Fenêtres sur le passé

1892

Yann Nibor - Col Bleu chansonnier

Source : La Dépêche de Brest 1 août 1892

 

Auteur Jean Aicard

 

Yann Nibor.

 

Nibor, c'est Robin, un beau nom de race, qui sent la terre,

la mer et la chanson populaire. Yann,

c'est Jean arrangé en souvenir du héros de Pêcheur d'Islande.

 

Et Yann Nibor, fils et petit-fils de marin, mousse à treize ans,

fourrier à seize, a, comme il le dit, dix ans de col bleu.

Et je crois le lui voir encore, le col bleu, et le tricot rayé,

le chapeau ciré d'autrefois, posé en arrière sur la nuque,

tenant tout juste comme s'il était accroché à un clou.

Jean Aicard

Né le 4 février 1848 à Toulon

Mort le 13 mai 1921 à Paris

Poète Romancier

Académie Française

— « Attention pour les couleurs ! » —

 

Yann va dire et chanter des vers... Il s'avance.

Yann ne porte jamais l'habit noir.

Yann est un gaillard serré vigoureusement dans sa redingote, vêtement marin au bout du compte,

puisque c'est celui de l'officier de vaisseau.

 

Yann est grand, il a les cheveux en brosse :

sa tête de Breton, aux angles simples, a dû être taillée en plein bois de chêne en trois coups de hache ;

la bouche fendue par le même procédé se relève sur un des côtés, où elle laisse voir des dents, un peu écartées,

de chien de mer.

Au coin, une à peine visible fossette souriante indique la bonne humeur maligne sans aucune méchanceté.

Yann a évidemment l'énergie et la sincérité d'un coup de poing.

Yann ouvre la bouche.

La jambe droite s'est avancée ;

le jarret de la gauche s'est replié légèrement ;

— il est bien évident que Yann est décidé à tenir ferme au tangage

et au roulis qui se préparent...

Attention !... Yann a commencé :

« Au cap Horn ! »

 

D'une voix formidable, d'une voix de commandement,

d'une voix qui éclate comme éclatent les bombes,

et qui doit faire tinter sur les tables les verres trop rapprochés,

il a commencé un de ses récits maritimes.

 

Il n'y a pas à dire : Yann est un matelot.

 

Je l'ai entendu, pour la première fois, au Diner breton,

un soir que M. Renan présidait.

Ce soir-là il me frappa plus qu'il ne m'émut, parce qu'il est très étonnant, en effet, et qu'il faut se faire « à son genre de beauté ».

 

« Au cap Horn ! »

 

Yann NIBOR (1857-1947)

De son vrai nom Albert Robin,

Peintre, Poéte, Chansonnier

Breton né à St Malo ,

Mousse a 13 ans sur l'Inflexible ,

puis sur le cuirassé l’Océan

Fusillier Marin sur la Magicienne dans les Mers du Sud 

Bibliothécaire au Ministère de la Marine....

Dès qu'il a mugi ces trois mots : « Au cap Horn », je vous prie de croire qu'il n'y a plus de Paris,

plus de salon autour des auditeurs.

Les tables se mettent à se balancer et les lampes aussi...

On est en mer.

On entend le grésillement de la lame écumeuse contre les joues du bateau...

Ah ! la bonne brise !

« Au cap Horn »...

 

Il faut vous dire que je les connais, les matelots.

Mes plus vieux amis sont des marins...

Vivre toujours dans un pays où ne serait pas la mer, me paraîtrait chose impossible.

Il me la faut.

Elle est, sur l'horizon, la grande trouée bleue qui dit aux pensées et à l'espérance :

« Volez, élancez-vous !

La terre n'est pas une prison.

Il y a un bleu terrestre qui mène au bleu de l'infini.

Il y a autre chose au monde que des rues, des maisons, et des intérêts en lutte.

Il y a la mer et le ciel, la beauté des grands paysages libres... »

Il me la faut, la mer familière.

Et dès que j'aperçois un col bleu

(fût-ce dans une pièce de théâtre !) quelque chose de profond

en moi s'émeut.

 

« Au cap Horn ! »

 

Ce diable de Yann Nibor !

Quels souvenirs il éveille en moi tout de suite !

Je me revois là-bas, au pays, dans une villa qui domine la mer.

Par les fenêtres du salon et de la salle à manger,

dès qu'on lève les yeux, elle apparaît, la mer, et,

sur la longue ligne d'horizon, un navire passe...

 

Ah! Comme cela élargit la vie intérieure !

Comme le rêve sans cesse flotte sur ce mobile horizon, comme il s'envole avec les goélands...

 

« Au cap Horn! »...

 

Ce qui arriva au cap Horn, je puis enfin vous le dire, mais vous n'aurez ni le ton, ni le geste,

ni la physionomie de Yann Nibor pour faire vivre sous vos yeux le drame.

 

Tout cela, Yann Nibor seul peut vous le donner.

Aucun art de comédien n'y réussirait, parce que, chez lui, geste, ton, physionomie, tout vient du métier de marin,

qui a été le sien, tout vient de la vie, de la vérité.

 

Au Cap Horn, le patron du canot major ayant été enlevé par un paquet de mer en pleine tempête,

l'homme de bouée coupe la corde...

La bouée tombe...

Le nageur la saisit et s'y cramponne, mais la mer est trop dure pour qu'on puisse essayer de sauver l'homme...

On s'éloigne...

Alors on voit le pauvre diable éperdu, assailli par une bande de gros albatros blancs qui s'acharnent contre lui

et le dévorent, tandis que du bord, sur le pont,

 

La simplicité du drame et de l'expression sont terribles.

C'est une superbe chose, vraiment, que les Albatros de Yann Nibor.

 

La chanson de Yann, c'est la chanson populaire retrouvée.

Mais retrouvée « en plein », avec sa franchise, ses libertés, ses procédés et la puissance concentrée de la composition.

La franchise ici est entière.

On sent l'homme qui a navigué dix ans et ne chante que ce qu'il connaît et ce qu'il aime.

 

Les libertés de cet art-là, c'est la rime assonante et l'apostrophe perpétuelle qui supprime les muettes,

et l'usage constant de mots populaires — qui ne sont pas français.

 

Le procédé, c'est que les personnages n'y sont jamais dépeints.

Ils parlent ;

et c'est seulement ce qu'ils disent qui les représente à nos yeux.

 

Quant à la composition des chansons de Yann Nibor, elle est admirable.

Ce qu'il raconte ne peut pas être dit avec moins de mots, et la succession des idées

et des faits est infailliblement logique, rapide, chaque détail étant en son lieu et placé avec son importance propre.

En sorte que cet art naïf arrive à être du grand art.

 

Demandez-lui l'Ella, maintenant :

 

C'est la première de toutes ses chansons, celle par laquelle il s'est révélé poète à lui-même.

Je voudrais la citer toute entière.

 

Il faut entendre, entre chacun de ces distiques, chanté par Yann Nibor,

dire les différentes émotions du matelot chanteur...

 

Comme ils sont partis joyeux les cent soixante-dix-neuf gas !

In troun déri-tra Ion laire !...

 

Comme c'est chose cruellement mélancolique de penser qu'on ne les reverra plus...

In troun déri-tra Ion la.

 

Ah ! Comme il devient un cri de rage, — le refrain, In troun déri-tra Ion laire,

quand le chanteur pense aux poissons voraces...

 

Et puis ? Ah! Voici le plus beau, le couplet de la consolation virile :

Il faut chanter quand même : In troun déri-tra Ion la !

Ce « en tas » est un trait d'art idéaliste de premier ordre.

Rien ne correspond moins à la réalité.

En réalité, des naufragés sont dispersés dans les vagues et chacun s'en va rouler seul dans les profondeurs...

 

Mais le poète nous montre, d'un mot, ces cent soixante-dix-neuf gas entassés au fond de l'eau et nous sommes saisis...

L'étendue du désastre nous apparaît dans toute son horreur, grâce à un trait physique inexact...

Et cela devient « plus vrai que la vérité ! »

 

Ce « en tas » Yann le détache avec la voix du plus profond,

et la vision passe en nous de ces cent soixante-dix-neuf gas, amoncelés sous l'eau profonde...

In troun déri-tra Ion laire !

N'est-ce pas que tout cela est vraiment superbe d’énergie joyeuse, de résignation active ?

 

Et il en a bien d'autres !

 

Il a les Quatre sabots de Noël.

 

Les deux hommes sont en mer, les femmes à terre, dans la cabane.

Les hommes se promettent une bonne pêche,

les femmes promettent aux enfants des sabots de Noël

pleins de choses joyeuses...

 

Les hommes luttent.

Les femmes prient...

Et, au matin, le cadeau qu'elles reçoivent,

ce sont les quatre gros sabots des deux marins,

Je ne sais rien de plus poignant et de plus apitoyant.

L'héroïsme obscur et vénérable des pêcheurs et des pauvres éclate dans ces couplets simples,

avec un caractère presque sacré...

 

La Boite de Chine, l'Immersion, quelles belles choses encore !

 

On peut prédire un gros succès d'émotions à ce Yann Nibor.

C'est une figure.

Et cette œuvre originale a son opportunité,

en cette heure de pessimisme, car elle dit les énergies simples

et joyeuses, même et surtout en face de la mort.

 

À ceux qui jouissent de tous les plaisirs délicats du monde,

tout en maudissant la vie, — elle montre dans leur action vigoureuse, quotidienne, ce peuple de pêcheurs et de marins qui est bien

le plus vaillant, le plus ignoré et le moins plaintif dans tous les pays,

comme le plus facile aux pitiés profondes et douces,

parce qu'il sait la dureté de la mer, et que —- auprès — toutes les misères qu'on souffre sur la terre solide lui semblent des clémences.

 

Cet enseignement-là sort si puissant des chansons de Nibor,

qu'on peut dire de son œuvre qu'elle est une action, une utile action.

 

C'est un inoubliable spectacle,

celui de Yann Nibor debout devant un auditoire de femmes élégantes,

au milieu du chatoiement des diamants, des fleurs et des épaules nues,

quand, — fixant son œil clair sur le grand large évoqué,

il dit, après tous ces drames émouvants de la vie maritime, cet appel à la tendresse humaine :

II est un autre spectacle que je n'oublierai pas.

C'est celui d'un auditoire de simples matelots,

venus pour m'écouter dire l'autre jour, sur l'ordre d'un officier,

à bord d'un cuirassé, la Chanson de l'Ella.

 

Je l'avais ému, cet officier, en la lui chuchotant « au cigare ».

Il a voulu que « les hommes » l'entendissent.

Je la leur ai dite, mon cher Yann.

Et une voix de Breton s'est élevée du milieu de cet auditoire

de braves gens, pour ajouter tout bonnement ce témoignage profond :

« C'est la vérité ! »

 

Vous pouvez venir à Toulon.

On vous donnera pour auditeurs tous les marins de la division.

Vos chansons sont une école.

Quel plus bel éloge pouvez-vous désirer ?

Je n'en connais pas de plus haut.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Novembre 2021