Fenêtres sur le passé

1892

Le crime de Kervao - Ergué-Armel

Source : La Dépêche de Brest 16 février 1892

 

Tentative de viol.

 

Dans l'après-midi d'avant-hier dimanche, à l'issue des vêpres, la jeune Gichaoua (Aline), âgée de treize ans, accompagnée de sa sœur, âgé de onze ans, s'en retournait chez ses parents en suivant la route de Concarneau.

 

Arrivée à une petite distance du village de Kervao, le sieur Glérant, 23 ans, domestique au village du Quinquis,

qui les suivait, sortit brusquement d'un champ, armé d'un caillou, et le jeta sur la jeune fille (Aline).

 

Il la frappa à la tête et il l'entraîna dans le champ d'où il sortait, et continua à la battre

tout en essayant de la renverser sur le dos.

 

Pendant ce temps, sa jeune sœur se sauvait à toutes jambes pour chercher du secours.

Elle rencontra les sieurs Canet (Antoine et Georges), Le Berre et Derrien, qui se rendirent en hâte sur les lieux.

À leur vue, Glérant se sauva à travers champs.

Après un parcours d'environ 500 mètres, il fut atteint par les sieurs Canet (Georges) et Derrien ;

il leur déclara qu'il venait de se donner une entorse à la jambe.

 

Les coups reçus par la jeune fille lui ont abîmé la figure, mais ne mettent pas ses jours en danger.

Glérant a été transporté en voiture à la maison d'arrêt de Quimper.

Source : La Dépêche de Brest 17 février 1892

 

Nous avons annoncé hier le crime odieux, l'acte de véritable sauvagerie qui vient d'être commis sur  une petite fille, presque aux portes de Quimper.

 

Nous recevons à ce sujet de l'un de nos correspondants à Quimper les nouveaux détails suivants :

 

Dimanche dernier, 14 courant, la jeune Guichaoua (Aline), âgée de douze ans s'était rendue au bourg d'Ergué-Armel accompagnée de sa sœur Joséphine, âgée de onze ans, pour assister aux vêpres.

Vers 3h. 1/2, en revenant au domicile de leur parents,

au village de Kerguen, elle rencontrèrent le nommé Glérant (François)

âgé de 23 ans, domestique à la ferme Quinquis, chez le sieur Kerguélen.

 

Cet individu avait aperçu les deux enfants chez Mlle Le Clech, commerçante au bourg.

Il les suivit à travers champs et les guetta à 500 mètres

de l’auberge de Kervao, située sur la route de Quimper à Concarneau.

 

À leur passage, et après s’être muni d’une pierre pesant environ

deux kilos, il franchit la barrière du champ dans lequel il était posté,

se dirigea vers les deux enfants et saisit Aline, la plus grande.

 

Celle-ci s'étant mise à crier, il lui lança la pierre qu'il tenait à la main.

 

La pauvre petite atteinte et blessée au front, tomba sur la route,

la face contre terre ;

Glérant la prit alors à la gorge ;

puis, pour assouvir sa passion, l'entraîna dans le champ d'où il était sorti.

L'enfant résistant toujours, malgré la grave blessure qui venait de lui être faite,

il la frappa de nouveau avec la pierre, ainsi qu'à coups de pied et de poing.

 

Épouvantée par cette scène de sauvagerie, la petite Joséphine prit sa course dans la direction de sa demeure et,

avant d'arriver à l'auberge de Kervao, elle eut le bonheur de rencontrer MM. Canet frères, négociants à Quimper,

qui arrivaient en voiture, accompagnés de deux amis.

 

Voyant cette enfant en larmes, ils lui demandèrent ce qu'elle avait.

Elle leur répondit qu'on assassinait sa sœur, dans un champ de lande, non loin de là.

 

Ils s'empressèrent de se diriger vers l'endroit indiqué, où ils aperçurent en effet un individu qui, d'une main,

tenait la petite Aline et, de l'autre la frappait au visage.

 

À leur vue, l'homme prit la fuite à travers champs ;

mais, poursuivi par MM. Derrien et Canet, il fut atteint après une course d'environ 400 mètres

au moment où il venait de franchir un talus près duquel il tomba sur les genoux, se faisant une entorse.

Ce malfaiteur a alors été saisi et ramené sur la route, où il a été confié à des cultivateurs,

pendant que MM. Canet (Antoine) et Le Berre, maître ferblantier, transportaient à l’auberge de Kervao

la victime de ce lâche attentat.

M. David, maître d’hôtel, qui passait à ce moment, se chargea de prévenir

la gendarmerie, et celle-ci se rendit aussitôt sur le lieu du crime.

Interrogé, Glérant reconnut immédiatement les faits qui lui étaient reprochés.

 

Le lendemain (lundi), le parquet de Quimper se transportait

au village de Kerjean, accompagné de M. le docteur Chéreux, médecin légiste, afin de procéder aux constatations.

 

Il résulte, parait-il, de ces constatations,

que l’enfant porte à la tête six blessures, qui heureusement n'offrent pas trop de gravité, parce qu'il n'existe aucune fracture.

L'œil droit est complètement clos et les lèvres sont tuméfiées par suite des coups de pieds de l’agresseur.

 

Grâce à l’intervention des témoins, l’intervention qu'on ne saurait ici trop louer, un malheur a pu être empêché.

 

Cet attentat a produit une profonde impression dans le pays, où l'on garde encore le souvenir

du triste drame du « moulin du Lenn-Du », qui se passait, il y quatre ans à peine,

à quelques mètres seulement de Kervao, et que l'auteur a payé de sa tête. (*) 

(*) Le tour pour berceau, la guillotine pour linceul

Source : Le Finistère avril 1892

 

Mercredi la cour d'assises du Finistère a jugé l'autour du crime de Kervao qui rappelle par certains côtés

un drame plus horrible qui s'est passé presqu'au même endroit, il y a cinq ans à peine ;

nous voulons parler du crime du moulin du « Len-Du », que Faine a payé de sa tête.

 

L'accusé Glérant (François-Marie), est un jeune homme de 23 ans,

portant le costume campagnard des environs de Quimper.

C'est un garçon d'apparence tranquille et à voir sa physionomie douce, intelligente même,

on a peine à s'imaginer qu'on a devant soi l'auteur d'un pareil forfait.

 

M. Drouot occupe  le siège du ministère public.

Me de Chamaillard est au banc de la défense.

 

On aperçoit comme pièces à conviction les vêtements de la petite Guichaoua tout couverts de sang, puis, tout à côté, trois pierres dont l'une pesant 2 kilos 500 et de forme triangulaire porte également du sang à l'un de ses angles.

 

Comme on le pense bien, cette affaire a causé dans le pays une profonde émotion ;

aussi la foule est-elle grande dans la salle des assises.

 

Après les formalités habituelles, il est donné lecture de l'acte d'accusation, lequel est ainsi conçu

Le dimanche 14 février 1802, la jeune Aline Guichaoua, âgée de 12 ans, et sa sœur Joséphine,

quittèrent le bourg d'Ergué-Armel vers 3 heures et demie, et s'engagèrent sur la route de Concarneau

pour gagner leur domicile distant d'une lieue environ.

 

Un jeune homme, qui les distançait de 25 ou 30 mètres, attira bientôt leur attention par ses allures.

 

Après avoir fait 2 kilomètres, elles virent tout à coup cet individu prendre sa course et les devancer de 120 ou 150 mètres

pour aller les attendre dans un champ de lande

qui borde la route de Concarneau.

 

Au moment où elles passaient devant ce champ, il monta sur le talus, tenant à la main une pierre d'un assez gros volume ;

mais voyant approcher un char-a-bancs sur la route,

il disparut et se rendit dans le champ voisin d'où il se présenta

sur la route dès que la voiture fut loin.

 

Il se plaça alors devant les enfants et leur barra le chemin.

 

L'aînée, ayant remarqué qu'il tenait encore une pierre dans la main droite et qu'il cherchait à la cacher à ses yeux en la dissimulant derrière son dos, le supplia de les laisser pour suivre leur route ;

mais, sans proférer une parole, il lança la pierre au visage de l'enfant qui fut gravement atteinte au côté droit de la tête.

La violence du coup fut telle qu'elle chancela, tomba d'abord sur les genoux

et bientôt roula sur le sol la face contre terre.

 

L'agresseur, se plaçant à cheval sur le dos de sa victime, la frappa à la tête à coups redoublés avec la pierre

qu'il tenait à la main, puis la saisit par le cou et le lui serrant avec les deux mains, chercha à l'étrangler.

 

Ne pouvant y parvenir et craignant l'arrivée de quelqu'un, il la traîna dans la direction du champ qu'il venait de quitter.

 

La petite Guichaoua, bien qu'épuisée par la grande quantité de sang qui s'échappait de ses blessures,

eut la force de se cramponner à la barrière que l'accusé parvint cependant à lui faire lâcher.

 

Il l'entraîna alors dans ce champ, la terrassa de nouveau,

l'étendit sur le ventre et lui porta avec ses souliers ferrés de violents coups de pied à la tête.

 

Pendant que la pauvre enfant tentait de parer les coups et avec son bras cherchait à protéger son visage

en appelant à son secours, l'accusé la frappait à coups de pied sur la bouche, sur l'œil droit, sur le nez ;

puis, avec une cruauté inouïe, lui labourait le visage à coups d'ongles.

Elle était à bout de force, et, ne pouvant plus se défendre,

elle n'eut pas tardé à succomber sans l'intervention de plusieurs personnes qui, averties par la sœur de la victime, entendirent les cris de celle-ci et se rendirent en toute hâte sur les lieux du crime.

 

À leur arrivée, l'agresseur prit la fuite et allait disparaitre quand, s'étant pris le pied dans une racine en franchissant le talus,

il fit une chute et se démit le genou.

 

On s'assura de sa personne et on transporta Aline Guichaoua

à demi-morte dans la maison la plus rapprochée

afin de lui prodiguer les soins que nécessitait son état.

 

L'existence de cette jeune fille fut pendant quelques jours gravement compromise et, un instant, on craignit pour sa raison tellement

avait été violente l'émotion qu'elle avait ressentie.

 

Les docteurs, chargés de l'examiner, constatèrent,

sur la figure et la partie postérieure de la tête,

un nombre considérable de blessures ;

le délire était permanent.

 

La robuste constitution de la victime et les soins immédiats dont elle fut entourée permirent de constater

bientôt une sensible amélioration.

 

Aujourd'hui, si aucune complication ne vient à se produire, elle se trouve hors de danger.

 

L'identité du coupable fut bien vite établie.

Quelques instants après son arrestation, il fut reconnu par des paysans pour être le nommé Glérant (François-Marie), domestique de ferme en Ergué-Armel.

 

L'intervention seule des témoins l'a empêché, ainsi qu'il l'a reconnu dans l'information, d'achever la petite Guichaoua, qui eut été peut-être victime d'un autre attentat.

 

Après cette lecture, M. le président interroge l'accusé, Glérant reconnait les faits.

 

Parfois il hésite à répondre, et comme M. le président insiste pour qu'il ait le courage de dire pourquoi

il voulait faire mal aux enfants, il répond :

« Presque sûr, sans les témoins, je les aurais tuées toutes les deux. »

 

Il avoue qu'il a eu tout d'abord la pensée de souiller une des petites Guichaoua,

mais il persiste à dire qu'il était ivre et ne savait plus ce qu'il faisait.

 

C'est là d'ailleurs son unique système de défense

Ils sont au nombre de treize.

M. Le Meud, brigadier de gendarmerie à Quimper, résume en quelques mots les résultats de l'enquête à laquelle

il s'est livré, une heure environ après l'accomplissement de l'attentat.

 

Nous passons, les témoins qui vont défiler au cours des débats devant nous faire connaître tous les détails

qui entourent cette affaire.

 

Voici toutefois ce qu'il a constaté :

La petite Aline Guichaoua était dans un état qui faisait peine à voir.

Sa tête était couverte de blessures, dont une de 0 m.04 de longueur ;

le cuir chevelu était complètement coupé.

La face était congestionnée, l'œil droit enflé et tout-à-fait clos.

Les mains portaient également des égratignures.

L'enfant était couverte de sang, ainsi que ses effets; son tablier était déchiré.

 

Le meurtrier Glérant avait les mains pleines de sang ;

son pantalon, sa blouse, ses souliers en portaient des traces.

 

M. Le Meud indique ensuite la situation du terrain

où le crime s'est accompli.

Le champ où la scène a eu lieu se trouve sur le bord de la route de Concarneau, à droite en allant vers cette ville,

à 2 kil. 200 du bourg d'Ergué-Armel et à 300 mètres

de l'auberge de Kervao.

Sur la banquette de la route, en face de la barrière, on remarquait une tâche de sang de 0 m. 05 de diamètre ;

sur la barrière même, on voyait l'empreinte d'une main ensanglantée.

 

De cet endroit à la place où la scène s'est passée, on peut compter une distance de 13 mètres environ ;

sur le parcours, et dans plusieurs endroits, on distinguait parfaitement des traces de sang,

dont deux pouvaient avoir 0 m. 25 de longueur sur 0 m. 10 de largeur.

 

Voici la petite victime.

C'est une enfant aux traits réguliers et doux,

mais sans beaucoup d'expression.

Elle est vêtue à la mode de Quimper

et porte un tablier gris à rayures longitudinales.

 

Elle a au-dessus du sourcil droit une légère cicatrice

et une espèce de serre-tête noir est appliqué au-dessus de sa nuque pour cacher sans doute des blessures insuffisamment guéries.

 

Aline Guichaoua, âgée de 13 ans, s'avance timidement devant la cour.

Sa déposition est un peu longue, mais elle est si importante,

si grave pour l'accusé que nous ne retranchons

presque rien du récit que fait l'enfant.

 

Le 14 février, dit cette petite fille, je suis allée aux vêpres

au bourg d'Ergué-Armel, avec ma sœur, Marie-Josèphe,

âgée de 11 ans.

Vers trois heures, l'office terminé, nous sommes allées acheter

des noix chez Mlle Le Clech, puis, vers 3 heures 1/4,

nous avons quitté le bourg, nous rendant chez nous.

 

Nous avions environ une lieue à faire.

Tout aussitôt nous avons remarqué un jeune homme, qui nous précédait de 20 ou 30 mètres et qui devait être,

je crois, chez Mlle Le Clech, en même temps que nous.

Lorsque nous avons eu dépassé l'auberge de Ty-Bos, cet individu, déclare la petite Aline,

s'est mis à courir et a pris sur nous une avance de 100 ou 150 pas.

Il est entré dans un chemin, puis dans un champ de lande qui borde la route de Concarneau, toujours courant.

Au moment où ma sœur et moi nous sommes passées devant le champ, il est monté sur le talus,

il tenait une pierre à la main et nous regardait fixement ;

mais une femme étant venue à passer sur la route, en char-à-bancs, il est rentré dans le champ.

 

Aline Guichaoua ajoute :

Nous avons continué notre chemin et, lorsque nous avons perdu de vue la voiture, cet individu,

qui avait pénétré dans une autre lande bordant la route, est venu sur le chemin et s'est placé devant moi,

pour me barrer le passage.

J'ai alors remarqué, dit la petite fille, qu'il avait derrière le dos, une pierre qu'il tenait dans la main.

M. le Président félicite la petite Guichaoua pour le courage

qu'elle a montré dans cette circonstance.

 

On introduit ensuite la sœur de la petite victime, Guichaoua (Joséphine),

âgée de 11 ans.

 

La première partie de sa déposition est absolument identique

au récit fait par sa sœur.

 

Quand j'ai vu, ajoute l'enfant, ma sœur tomber sur la figure,

après le coup de pierre, je me suis mise aussitôt à crier.

Alors l'individu m'a dit que si je continuais à pleurer, il m'en ferait autant.

Je me suis mise aussitôt à courir dans la direction de Kervao,

pour aller chercher du secours, tenant mes sabots à la main.

Ma sœur me cria de revenir près d'elle.

Arrivée au milieu de la côte, j'ai rencontré des messieurs, marchant à côté d'une voiture,

je leur ai dit qu'on tuait ma sœur et ils sont allés en courant vers l'endroit que je leur désignais.

Moi je suis allée prévenir ma tante, qui demeure à Kervao, chez laquelle je suis restée.

 

M. le Président fait connaître qu'à la suite de cette scène, la jeune Joséphine Guichaoua fut tellement impressionnée qu'elle tomba malade et dût garder le lit plusieurs jours.

 

Les témoins qui déposent ensuite sont MM. Le Berre (Aimé), ferblantier, Canet (Antoine) et Canet (Georges), négociants, et Derrien, voyageur de commerce à Quimper

 

Ces Messieurs étaient allés, le jour du crime, qui était un dimanche, faire une promenade en voiture,

du côté du Moulin-du- Pont.

 

M. Piriou, receveur d'octroi à Quimper, les accompagnait.

 

Pour rentrer en ville, ils avaient pris la route qui rejoint celle de Concarneau, en passant devant le moulin du Len-Dû.

 

Nous citons la déposition de l'un d'eux, M. Canet (Georges), déposition qui peut se résumer ainsi :

Tout en montant la côte, raconte M. Canet, nous parlions de l'affaire Faîne (le crime du Len-Dû).

Nous étions arrivés au milieu, lorsqu'une petite fille,

qui venait vers nous en courant, ses sabots à la main,

dit en passant près de nous, en breton :

« Il y a un homme qui tue ma sœur dans le champ ! »

 

Elle nous a répété cela deux ou trois fois.

Nous avons tous monté la côte précipitamment,

allant dans toutes les directions.

Je suis monté sur un talus et j'ai entendu des gémissements

qui partaient d'un champ de lande.

Alors, je me suis écrié : « c'est à gauche ».

 

J'ai sauté dans le champ et j'ai aperçu une petite fille étendue

à terre, baignant dans son sang et un homme qui s'enfuyait.

 

À ce moment j'ai entendu M. Derrien qui s'est écrié : « cochon ! » en s'adressant à cet individu.

 

M. Derrien et moi, nous l'avons poursuivi,

il est tombé une première fois, puis il s'est relevé

et a continué sa course.

M. Derrien a crié à mon frère, ainsi qu'à MM. Le Berre et Piriou : « gardez le haut ! »

 

Cet individu a sauté par-dessus le talus et est tombé de l'autre côté dans la douve.

J'ai pénétré dans le champ et j'ai sauté sur cet homme qui était à genoux, appuyé sur ses mains couvertes de sang.

 

M. Canot ajoute :

M. Derrien et moi nous avons conduit sur la route cet homme qui s'était blessé en tombant et ne pouvait marcher.

Mon frère, MM. Le Berre et Piriou avaient déjà placé la petite fille dans notre voiture.

 

L'enfant n'avait plus figure humaine, elle était dans un état pitoyable et a dit en apercevant son agresseur :

« je ne veux pas le voir ! »

M. Derrien et moi nous avons conduit cette pauvre enfant

à l'auberge de Kervao, pendant que mes camarades

et mon frère gardaient le malfaiteur.

La montre de la petite fille pendait et était couverte de sang

 

J'ai lavé cet enfant, dit M. Canet, elle n'avait plus de coiffe et était couverte de sang, ses cheveux étaient épars sur son dos.

Je lui ai fait prendre un peu d'eau et de cognac

pour l'empêcher de tomber en faiblesse,

mais elle a aussitôt rendu cette eau avec des caillots de sang.

 

M. Derrien est allé prévenir les parents de l'enfant.

De son côté, j'ai dit à M. David, maître-d’hôtel du Lion-d‘Or, à Quimper, qui passait en voiture,

d'aller prévenir la gendarmerie.

Mon oncle, M. Chabay, étant passé par là, je l'ai appelé et il n'a pas reconnu l'enfant tellement elle était défigurée.

 

M. le Président félicite tous ces témoins pour leur courageuse intervention.

 

La déposition de René Guichaoua, père de la petite victime, n'offre rien de bien particulier.

Ce brave homme, très considéré dans la commune d'Ergué-Armel, où il habite, était souffrant depuis plusieurs jours, lorsque les faits se sont passés.

Quand on est venu le prévenir, il était alité.

Un sieur Calvez (Joseph) lui ayant dit que sa fille Aline était tuée, il s'est levé et a donné l'ordre d'atteler ;

puis il s'est mis à courir à travers champs, se rendant à l'auberge de Kervao.

 

Guichaoua dépose avec une certaine émotion.

« J'ai d'abord vu, dit-il, sur la route, le malfaiteur, étendu sur la banquette, gardé par plusieurs personnes.

L'une d'elles m'a dit que ma fille n'était pas morte.

Quand je suis entré dans le débit, j'ai trouvé ma fille sur une chaise, toute remplie de sang,

la tête couverte de blessures.

Elle m'a reconnu aussitôt et m'a dit de la transporter à la maison.

M. le docteur Gaumé, que j'avais fait prévenir, est arrivé peu de temps après pour la visiter.»

La déclaration faite par Françoise Dréau, femme Le Loup,

n'offre pas non plus grand intérêt.

Cette femme, qui habite Saint-Évarzec, se rendait le dimanche 14 février

au bourg d'Ergué-Armel, lorsque, vers trois heures et demi du soir,

elle rencontra, non loin de Kervao, les deux petites Guichaoua,

qui se dirigeaient vers leur domicile et qui lui diront on passant près d'elle :

« Vous allez à Quimper, ma tante ? »

La femme Le Loup leur répondit « Oui », tout en continuant son chemin.

 

Le témoin, entendant à quelques centaines du mètres plus loin un bruit derrière lui, se détourna et aperçut Glérant sortant de la barrière du champ où la scène s'est passée, mais la femme Le Loup,

ne se doutant pas de ce qui se passait, a continué son chemin.

 

Sur interpellation de M. le président.

— Je connais depuis très longtemps les petites Guichaoua, qui sont très gentilles et très gaies, quoique timides.

Elles m'appellent leur tante bien que je ne sois pas leur parente.

 

Mlle Marie Le Clech, commerçante au bourg d'Ergué-Armel, dépose ensuite :

Le témoin a servi à boire, vers2 heures 1/2, le 14 février, à Glérant et à son oncle.

On voyait bien, dit Mlle Le Clech, que ces deux hommes avaient bu, mais ils étaient loin d'être en état d'ivresse.

Ils sont restés au plus dix minutes dans le débit.

Mlle Le Clech ajoute qu'à la sortie des vêpres, c'est-à-dire vers 3 heures 1/4, les petites Guichaoua sont entrées

chez elle et lui ont acheté un sou de noix, puis elles sont reparties dans la direction de leur village.

 

Le témoin Calvez (Joseph), journalier à Ergué-Gabéric, déclare qu'il se trouvait au village de Kervao,

dans l'aire à battre de sa sœur, la veuve Guichaoua, lorsqu'il a vu arriver la petite Joséphine

Guichaoua, qui pleurait, disant qu'on tuait sa sœur,

dans un champ de lande, au haut de la côte de Kervao, au lieu-dit Justice.

 

Calvez, accompagné de son camarade Thaboret,

s'est mis à courir dans cette direction, mais,

quand il arriva dans le champ de lande, Glérant était pris.

 

D — Quelle attitude avait Glérant ?

R. — Glérant n'a rien dit, seulement quand il m'a aperçu et reconnu,

il s'est écrié : « Pardon ! »

 

M. le docteur Gaumé est ensuite introduit.

L'honorable témoin a été appelé, le soir même de l'attentat,

à visiter la victime, à laquelle il a donné ses soins durant sa maladie.

 

À mon arrivée, dit le docteur Gaumé,

je l'ai trouvée au lit présentant l'aspect suivant :

Grande prostration, impossibilité presque absolue de la parole,

les mouvements très difficiles, la face, les vêtements

et les cheveux couverts de sang.

Le témoin énumère et décrit les diverses blessures qu'il a constatées sur les mains de la petite Guichaoua,

à la face et au crâne.

L'une d'elles, située à la partie postérieure du crâne, plaie horizontale en forme d'arc de de cercle d'environ 0 m. 04

de longueur à concavité supérieure, pénétrait jusqu'à l'os.

Le cou était très douloureux et gonflé.

 

Parlant des phases de la maladie, M. le docteur Gaumé fait connaître que la nuit qui suivit le pansement fut

très mauvaise, très agitée, un violent délire s'empara de l'enfant.

Le 15, même état ;

le 16, un peu d'amélioration.

Les nuits qui suivirent, jusqu'à celle du 20 au 21, furent très mauvaises, mêlées de cauchemars continuels.

L'enfant n'avalait qu'avec peine les liquides.

Enfin, le 21, sous l'influence des médicaments, les insomnies et les agitations nocturnes avaient disparu et,

à partir de ce moment, l'enfant était considérée comme sauvée,

sans préjudice des accidents plus ou moins lointains possibles.

M. le docteur Gaumé ajoute que la sœur de la victime avait également, toutes les nuits après l'attentat, des agitations

et des cauchemars violents.

 

M. le docteur Chéreux a vu l'enfant le lendemain du crime,

lorsque le parquet s'est transporté chez le sieur Guichaoua.

Il a fait les mêmes constatations que le docteur Gaumé.

Il déclare que les coups ont été portés avec un corps contondant

très dur puisque la peau du crâne a été sectionnée.

Ils ont été portés avec une grande violence par cette raison que la peau

a été complètement fendue malgré la protection de la chevelure

et de la coiffe.

Au moment où M. le docteur Chéreux fit ces constatations, il dut faire certaines réserves au sujet des complications possibles, soit l'érysipèle, soit l'inflammation et des décollements de ces plaies sur des tissus meurtris, même une méningite par propagation d'inflammation.

 

Dans un autre ordre d'idées, M. le docteur Chéreux était alors autorisé

à faire également des réserves sur des complications au point de vue

de l'état mental qu'une immense frayeur et des coups violents sur la tête pouvaient laisser subsister.

M. Drouot prononce ensuite un énergique réquisitoire, et, en termes indignés,

il flétrit le sentiment immonde qui a poussé l'accusé à vouloir tuer sa victime pour la violer.

Il requiert en son âme et conscience, et sans hésitation, dit-il, l'application de la peine capitale.

Me de Chamaillard défend Glérant.

Il n'y a pas, dit-il, de tentative d'assassinat, car il manque la volonté qui préside aux actes ;

il ne reste dans ce lamentable débat qu'une scène de coups et violences qu'on doit punir.

Il est rare, dit-il en terminant, que les jurés sacrifient une existence humaine quand la victime n'a pas succombé,

et, si vous envisagez cette affaire telle qu'elle vous a été présentée par mon honorable contradicteur,

je vous demande, messieurs, pour mon client, les circonstances atténuantes.

Reconnu coupable de meurtre, sans circonstances atténuantes,

Glérant est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Bagne de Guyane

Embarqué le 8 octobre 1892

Décédé à Cayenne le 28 janvier 1894

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Dernière mise à jour - Novembre 2021