Fenêtres sur le passé

1892

Tentative de meurtre Grand'Rue à Brest

 

Source : La Dépêche de Brest 23 juillet 1892

 

Illustrations Marcel Cosson

 

L'accusé Sizun (François-Marie), âgé de 26 ans, ancien ouvrier mécanicien à l'Hôpital-Camfrout,

est un être brutal et vindicatif ;

le crime qu'il a commis suffit à lui seul pour le démontrer.

 

Sizun est assisté de Me Delaporte.

M. le substitut Labordette occupe le siège du ministère public.

 

Voici l'acte d'accusation :

 

Le 5 mai dernier, vers 9 heures 1/2 du soir, dans la Grand'Rue, à Brest, les cris :

« À l'assassin ! Au secours ! » se faisaient entendre.

 

Une femme, la nommée Person (Louise-Marie), âgée de 27 ans, fille soumise,

venait d'être frappée de nombreux coups de couteau et baignait dans son sang.

Elle fut relevée, transportée à une pharmacie voisine, puis à l'hospice civil.

 

Le meurtrier avait immédiatement pris la fuite, mais il avait été reconnu et désigné, par la victime et des témoins, comme étant le nommé Sizun (François-Marie), âgé de 26 ans, ancien marin mécanicien,

demeurant à l'Hôpital-Camfrout.

La fille Person sortait d'un débit et descendait la Grand'Rue,

quand elle fut accostée par Sizun, son ancien amant,

qui lui demanda de payer un verre et, sur son refus,

lui rappela une scène datant de plusieurs années.

Puis, brusquement, celui-ci, après lui avoir saisi le poignet gauche, lui porta une série de coups de couteau aux seins, à l'épaule,

à l'aisselle, à l'oreille et à la main.

 

Pendant qu'il frappait ainsi, elle le suppliait de cesser

et se mit même à genoux pour implorer sa grâce ;

mais il ne s'arrêta et ne s'enfuit qu'à l'arrivée des témoins

appelés par la victime.

 

À l'instruction, Sizun, tout en reconnaissant les faits matériels, s'est défendu d'avoir eu l'intention homicide

et a allégué, comme excuse de son exaspération, le souvenir évoqué par la fille Person de certaines violences

qu'elle aurait exercées sur lui.

 

Il a été établi par de nombreux témoignages qu'il n'y avait rien de fondé dans cette allégation et qu'au contraire,

à diverses reprises et antérieurement, il avait menacé et frappé la fille Person.

 

Celle-ci dut subir, à l'hospice civil, dix-huit jours de traitement, et elle est loin encore d'être rétablie.

 

Du rapport du médecin expert, il résulte que des complications graves étaient à redouter, que les coups avaient

été portés avec autant de brutalité que de fréquence et que plusieurs d'entre eux décelaient l'intention d'atteindre

le cœur et, par suite, de donner la mort.

 

Sizun n'a pas d'antécédents judiciaires, mais sa réputation était des plus mauvaises.

Il passait pour être ivrogne, paresseux et violent. »

 

Neuf témoins sont cités dans cette affaire.

 

1. — Le premier, M. GUIBAUD, commissaire de police à Brest, a édifié avec soin une enquête dont nous retrouverons les détails dans les dépositions qui vont suivre.

 

Ce magistrat, résumant les termes de son rapport, fournit sur Sizun les renseignements suivants : 

Sizun est arrivé à Brest la veille du crime, c'est-à-dire le 4 mai. Il venait de L'Hôpital-Camfrout.

Il connaissait depuis longtemps la fille Person, dont il a voulu se venger, au sujet de certains propos

qu'elle aurait tenus sur son compte.

 

Cet individu, ajoute M. Guibaud, a habité rue Borda, 15, avec ses parents, pendant trois ans,

et rue Armorique, 6, pendant un an.

Sa réputation est détestable : paresseux, ivrogne, querelleur et brutal, il maltraitait ses parents.

 

Il a été à bord des bateaux Pennors, pendant 18 mois, de 1879 à 1881, et a été employé au port,

à la petite et à la grosse chaudronnerie, du 17 janvier 1881 au 1er avril 1884.

Il avait quitté Brest, il y a environ trois ans, et a dû être réformé en 1888, à sa sortie de l'hôpital.

 

2. — La victime, Marie-Louise PERSON, âgée de 27 ans, tailleuse à la boulangerie coopérative, rue Saint-Yves, est ensuite introduite.

 

Elle déclare :

— Le 5 mai dernier, je sortais du débit de Mme Gaspard, rue Suffren, et je descendais la Grand'Rue, vers 8 h. 1/2

du soir, lorsqu'arrivée à l'angle de la rue Guyot, Sizun (François) m'aborda en me demandant si je lui payais un verre ;

je lui répondis que ce serait la mode renversée si les femmes payaient à boire aux hommes.

C'est alors qu'il me dit :

« Tu te rappelles, il y a eu quatre ans aux « gras » ? »

Je lui répondis affirmativement.

Aussitôt, me prenant le poignet gauche, il me porta un coup de couteau sur l'épaule.

Je lui ai dit : « Qu'est-ce que tu fais ? »

Il reprit :

« Je sais ce que je fais », et il me porta un second coup de couteau à l'aisselle droite.

Je me suis mise à genoux et lui ai demandé pardon.

« Il n'y a pas de pardon », s'est-il écrié, et il m'a porté alors cinq coups de couteau, dont trois au sein gauche ;

un au-dessous du sein droit et un à l'oreille droite.

 

Sur interpellation de M. le président :

— Il m'a porté, en effet, un huitième coup la main droite, et il est parti en voyant les agents et des civils

qui accouraient à mes cris.

Je me suis évanouie alors.

 

D. — Sizun prétend qu'il vous a frappée parce que vous lui avez rappelé les coups reçus par lui le 1er mai 1888

dans une maison de tolérance, rue Kléber, 14, en ajoutant que c'était bien fait, s'il avait reçu ces coups.

 

R. — Je n'ai pas dit un mot de cela à Sizun.

Le témoin fait le récit d'une scène qui se serait passée

au « Treillis-Vert » en 1888, aux jours gras, à la suite de laquelle Sizun, l'ayant giflée parce qu'elle n'avait pas voulu danser avec lui,

une femme Andréa, aujourd'hui maîtresse de maison de tolérance,

rue Kléber, 22, alla chercher la police, qui le mit à la porte du bal.

 

Le témoin ajoute :

— Je n'avais pas voulu danser ce soir-là avec Sizun, afin de ne pas exciter la jalousie de Marie Le Borgne, femme Le Lann,

qui lui tenait compagnie.

 

Sur interpellation de M. le président :

— Cette femme m'a dit, cette nuit :

« Quand Sizun va arriver, il va te fl... une trempe

et te laissera sur le carreau ! »

Je répondis à cette femme qu'on ne tuait pas le monde comme cela.

 

Sizun combat ce témoignage et affirme que la fille Person lui a dit que c'était bien fait s'il avait été frappé

à la main en 1888.

Il ajoute qu'il ne s'est pas sauvé de suite et qu'il est resté pour chercher son chapeau, qui était tombé dans la rue.

C'est moi, ajoute-t-il, qui ai proposé un verre à la fille Person.

 

Sur interpellation de M. le président, le témoin déclare que l'accusé lui a porté le premier coup par derrière.

 

3. — M. le docteur MAHÉO, qui a été appelé à donner ses soins à la victime,

résume devant la cour les termes de son rapport.

 

Louise Person portait six blessures, dont il donne la description.

D'après la direction générale des plaies, les coups ont été portés d'avant en arrière.

Les plaies du sein gauche, malgré leur peu de profondeur, tendaient à prouver, par leur nombre et leur situation,

que le meurtrier avait bien eu l'intention d'atteindre le cœur.

Toutes ces blessures n'avaient par elles-mêmes aucun caractère de gravité ;

mais, en tenant compte de la situation de quelques-unes d'entre elles, comme la plaie du médius et surtout celle de l'articulation radio-palmaire, il aurait pu survenir des complications dont les conséquences eussent été très graves.

4. — Albertine SALAUN, femme Talabardon, âgée de 18 ans,

ouvrière, rue Kéravel, 38, a assisté à la scène du meurtre.

Le 5 mai dernier, dit-elle, vers neuf heures ou neuf heures et demie

du soir, j'ai trouvé la fille Person (Louise) descendant la Grand'Rue

en compagnie d'un homme que je ne connaissais pas.

J'ai entendu cet individu demander à cette fille de lui payer un verre.

Elle a répondu qu'elle n'avait pas d'argent.

J'ai entendu ensuite l'homme dire à la fille :

« Tu te rappelles le coup que j'ai reçu à la main il y a quatre ans ? »

En disant cela, il lui a montré sa main.

Je n'ai pas entendu ce que la fille a répondu.

Aussitôt l'homme a croché Louise Person et l'a menée sur le trottoir,

puis il lui a porté sept coups de couteau, trois au sein gauche,

deux au sein droit, un dans le côté et un à l'épaule ;

ensuite il s'est sauvé.

J'ai appelé au secours et suis allée chercher un agent.

La fille Person a été conduite chez un pharmacien.

 

Sizun. — Je n'ai porté que deux coups de couteau.

 

Le témoin maintient son affirmation.

 

5. — Un autre témoin de la scène, le sieur BÉRANGER (Louis), âgé de 30 ans, employé de commerce, rue Kéravel 39, déclare que le 5, vers 9 h. 1/4 du soir, en entrant à l'Eden-Concert brestois,

il a entendu des cris « au secours ! à l'assassin ! » venant du coin de la rue Guyot et de la Grand' rue.

Après avoir prévenu l'agent de police Marrec, qui était de service au café-concert, le témoin s'est rendu avec

cet agent à l'endroit indiqué, où il a trouvé une femme baignant dans son sang, ses vêtements en étaient couverts.

 

Sur interpellation de M. le président, le témoin ajoute :

— Après avoir été pansée, la victime m'a déclaré que son agresseur s'appelait Sizun et qu'elle le connaissait

depuis longtemps, ajoutant qu'il l'avait frappée parce qu'elle n'avait pas voulu lui payer un verre.

 

6. — La déposition de l'agent de police MARREC (François), demeurant rue Bugeaud, 26, confirme la précédente.

Prévenu par M. Béranger qu'il devait se passer quelque affaire dans la Grand'Rue, où l'on entendait des cris,

l'agent Marrec s'y est rendu aussitôt avec lui et a trouvé, au bas de la Grand'Rue, la fille Person,

baignée dans son sang.

Elle portait les traces d'au moins cinq coups de couteau.

L'agent Marrec l'a fait alors transporter dans la pharmacie la plus voisine, où elle s'est évanouie et où elle est restée longtemps sans pouvoir parler.

C'est seulement, ajoute le témoin, en la conduisant à l'hospice, que je lui ai demandé si elle connaissait

l'homme qui l'avait frappée à coups de couteau.

Elle m'a répondu qu'il se nommait Sizun, qu'il avait la main droite paralysée et que, depuis longtemps,

il lui en voulait et lui avait même fait des menaces.

 

Sur interpellation de M. le président :

— Elle n'a précisé ni la nature, ni la date de ces menaces.

Elle était, d'ailleurs, très affaissée et pouvait à peine parler.

 

Le témoin ajoute que le meurtrier était parti quand il est accouru auprès de la fille Person.

7. — Joséphine Le Borgne, femme LE LANN, âgée de 22 ans,

demeurant rue Puebla, 14, rapporte qu'aux jours gras de 1888,

dans un bal qui avait lieu au « Treillis-Vert », elle accompagnait Sizun.

Louise Person, qui était à ce bal, refusa de danser avec lui.

Sizun alors la gifla.

La femme Andréa voulut à son tour frapper Sizun et lui fit même

une égratignure au nez, puis elle alla chercher la police.

Ce jour-là, ajoute le témoin, cette femme et la fille Person ont dit

devant moi qu'elles feraient battre Sizun.

Je suis partie et ne sais pas si la police est venue.

 

D. — Sizun ne vous a-t-il pas manifesté, plusieurs fois,

le désir de se venger de la fille Person ?

R. — Non, jamais.

 

D. — Cependant, vous auriez, parait-il, déclaré à cette fille qu'il fallait prendre garde à elle parce que Sizun avait dit qu'il la tuerait ?

R. — Je n'ai jamais dit cela à la fille Person.

 

Le témoin, parlant d'une scène qui aurait eu, lieu dans une maison de tolérance, rue Kléber, 24,

quelques jours après le bal du « Treillis Vert » en 1888, dit que Sizun se serait blessé au poignet

en cassant un carreau de fenêtre d'un coup de poing.

C'est du moins ce que Sizun lui aurait déclaré ;

mais d'autres personnes dont elle ignore les noms, lui ont dit que cette blessure provenait d'un coup de poignard.

 

Cette déclaration paraît si peu vraisemblable, que Sizun, interpellé sur ce point par le président,

déclare qu'il ignore la cause réelle de cette blessure et qu'il ne se souvient pas d'avoir dit à Joséphine Le Borgne

que cette blessure avait été faite par les fragments d'un carreau de vitre.

 

D. (Au témoin). — N'avez-vous pas été la maîtresse de Sizun et à quelle époque ?

R. — Je l'ai fréquenté pendant trois mois en 1888, notamment aux « gras » mais j'ai cessé de le fréquenter

à partir du mois de mars de la même année.

 

Sizun ne fait aucune objection.

 

8. — THÉVENON (Julia), âgée de 28 ans maîtresse de maison de tolérance, rue Neuve des Sept-Saints, 22, à Brest, déclare :

« L'individu qui est assis sur ce banc est celui que j'ai vu, il y a quatre ans, dans un bal au « Treillis Vert », pendant les jours gras, gifler, à deux reprises, la fille Person.

Comme il allait recommencer, je suis allée chercher la police, qui l'a expulsé de la salle du bal.

Quelques jours après, il vint dans la maison de tolérance, rue Neuve des Sept-Saints, 14, où j'étais alors,

et il demanda la femme qui avait voulu le faire arrêter.

On le mit à la porte, et, du dehors, il brisa d'un coup de poing un carreau de la porte, se faisant ainsi une blessure au poignet.

Il fut arrêté par la police. »

 

Sizun reconnaît avoir souffleté la fille Person, mais il ne veut pas reconnaître qu'il a été expulsé du bal.

Il était ivre, dit-il, quand il est allé dans la maison de tolérance, rue des Sept-Saints, 14, et il ne s'est aperçu

que le lendemain, à l'hôpital, de la blessure qu'il avait au poignet.

9. — Le gendarme GAUTREAU (Pierre-Louis-Joseph), de la brigade

de Daoulas, appelé à recueillir des renseignements sur l'accusé Sizun, fait connaître que celui-ci, depuis son retour du service, ne travaillait pas et habitait chez ses parents, auxquels il cherchait souvent chicane.

Le père Sizun, âgé de 68 ans, a déclaré au gendarme que son fils

lui a donné plusieurs fois des poussées, mais il ne l'a jamais frappé

de manière à le blesser.

La dernière fois que Sizun a cherché affaire au vieillard,

c'est au mois de janvier dernier ;

il l'avait saisi à la gorge, mais sans lui porter de coups.

Chaque fois que son fils l'a menacé et poussé, c'est, a dit le père Sizun, qu'il était sous l'influence de la boisson.

« Brutal, ivrogne, paresseux, chicanier », voilà sa réputation dans le pays.

 

10. — Il est ensuite donné lecture de la déposition d'un autre témoin, Joseph GAUTRON, âgé de dix-huit ans, couvreur, rue Monge, 16,

qui n'a pas été cité par suite d'une confusion :

« Le 5 mai dernier, vers neuf heures et quart du soir, je montais la Grand'Rue en compagnie de mon frère.

Devant nous marchaient, à une cinquantaine de mètres en avant, la fille Louise Person et la femme Talabardon,

avec qui je venais de prendre un verre dans le débit Gaspard.

Arrivés à hauteur de la rue Guyot, ces deux femmes firent la rencontre d'un individu

qui sortait du café-concert qui se trouve dans cette rue.

S'adressent à la fille Person, il lui demanda de lui payer une consommation ;

mais celle-ci répondit qu'elle n'avait pas le sou.

À son tour, elle lui demanda une cigarette, qu'il lui donna ;

mais, au moment où elle lui demanda du feu pour l'allumer, il la saisit à bras-le-corps, la renversa sur la chaussée

et lui porta plusieurs coups de couteau ;

puis, il s'esquiva dans la direction de la rue Suffren.

Je courus après lui, sans pouvoir le rejoindre ;

malheureusement, je ne le connaissais pas.

Je revins ensuite vers la victime, et j'aidai à la transporter à la pharmacie Renault, place Médisance,

où il fut constaté qu'elle' avait reçu neuf coups de couteau. »

 

Le président passe en revue les antécédents de Sizun.

Ils sont très défavorables.

Sizun s'est mal conduit au service, où il a subi de nombreuses punitions.

Mauvais marin, il a été mauvais citoyen et mauvais fils ; il a maltraité plusieurs fois son père.

 

D. — Au mois de janvier, n'avez-vous pas saisi votre père à la gorge ?

R. — Non.

 

Le président fait connaître que Sizun est parti de chez lui le 4 mai, volant neuf francs à son père.

Après des détails honteux pour l'accusé, il arrive à la scène du 5 mai.

 

D. — Vous aviez connu la fille Person, qui avait été votre maîtresse ?

R. — Oui.

 

D. — Vous l'avez rencontrée dans la Grand'Rue. Elle était seule ?

R. — Non, elle était avec la femme Talabardon.

D. — Vous lui avez demandé de vous payer à boire ?

R. — Non. Elle m'a proposé un verre.

 

D. — Vous ne dites pas la vérité.

Elle vous a répondu par une parole significative :

« Ce serait la mode renversée, si les femmes payaient à boire aux hommes. »

R. — Elle n'a pas dit cela.

Le président. — Vous êtes en contradiction avec les témoins.

 

D. — Vous avez dit alors :

« Tu te rappelles les jours gras d'il y a quatre ans ? »

R. — C'est elle qui a rappelé que j'avais reçu un coup de couteau ; et elle a dit que c'était bien fait.

 

Le président. — Les témoins vous donnent sur ce point un démenti formel.

Vous dénaturez absolument les faits.

 

D. — La fille Person dit que vous l’avez prise au poignet, poussée sur le trottoir et frappée de coups de couteau de la main droite.

 

R. — Je ne peux pas me servir de la main droite.

 

D. — Peu importe.

Vous l'avez lardée de coups de couteau ;

vous l'avez frappée à coups redoublés, partout où vous pouviez l'atteindre.

R. — Je l'ai frappée au milieu de la poitrine, parce qu'elle avait dit que c'était bien fait

que j'aie reçu un coup de couteau, il y a quatre ans.

 

Le président. — Vous gardez la vengeance longtemps dans votre cœur.

Et puis, est-ce que c'est une explication cela ?

Est-ce une excuse ?

L'accusé. — Elle avait promis de me faire gifler.

 

Le président. — Où ?

Et parce qu'une fille publique vous fait cette menace, vous vous croyez le droit, quatre ans après,

de tuer cette fille qui passe dans la rue ?

Encore une fois, ce n'est pas une excuse.

 

M. le substitut Labordette prononce le réquisitoire.

Il réduit à néant le système de défense de l'accusé

et montre qu'il est ridicule.

Rappelant ensuite la scène du meurtre, qu'il retrace

en quelques mots, il flétrit l'acte de lâcheté accompli

par l'accusé sur une fille sans défense.

La personnalité de la fille Person importe peu.

Si la fille Person est une fille publique, si son honneur a sombré, elle est, somme toute, sous la protection des lois,

et on ne doit voir ici qu'une victime qu'il faut protéger.

En résumé, la culpabilité de Sizun ne fait aucun doute,

non plus que l'intention homicide, suffisamment démontrée

par la multiplicité des coups, par le siège des blessures, dont trois au sein gauche, et par l'arme dont s'est servi le meurtrier.

 

Le substitut réclame un verdict de culpabilité,

sans s'opposer aux circonstances atténuantes.

 

Me Delaporte présente ensuite la défense de Sizun.

Il essaie de prouver qu'il n'y a pas eu intention homicide,

car en somme il n'y a eu que des blessures légères,

guéries en dix-huit jours.

Il ne reste donc plus que des coups, délit correctionnel.

Sizun, dit le défenseur, n'a eu qu'une idée fixe :

il a frappé sous l'empire d'une violente colère.

L'intention de donner la mort n'est pas démontrée.

Il y a là un point d'interrogation auquel l'accusation

n'a pas répondu et auquel le jury ne saurait répondre.

 

Déclaré coupable de tentative de meurtre avec circonstances atténuantes,

Sizun est condamné à six ans de réclusion et cinq ans d'interdiction de séjour.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021