Fenêtres sur le passé

1892

Les ouvriers du port de Brest et le logement

 

Source : La Dépêche de Brest 18 décembre 1892

 

Dans sa dernière séance, le conseil municipal de Lambézellec a décidé d'adresser la pétition suivante

au préfet maritime :

 

Amiral,

 

La bienveillance avec laquelle vous avez bien voulu accueillir la démarche que j'ai faite près de vous,

en faveur des ouvriers du port habitant les communes suburbaines de la ville de Brest,

et relative à l'obtention pour eux de la demi-solde, au cas où, malades,

ils se feraient soigner à domicile et non à l'hôpital, m'engage à vous soumettre les quelques observations suivantes :

 

L'obtention pour les ouvriers du port de la demi-solde, en cas des soins donnés à domicile,

me semble se justifier par des conditions d'égalité d'abord, de moralité ensuite.

 

Par des conditions d'égalité :

En effet, les ouvriers du port de Brest habitant dans le périmètre d'octroi de la ville jouissent de ce privilège.

Pourquoi les autres ouvriers n'en jouissent-ils pas ?

 

Le même contrat existe entre eux et la marine.

Ayant les mêmes charges, les mêmes obligations,

ne doivent-ils pas avoir les mêmes privilèges ?

Aucune stipulation n'oblige les ouvriers du port

à demeurer dans Brest même.

 

Ils peuvent donc choisir leur domicile, pourvu qu'ils soient à même de se rendre sans difficulté et sans fatigue à leur travail.

 

Pourquoi donc faire une différence entre ceux qui habitent dans les limites de l'octroi de la ville et ceux qui habitent au-delà ?

 

Peut-on obliger les six mille ouvriers du port à habiter Brest ?

 

Ce serait pour la plupart, pour tous, la ruine et la misère.

 

Brest, en effet, est une des villes de France où la vie est la plus chère.

 

Ses loyers sont très élevés ;

une seule chambre ne peut suffire à un ménage, et quand il faut aborder ce qu'on appelle un logement,

c'est-à-dire deux ou trois pièces, l'ouvrier ne peut songer à en prélever le prix sur son maigre salaire.

 

De plus, l'air le soleil, lui font défaut ;

aussi, les enfants s'élèvent mal, s'étiolent et meurent, faute d'espace et de mouvement ;

de plus, la promiscuité de ces grandes maisons, où habitent de si nombreux habitants,

est fâcheuse à tous les points de vue, de la moralité et de l'éducation.

 

Si du logement nous passons à la question vivre et nourriture, nous trouvons des octrois énormes, des droits de place, de circulation et autres impôts urbains qui grèvent de telle façon les objets les plus nécessaires à la vie,

que le prix en est presque doublé, et qui fait que si l'ouvrier peut avoir du pain et de l'eau,

il ne peut avoir ni viande ni boisson réconfortante.

 

II en résulte des maladies et des faiblesses qui ne peuvent que nuire à la somme de travail qu'il peut et doit fournir.

 

Au contraire, dès qu'il sort des limites de la ville, les loyers s'abaissent, plus d'octroi,

plus d’impôts, grevant la viande et autres denrées ;

d'où l'ouvrier peut vivre plus largement, être par conséquent plus fort et plus apte au travail.

 

Il peut louer une petite maisonnette, un petit champ que la femme et les enfants soignent.

 

Cela ajoute à leur bien-être ;

les enfants s'élèvent mieux, sont plus forts, et la promiscuité disparaissant,

la moralité et l'éducation s'en ressentent d'autant.

 

Donc, on ne peut forcer les ouvriers du port de Brest à habiter la ville

et il y a intérêt pour tous à les voir habiter la banlieue.

Si cet intérêt existe, pourquoi ne pas les traiter tous également

et faire une différence entre les ouvriers urbains

et les ouvriers suburbains ?

 

Il ne faut pas oublier, en outre, que le port de Brest est à cheval

sur les communes de Brest, Lambézellec, Saint-Pierre

et même Guilers et Bohars, au fond de la Penfeld,

et qu'en réalité les ouvriers qui entrent et sortent

par les portes de l'Arrière-Garde, ceux qui travaillent à la Digue,

à la buanderie de la marine, sont à Lambézellec,

et que ceux qui sortent par la porte du Moulin-à-Poudre

sont aussi près, sinon plus, de Lambézellec que de Brest même.

 

Pourquoi donc traiter différemment ces ouvriers ?

 

De plus, les communes de Brest, Lambézellec, Saint Pierre, Saint-Marc, sont limitrophes de Brest,

et il existe cette chose singulière que, dans une même rue, les ouvriers qui logent du côté droit ont la demi-solde

et que ceux du côté gauche en sont privés, et que les ouvriers de la buanderie, qui est à Lambézellec,

seraient forcés de venir habiter Brest pour jouir de ce privilège.

 

Le simple énoncé de ces anomalies et de cette inégalité de traitement est certainement fait pour choquer l'esprit

le plus prévenu et ne peut, amiral, qu'éveiller votre désir de venir en aide,

avec votre bonté et votre bienveillance habituelles et si connues, aux ouvriers que vous avez à diriger.

 

Il est cependant une considération encore plus forte et qui doit vous émouvoir davantage,

car elle touche à la retraite des veuves et des orphelins des ouvriers.

 

Un ouvrier meurt, il laisse une veuve et des enfants.

Il a 25 ans de service, on fait son décompte et l'on découvre que pendant ces 25 ans il est, comme malade,

resté se faire soigner chez lui.

Or, il n'avait pas droit à la demi-solde et, n'étant pas payé, ces journées lui sont décomptées,

et il arrive ce fait inouï que sa veuve et ses enfants se trouvent privés de pension et réduits à la misère,

par cela seul qu'il a préféré les soins de sa famille à ceux de l'hôpital.

L'on pourrait citer les noms des veuves se trouvant dans ce cas.

 

Si cet ouvrier avait habité Brest, il avait droit à la demi-solde,

sa veuve avait sa pension ;

mais parce qu'il était suburbain, parce qu'il avait voulu donner

à sa famille un peu de bien-être en habitant la banlieue,

il devra laisser à sa mort femme et enfants dans la misère absolue

et le dénuement le plus complet.

 

C'est cette situation désastreuse et cette anomalie choquante que l'on vous prie, amiral, de faire cesser,

et vos hauts sentiments de bonté et d'équité vous feront certainement apprécier la justice de cette demande.

 

Une objection peut se présenter peut-être : la difficulté de surveillance des ouvriers malades à domicile.

 

Il ne peut venir en doute que cette difficulté ne puisse être résolue, soit par la marine seule,

soit avec le concours des municipalités suburbaines, qui ne failliront à aucun de leurs devoirs ;

et l'on connaît trop le noble dévouement des médecins de la marine pour ne pas être persuadé qu'eux aussi,

dans la mesure de leurs forces et des besoins du service,

sauront se montrer à la hauteur de leur tâche et de leurs devoirs.

 

Ils ont fait bien souvent leurs preuves et seraient prêts, nous en sommes certains,

à nous aider dans notre tâche de charité.

 

Ce serait ne pas les connaître que d'en douter.

 

Que reste-t-il encore?

 

Peut-être quelques ouvriers profiteront de ce privilège pour vaquer à quelque autre occupation ?

D'abord, peut-on, pour quelques malheureux,

empêcher six mille ouvriers de jouir d'un privilège

accordé aux uns et refusé aux autres ?

 

Ensuite, il faut compter sur la solidarité

qui unit les ouvriers entre eux.

 

Ceux qui seraient tentés de profiter injustement de la demi-solde se souviendraient que, par cette infraction,

ils s'exposeraient à la faire supprimer et que, grâce à eux,

leurs camarades auraient à subir cette déchéance.

 

Enfin, il resterait à l'autorité maritime les peines les plus sévères pour empêcher les abus.

 

Ensuite, raison de moralité.

 

Quelques mots suffiront pour la justifier.

 

Quelle que soit l'efficacité des secours donnés à l’hôpital, qui ne sont jamais marchandés,

n'en est-il pas d'autres qui sont encore plus chers ?

 

Ne croit-on pas qu'un malade ne soit, chez lui, plus entouré, plus choyé ?

 

Les soins de la femme, des enfants, leur présence de tous les instants auprès du lit de celui qui souffre,

ne sont-ils pas plus réconfortants, plus encourageants pour lui ?

 

Il n'aura pas à se demander ce que deviennent sa femme et ses enfants, pendant qu'il séjourne à l'hôpital ;

chez lui il les verra chaque jour, il vivra pour ainsi dire de leur vie,

il recevra d'eux tous les soins et il sera encore à même de diriger le petit ménage.

 

Cette influence, toute moralisatrice, de la famille, se fera sentir, et le malade souffrira moins et guérira plus vite.

 

Donc, à tous les points de vue, égalité, justice et moralité.

 

Cette demande d'obtention de demi-solde se justifie, et nous vous prions, amiral, de vouloir bien,

confiants dans votre bienveillance, nous appuyer de toutes vos forces et nous aider à l'obtenir.

 

Veuillez agréer, etc.

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