas sur un point beaucoup

plus élevé que celui où était le braconnier.

D. — Pourquoi n'avez-vous pas fait usage de votre revolver ?

R. — Parce que la nuit étant assez sombre et Ganachaud se trouvant entre le braconnier et moi,

j'avais peur en tirant d'atteindre mon camarade.

 

3. — Trois experts, MM. les docteurs COFFEC, HOMERY et CALMETTE ont été chargés d'examiner Bruno

au sujet des lésions existant sur sa personne.

 

M. Calmette dépose ainsi :

Le 26 octobre dernier, nous avons constaté sur le corps de Bruno deux blessures siégeant l'une à 0 m. 10

au-dessous et un peu en dehors du mamelon droit, l'autre au niveau de l'union du cartilage de la 6e côte droite,

avec le sternum.

La première était superficielle, la seconde présentait des dimensions plus grandes et plus nettes ;

sa forme était ovalaire et permettait l'introduction d'un stylet fin pénétrant normalement à la surface de la peau

et atteignant facilement le cartilage sous-jacent situé à une profondeur de 0,02 environ.

Ces deux lésions remontaient à trois ou quatre semaines tout au plus et avaient dû être produites

dans le même temps.

M. le docteur Calmette conclut avec MM. les docteurs Coffec et Homery, que ces blessures, selon toutes probabilités,

provenaient d'un coup de feu, carabine ou revolver,

à projectile de petite dimension et tiré d'assez courte distance.

La direction oblique et la plaie sous-mamelonnaire,

sa position sur la région costale et ses rapports, sa liaison anatomique, pour ainsi dire, avec la plaie chondro-sternale,

militant en faveur de cette opinion.

Ces lésions ne peuvent être confondues avec des abcès froids dus

à une carie costale, ni avec une éruption furonculeuse,

ni avec une affection cutanée ;

la tuberculose et la syphilis ne peuvent non plus être invoqués

dans l'espèce.

 

Le témoin ajoute que Bruno a été atteint dans une position

un peu fléchie.

 

Il fait sa démonstration sur l'accusé, dont la poitrine porte encore

les marques très apparentes des cicatrices.

 

4. — M. THOMAS, maréchal des logis de gendarmerie à Concarneau, a assisté à la perquisition faite le 26 octobre, au domicile de Bruno :

J'ai trouvé, dit-il, suspendu à la cheminée, un fusil à piston à deux coups, chargé et amorcé.

Dans le grenier, j'ai ' découvert, au milieu d'un tas d'avoine, une chemise en toile portant au côté droit une ouverture paraissant avoir été faite par une balle de revolver et ayant deux taches de sang ; une petite, autour de cette ouverture, et une autre, plus grande, à droite de la première ; un gilet croisant sur le devant, troué sur la poitrine, un peu déchiré sur le côté droit et un autre gilet également troué sur le même côté; dans le lit, près de la cheminée, une chemise d'homme, tachée de sang en deux endroits ; enfin, derrière la porte d'entrée, une veste également trouée sur le côté droit.

Tous ces objets ont été saisis.

 

5. —La nommée LEBRIS (Marie), âgée de 16 ans, domestique de Bruno, avait dans l'instruction déposé en faveur de ce dernier, affirmant notamment que le jour du crime, vers 6 h. 1/2 du soir, en rentrant du lavoir, elle avait trouvé Bruno à la maison en train de soigner ses bêtes et qu'il n'était pas sorti de la soirée.

 

À la suite d'une confrontation avec Bruno et en présence des aveux de ce dernier, elle se décida à faire la déclaration suivante, qu'elle répète à l'audience :

Bruno n'était pas à la maison quand je suis rentrée ; il n'a pas soupé avec nous.

 

Le soir, vers neuf heures, je l'ai trouvé dans le sellier, il est rentré à la maison avec moi et il a raconté qu'il avait été blessé soit par une balle, soit par du plomb.

Je ne l'ai pas entendu dire que c'était un gendarme qui l'avait blessé.

Je n'ai pas connaissance d'autres détails.

 

Sur interpellation de M. le président : — Je ne lui ai pas vu son fusil entre les mains.

6. — LE MENN (Corentin), cantonnier à Beuzec-Conq,

ne peut que rapporter des propos qu'il aurait entendus

au sujet de cette affaire.

Ma femme, dit-il, a appris par sa mère, qui le tenait de la belle-mère de Bruno, que c'était ce dernier qui avait eu affaire au gendarme.

Quelques jours après, la femme Barzic, belle-mère de Bruno,

est venue chez moi et, en ma présence, a dit à ma femme que,

si sa mère lui avait parlé du coup de fusil tiré sur le gendarme,

il ne fallait pas en parler, qu'elle était en état d'ivresse

et qu'elle ne savait pas ce qu'elle avait dit à la mère de ma femme.

 

7. — LAMAISON (Jean-Marie), 47 ans, cultivateur à Beuzec-Conq, a entendu dire que la belle-mère de Bruno

avait raconté à Marie Gourlay que son gendre avait passé une partie de la nuit du 7 au 8 octobre dans sa grange

à la suite des coups de revolver reçus des gendarmes.

Bruno se livrait au braconnage, qu'affecté d'une hernie qui le faisait souffrir,

il se faisait porter de la boisson dans les champs et s'y enivrait.

 

Par ailleurs, Bruno avait une conduite excellente, était bon travailleur et tenait bien sa ferme.

 

8 à 12. — La défense a fait citer cinq témoins.

Tous louent le caractère de Bruno et affirment qu'il n'avait pas l'habitude de la chasse.

M. Drouot, procureur de la République, prononce ensuite le réquisitoire.

Il importe peu, dit-il, d'examiner le caractère de l'acte.

Il est odieux, inqualifiable.

Pour éviter une amende de 25 francs, un homme n'a pas craint d'attenter à la vie d'un autre.

Celui-ci accomplissait un mandat public.

Est-il exact de dire que le gendarme ait pu se tromper ?

Non.

Quand le gendarme Ganachaud dit avoir vu Bruno armer, épauler, viser, tirer, il n'a pas pu se tromper.

Il dit vrai ou il commet un faux témoignage.

Pourquoi mentirait-il ?

Personne ne l'explique.

Il aurait tiré, sans motif, cinq coups de revolver sur Bruno,

risquant le conseil de guerre, comme à plaisir ?

D'ailleurs, il n'était pas seul.

On sait la déposition de son collègue, le gendarme Troalen.

On objecterait en vain la déposition du major Calmette

sur la direction des coups de revolver qui ont blessé Bruno.

Ne vous a-t-il pas dit que les constatations étaient hypothétiques, qu'il suffisait que Bruno se soit baissé en tirant sur le gendarme ?

 

Le crime n'a pas réussi.

Le gendarme n'a même pas été blessé.

Est-ce bien une circonstance atténuante ?

La culpabilité morale est la même dans les deux cas ;

mais, enfin, on peut comprendre ici l'indulgence.

Mais si cet attentat, n'était pas réprimé, il faudrait s'attendre à voir les soldats de la loi,

se fiant uniquement à leur droit de légitime défense, s'armer jusqu'aux dents,

comme s'ils devaient vivre au milieu de bandits plutôt que d'un peuple civilisé.

Après ce réquisitoire, Me Le Bail prend la parole pour l'accusé.

Vous avez, dit-il, le redoutable dilemme en face duquel vous vous trouvez :

ou bien vous arriverez à vous dire, après m'avoir entendu, que les faits ne sont pas suffisamment établis

et que mon client doit profiter du doute qui existe dans l'affaire,

ou bien je ne vous aurai pas suffisamment convaincus et vous adopterez la solution impitoyable

que vous propose M. le procureur de la République.

Après avoir fait, en passant, l'éloge des gendarmes,

ces soldats de la loi sur l'honorabilité desquels aucun doute

ne saurait s'élever, le défenseur estime que le gendarme Ganachaud a pu se tromper sur certains détails.

En outre, il y a, dans l'affaire, des impossibilités physiques,

des impossibilités morales. des contradictions manifestes

qui appellent la réflexion.

 

Comme on le pense bien, la discussion de Me Le Bail porte sur la version de son client

et sur celle qui a été faite par le gendarme.

Pour lui, il n'est pas démontré que celle-ci est la vraie, et si la première est possible,

il y a un doute qui doit profiter à Bruno.

 

Le défenseur montre ensuite le défaut de proportion entre le crime que son client aurait voulu commettre

et le délit auquel il aurait voulu se soustraire.

 

Je n'ai pas, dit-il en terminant, la prétention d'être arrivé à la découverte de la vérité, mais je crois avoir démontré

la puissance du doute qui domine la cause toute entière et devant laquelle on doit s'incliner.

 

Vous êtes des citoyens, d'honnêtes magistrats: consciencieux ;

allez et jugez !

J’ai confiance dans le verdict que vous allez rendre.

Le jury rapporte un verdict négatif sur la tentative de meurtre.

Déclaré coupable d’un délit de chasse, Bruno est condamné à cent francs d'amende.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - mars 2021