Fenêtres sur le passé

1892

Double évasion à la prison de Landerneau

 

La Dépêche de Brest 7 août 1892

 

Les deux accusés sont deux relégués de la maison centrale de Landerneau.

Le premier, Rostucher (Michel), originaire de Remering (Alsace-Lorraine), était autrefois boucher et vendeur aux halles à Paris.

 

C'est un homme de 37 ans, haut de stature, aux traits énergiques et durs, aux attaches solides, un véritable hercule.

 

Son signalement est des plus curieux.

Qu'on en juge par la description de ses nombreux tatouages :

« Sur le bras gauche, un cuirassier à cheval ;

sur la saignée, deux cœurs percés chacun d'une flèche ;

sur l'avant-bras antérieur, deux drapeaux tenus par une chaîne,

un soldat des chasseurs d'Afrique ;

sur la face extérieure, deux drapeaux, un marin portant le pied gauche

sur une pièce de canon, deux piles de boulets ;

à ses côtés, sur le poignet antérieur, une pensée : « À ma mère ! »

Sur le bras droit extérieur, un lutteur tenant un poids à bras tendu ;

sur l'avant-bras antérieur, un homme tenant un drapeau de la main gauche et un bâton de la main droite, posant ses pieds sur une pièce de canon ;

à la région épigastrique, un buste de femme; sur le sein gauche, un cœur percé d'une lance, deux colombes, une inscription couverte par un tatouage imitant

un poisson dont il reste apparent : « J'aime pour la vie ».

Comme trait caractéristique : « regard fougueux ». (Textuel).

 

Le second des accusés, Tomine (Louis-Augustin-Marie), terrassier, âgé de 28 ans, est originaire de Vitré. 

C'est là qu'il demeurait avant sa détention.

 

C'est un individu de piteuse apparence, frêle, au teint mat, petite taille ;

à côté de l'hercule Rostucher, Tomine a l'air d'un véritable pygmée !

 

M. Drouot occupe le siège du ministère public. 

Mes de Chabre et Me Delaporte sont au banc de la défense.

 

L'acte d'accusation est ainsi conçu :

 

Le 2 juin 1892, vers six heures et quart du matin, le soldat de faction dans le chemin de ronde de la maison centrale de Landerneau aperçut le gardien Bouteloup (Pierre) sortant du jardin du gardien-chef, tête nue,

et appelant au secours.

 

Il était debout, mais avait les pieds et les mains attachés ; sa tunique était souillée de boue.

 

Averti, le sergent de garde délia les mains du gardien, qui, d'un geste, lui indiqua le jardin en articulant avec peine quelques mots d'une voix entrecoupée ; sa figure était très rouge.

 

Voici ce qui venait de se passer :

 

Vers six heures, Rostucher et Tomine, tous deux détenus à la maison centrale et relégués, allèrent, sous la conduite du gardien Bouteloup, vider le baquet des soldats de garde sur un tas de fumier placé à l'extrémité du jardin

du gardien-chef, dont la porte ouvre sur le chemin de ronde.

 

Au moment où ils venaient d'exécuter cette corvée, Rostucher sauta sur Bouteloup, le prenant des deux mains

à la gorge et le serrant avec violence.

 

Tomine, à son tour, le saisit par les jambes.

 

Lorsqu'il fut à terre, Rostucher, le voyant se débattre et recevant de lui des coups de clefs, lui dit :

« Tu vas y passer, ça ne te sert de rien ! »

 

Puis, il lui plaça les deux genoux sur la poitrine en lui comprimant de nouveau fortement la gorge d'une main,

tandis que de l'autre, il lui introduisait un mouchoir dans la bouche, et il le bâillonna avec son second mouchoir.

 

Tomine, de son côté, lui attachait les jambes avec ses bretelles, et répondait à Rostucher, qui lui disait :

« Donne-moi ton couteau, que je lui coupe la gorge », par ces mots :

« Prends son sabre ! »

Peu après, Bouteloup perdit connaissance.

Revenu à lui, il se traîna jusqu'à la porte du jardin, et,

soulevant ses bras attachés, parvint à se dégager de son bâillon.

 

L'endroit où avait eu lieu la lutte était très piétiné et attestait

par là même l'énergique résistance du gardien.

 

Maîtres de lui, les deux détenus avaient aussitôt mis à exécution

le projet d'évasion qu'ils avaient concerté.

 

S'étant aidés d'un banc, ils avaient atteint le sommet du mur, élevé de quatre mètres et donnant sur la place

de l'Église, l'avaient escaladé et gagné la campagne.

 

Dans l'après-midi du même jour, grâce à des recherches actives auxquelles il fut procédé,

ils furent arrêtés sur le territoire de la commune de Plounéventer par la gendarmerie de Lesneven et réintégrés

dans la soirée à la maison centrale.

 

Ils avaient mis à profit leurs quelques heures de liberté pour commettre un vol.

 

Ils s'étaient, en effet, entre midi et une heure, introduits, en brisant les carreaux et en arrachant la boiserie

d'une fenêtre, dans une maison isolée, au lieu-dit « Croas-Hir », en Plounéventer, et y avaient soustrait,

au préjudice de Marie-Jeanne Roué, un morceau de lard fumé placé dans la cheminée, un morceau de pain

et une demi-livre de sucre déposés dans une armoire.

 

Ils ont, en ce qui concerne ce fait, passé des aveux complets.

 

En ce qui concerne l'attentat commis sur Bouteloup, Rostucher émit d'abord la prétention de refuser de répondre

au juge d'instruction tant qu'il n'aurait pas été visité par un médecin qui aurait constaté les voies de fait exercées

sur sa personne lors de sa réintégration à la maison centrale.

Une visite médicale à laquelle il a été procédé sur l'initiative

de l’administration pénitentiaire a facilement mis à néant

cette allégation.

 

Mais, plus tard, comme Tomine lui-même, il a reconnu l'agression depuis longtemps préméditée et les circonstances

qui l'ont accompagnée, tout en se défendant, comme lui,

d'avoir jamais eu d'intention homicide vis-à-vis du gardien.

 

Ce dire est encore démenti, non seulement par le récit si net de Bouteloup, par son attitude et son état,

lorsqu'il fut aperçu par les soldats de garde, mais encore par le rapport du médecin-expert, qui,

dans l'examen qu'il fit de sa personne, constata

« que la face était enflée et fortement colorée, les yeux larmoyants, les conjonctives injectées de sang ;

qu'une ecchymose allongée, affectant la forme d'un doigt, existait au cou ;

qu'une douleur et s'exaspérant à la pression siégeait à la région stomacale ; qu'enfin la dégustation était pénible »,

et exprima finalement l'avis de qu'il avait été réellement été l'objet d'une agression ayant pour but de l'étrangler.

 

Le gardien ressentit longtemps, du reste, de l'inappétence, de la courbature dans tout le corps et des douleurs

à la tête et au larynx.

 

Rostucher et Tomine ont subi de nombreuses condamnations et sont l'un et l'autre particulièrement dangereux.

 

Les témoins sont au nombre de neuf.

 

1. — M. GUIONIC, directeur de la maison centrale de Landerneau, est introduit le premier.

 

M. Guionic fait connaître tout d'abord les circonstances de l'attaque du gardien et celles de l'évasion.

 

Tous ces détails nous sont d'ailleurs appris par l'acte d'accusation, et le gardien Bouteloup, la victime de l'agression, viendra les répéter à son tour.

 

Déposant ensuite sur des faits d'ensemble, M. Guionic fournit les renseignements suivants :

— Le gardien Bouteloup est un très bon agent, sérieux et actif, mais il n'était pas de taille à tenir tête à deux hommes, dont l'un est de force herculéenne, et surtout ayant été attaqué à l'improviste ;

je ne le crois donc pas coupable de négligence.

Tout au plus, pourrait-on lui reprocher de ne pas s'être tenu près de la porte du jardin, au lieu de suivre ces hommes qui n'allaient qu'à une vingtaine de mètres environ.

 

Aussitôt leur arrestation, Rostucher et Tomine ont été mis en cellule et aux fers séparément.

 

La conduite de Tomine était généralement bonne dans l'établissement.

 

Quant à Rostucher, il s'est montré en diverses circonstances, indiscipliné, insolent, et il a encouru plusieurs punitions.

 

Si le poste de vidangeur lui a été confié, c'est parce que, dans les ateliers, il était un sujet perpétuel de désordre,

et aussi, à cause de sa force physique.

 

Le travail de nos vidanges ne peut, en effet, être confié qu’à des hommes robustes, solides, résistant à la fatigue,

et nous n'avons pas toujours le choix pour ces sortes d’emplois.

Tomine, terrassier de profession, exerçait rarement ce métier dans la vie libre.

En réalité, c'était plutôt un souteneur.

 

Il en est de même de Rostucher qui, une fois arrêté, a déclaré

qu'il était vendeur aux halles à Paris.

 

Le témoin ajoute qu'à son retour dans i établissement, Rostucher a refusé

de se laisser fouiller et a tenté de se jeter sur le gardien-chef,

lorsque ce dernier venait pour lui mettre les fers.

 

Il a donc fallu le maintenir par la force.

 

La consigne des agents, ajoute M. Guionic, est de traiter les hommes

avec humanité.

 

Souteneur

Certains d'entre eux ont été sévèrement punis pour leur avoir parlé grossièrement ;

à plus forte raison est-il défendu de frapper. 

Cependant, il faut bien, dans certains cas, opposer la force à la violence, afin de maîtriser les forcenés.

 

L'accusation de Rostucher, qui se plaint d'avoir été maltraité, n'est basée que sur son désir de nuire aux gardiens auxquels il en veut à mort, comme à tout agent de la force publique. 

C'est chez lui presque une monomanie, car, avant son évasion comme depuis sa réintégration, il n'a cessé de proférer des menaces de mort contre eux. 

Dès sa réintégration, Rostucher s'est montré très violent.

 

Cette surexcitation arriva à son paroxysme après la lecture qu'on lui fit de l'ordonnance de M. le juge d'instruction. 

Depuis cette époque, cet homme criait à tue-tête et se livrait à un tapage infernal dans sa cellule,

n'ayant d'autre but que d'ameuter les détenus et provoquer une révolte. 

Le lendemain du jour où l'ordonnance lui fut communiquée, il a tenté de se donner la mort en se frappant

la tête contre le mur. 

Pour l'empêcher de renouveler cette tentative, on lui mit des menottes :

mais avec ces menottes il se meurtrissait la poitrine.

 

On lui fit alors endosser la camisole de force, mais il parvint, en les frottant contre le mur, à casser les liens,

déchira la camisole et se servit de la corde pour tenter de se suicider.

 

La corde, trop faible, s'étant rompue sous le poids considérable du corps,

Rostucher se débarrassa instinctivement du lien qui lui serrait le cou.

2. — BOUTELOUP (Pierre), 30 ans, gardien à la maison centrale de Landerneau, dépose à peu près en ces termes :

 

— Le 2 juin dernier, vers six heures du matin, Tomine et Rostucher allèrent,

en ma présence, vider le baquet des soldats de garde qu'ils avaient pris

aux cabinets d'aisance, comme ils en avaient l'habitude.

 

— Ils allèrent le porter, comme ils le faisaient depuis trois jours, sur un tas de fumier, à l'extrémité d'un jardin dont la porte ouvre sur le chemin de ronde.

 

— Je les suivis pour les surveiller.

 

— Au moment où ils reprenaient leur baquet vide pour revenir, Rostucher sauta sur moi, me saisit d'une main au cou, par derrière, et de l'autre main

à la gorge qu'il me serra fortement.

Tomine vint à son tour et me saisit par les jambes.

— Quand je fus renversé à terre, Rostucher mit ses deux genoux

sur ma poitrine, me serrant violemment la gorge d’une main et introduisant avec l'autre son mouchoir dans ma bouche.

— Pendant ce temps, Tomine m'attachait les jambes avec ses bretelles.

Rostucher m'avait aussi bâillonné avec un second mouchoir.

 

Fort des halles

Je l'ai entendu dire à Tomine :

« Donne-moi ton couteau que je lui coupe la gorge ! »

— L'autre a répondu : « Prends son sabre ! »

 

— J'ai alors perdu connaissance, et je ne puis dire ce qui s'est passé ensuite.

 

— Quand je suis revenu à moi, je me suis traîné jusqu'à la porte.

— J'avais les bras attachés.

— En les soulevant, j'ai pu enlever mon bâillon et appeler le factionnaire.

— Un sergent est arrivé et m'a débarrassé de mes liens.

 

Sur interpellation de M. le président :

— J'ignore si ces hommes m'en voulaient.

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne les avais jamais signalés.

 

Le témoin ajoute qu'en se débattant, il a donné des coups de clef à Rostucher et lancé des coups de pied,

qui ont peut-être atteint Tomine.

 

Sur interpellation de M. le président :

— Lorsque j'ai été terrassé, Rostucher, me voyant me débattre et lui donner des coups avec les clefs

que j'avais à la main, m'a dit :

« Tu vas y passer, ça ne te sert de rien ! »

— Il m'a dit cela à plusieurs reprises et ce n'est qu'après m'avoir bâillonné et avoir mis ses genoux sur ma poitrine qu'il a demandé à Tomine son couteau pour me couper la gorge.

— Je n'ai entendu aucune menace de la part de Tomine que celle-ci :

« Prends son sabre ! »

 

Les accusés contredisent absolument les propos rapportés par le témoin.

 

Bouteloup ajoute qu'il a encore la gorge gênée quand il parle.

 

Tomine dit alors : 

— II parle toujours comme cela.

— S'il a une autre affaire à Landerneau et si vous l'entendez comme témoin dans deux ans, ce sera la même chose. »

3. — DIVAT (Auguste), 21 ans, sergent au 19e d'infanterie,

en garnison à Landerneau, déclare que le 2 juin 1892, à 6 h. 1/4 du matin,

en faisant sa ronde, il vit la sentinelle montrant au caporal de garde le gardien Bouteloup qui, à ce moment, se trouvait près de la porte du jardin du gardien-chef, en dehors du jardin, dans le chemin de ronde.

 

— Bouteloup était debout, il avait les poignets et les pieds liés.

 

Sur interpellation de M. le président :

 

— De la main, Bouteloup m'a indiqué le jardin avec des mots entrecoupés

— J'ai bien compris qu'il s'agissait d'une évasion.

— Je pense que, si le gardien avait pu parler à ce moment,

il m'aurait adressé quelques paroles ayant une suite.

 

Le témoin ajoute que Bouteloup avait les vêtements couverts de boue

et que sa figure était très rouge.

 

Sur interpellation de M. le président :

Sur interpellation de M. le président :

 

— Je n'ai pas entendu la gardien Bouteloup crier ni appeler au secours; du reste, il parlait à voix étranglée

et n'aurait pas pu pousser un cri.

 

Lorsque j'ai aperçu Bouteloup, j'étais à environ 50 pas de lui et, avant de l'apercevoir, je n'ai entendu aucun bruit,

ni aucun cri ; je me rendais, du reste, dans la direction des cabinets, d'où l'on aperçoit la porte du jardin.

 

4. — LE GLOANEC (Jean), 22 ans, soldat au 19e d'infanterie, 1er bataillon, était de faction le 2 juin, vers six heures

du matin, dans le chemin de ronde, près des cabinets.

 

À un moment donné, il a vu le gardien Bouteloup sortir du jardin du gardien-chef, la tête nue,

les vêtements couverts de boue, les pieds et les mains attachés.

 

Le gardien lui a crié :

« Sentinelle, va prévenir les gardiens de venir ici ; les prisonniers sont partis et je suis à moitié tué par eux ! »

 

Le témoin ayant prévenu le caporal de garde, qui arrivait à ce moment, ce dernier est allé informer les gardiens

de ce qui se passait.

5. — M. le docteur MASSIE, médecin de la maison centrale de Landerneau, a visité le gardien Bouteloup.

Il a constaté que ce dernier portait au côté gauche du cou

une plaie linéaire peu profonde, longue de huit centimètres,

qui semblait avoir été faite avec les ongles.

 

La victime se plaignait d'une grande difficulté dans la déglutition et de douleurs dans les muscles du cou,

qui avaient été comprimés d'une façon violente.

 

Vingt-quatre heures après l'accident, la face était rouge et vultueuse, ce qui démontrait, dit l’honorable docteur,

que le commencement d'asphyxie n'avait pas été loin d'être définitif.

 

M. le docteur Massie a également visité l'accusé Rostucher, qui s'était plaint d'avoir été maltraité

et d'avoir reçu des coups.

 

L’expert n'a pu déterminer la cause des égratignures qu'il a remarquées à la région scapulaire et à la cuisse gauche.

Par suite de leur peu de profondeur, de leur direction et de leur siège, on pouvait les attribuer aussi bien aux aspérités du mur d'où le détenu a sauté en s'évadant qu'aux broussailles qu'il a pu traverser dans la campagne, qu'à la lutte qu'il a soutenue contre les gendarmes et les paysans qui l'ont arrêté, qu'à la brutalité des gardiens contre lesquels

il s'est débattu quand on voulait le mettre aux fers.

 

Mais il est certain, déclare M. le docteur Massie, que ces légères blessures n'offraient aucune gravité, que Rostucher n'en souffrait que fort peu, et la preuve, c'est qu'il a refusé alors toute espèce de pansement.

 

6. — Les autres témoignages se rapportent au fait de vol qualifié commis par les deux accusés, dans la campagne, aussitôt leur évasion. 

Ce fait est d'ailleurs avoué. 

La cour adresse des félicitations au brigadier de gendarmerie pour l'arrestation de ces malfaiteurs dangereux.

 

Rostucher dit qu'il n'a pas fait de résistance.

 

Le président. — Je crois bien ! Le brigadier avait le revolver au poing. 

Rostucher. — Si j'avais voulu, j'aurais fait résistance.

Je ne crains pas le revolver.

J'ai fait campagne.

 

Le président. — Après tout, vous pouvez être brave.

 

Après lecture de l'acte d'accusation, le président procède à l'interrogatoire des accusés.

Tomine est interrogé le premier.

 

D. — Vous avez prétendu que vous exerciez la profession de terrassier; mais vous ne l'exerciez pas réellement.

Vous viviez de la prostitution d'autrui.

Vous passiez pour un souteneur. 

R. — Je travaillais chez un mécanicien, à Vitré. 

D. — Vous viviez avec une femme qui se livrait à la prostitution.

Vous le saviez, vous le tolériez et vous tiriez parti de ses gains infâmes. 

R. — Oui.

 

Le président rappelle à Tomine ses antécédents détestables et énumère les condamnations qu'il a subies, au nombre de cinq, dont une pour tentative de viol.

 

Tomine en reconnaît l'exactitude.

 

D. — A la maison centrale de Landerneau, vous avez fait la connaissance de Rostucher ? 

R. — Oui. 

D. — On n'avait pas à se plaindre de vous.

Cependant, vous avez eu l'idée de vous évader.

Lequel eut le premier cette idée ? 

R. — C'est Rostucher. 

D. — Pourquoi voulait-il fuir ? 

R. — Pour aller aux colonies. Moi aussi, j'étais consentant. 

D. — Vous aviez donc résolu de vous évader.

Avez-vous parlé des moyens que vous emploieriez ? 

R. — Oui. 

D. — Quels étaient ces moyens ? 

R. — Nous voulions attacher le gardien et nous en aller ensuite. 

D. — Après l'avoir étranglé, toutefois. 

R. — Du tout. 

D. — Lui en vouliez-vous au gardien ? 

R. — C'est Rostucher, qui en voulait aux gardiens Michon et Bozec.

Il a même dit qu'il flanquerait un jour un coup de trique à Bozec pour s'en débarrasser. 

Le président. — C'est-à-dire qu'il l'aurait tué ? 

R. — Il ne l'aurait pas fait.

 

Le président arrive à la scène de l'agression.

 

D. — Le 2 juin, allant à la vidange, vous avez prétendu que Rostucher a fait un signe pour vous dire :

c'est le moment de s'évader. 

R. — Oui. 

D. — Vous avez vidé le baquet et, pendant que Bouteloup se penchait pour voir si le travail était bien fait,

qu'avez-vous fait, vous ? 

R. — Rostucher a saisi le gardien par le derrière de la tête, et moi, je lui ai attaché les jambes avec mes bretelles

et les mains avec ma ceinture de cuir.

Nous l'avons mis au coin du mur et nous nous sommes sauvés. 

D. — À vous entendre, les faits se seraient passés avec une grande modération de votre part.

Cependant, le gardien a perdu connaissance. 

R. — Il n'a pas fait cela.

La preuve, c'est qu'il a dit : « Si c'est du tabac que vous voulez, dites-le moi ! » 

D. — Rostucher lui mit ses genoux sur la poitrine ? 

R. — Non. Il le tenait seulement à la gorge, pendant qu'il lui mettait ma cravate sur la bouche. 

D. — Il avait un second mouchoir dans la bouche. 

R. — Je ne sais pas. 

D. — Le malheureux était presque asphyxié ;

il ne pouvait plus faire un mouvement ; il a perdu connaissance et alors il vous a été facile d'escalader le mur.

C'est ce que vous avez fait. 

R. — Oui. 

D. — Quelle direction avez-vous prise ? 

R. — Je ne pourrais pas vous le dire.

 

Tomine reconnaît le vol

Atelier photographique

Bagne Guyane

 

Le président. — On vous dit vendeur aux halles, mais c'était un titre.

Vous ne vendiez pas grand'chose.

Vous viviez de prostitution.

Vous avez même été condamné pour ce fait.

 

Le président énumère les nombreuses condamnations de l'accusé.

 

Rostucher les reconnaît.

 

D. — Vous en vouliez particulièrement à deux gardiens, avec lesquels vous avez eu, dites-vous, des désagréments.

Vous avez même menacé Bozec de lui faire un mauvais parti.

R. — Si j'avais voulu le faire, j'en avais tous les moyens.

Nous avons aux ateliers des tranchets presque aussi grands que des sabres.

D. — Enfin, vous vouliez vous évader, et vous avez fait part de vos intentions à Tomine.

R. — Cette idée-là nous est venue en même temps.

La première fois que j'ai été à la vidange, l'affaire a été conclue.

D. — Vous avez serré le gardien à la gorge ?

R. — Oh ! Serré. Pas précisément.

D. — C'est vous qui avez procédé à l'exécution.

Il ne faut pas dire que vous n'avez pas serré le gardien, car on a remarqué des traces sur la gorge.

Il y avait un commencement d'asphyxie.

Vous étiez pressé et vous avez serré tant que vous avez pu.

R. — Je n'ai pas serré deux minutes ; je n'avais pas l’intention de lui faire du mal.

 

Le président. — Allons donc ! Vous n'aviez pas non plus l'intention de lui faire du bien ?

 

D. — Alors, Tomine a attaché le gardien ?

— Oui.

 

— Vous avez rempli chacun votre rôle. Vous lui avez comprimé la poitrine avec les genoux.

 

R. — Non. Je lui ai tenu seulement la gorge. Du reste, il n'a pas fait de difficultés.

 

Le président. —- Je crois bien ! Le malheureux était presque asphyxié.

 

D. — Qui lui a mis le bâillon sur la bouche ?

R. — Moi.

D. — N'avait-il pas un second mouchoir dans la bouche ?

R. — Oui, un seul ne suffisait pas. On l'a laissé respirer par le nez.

On ne voulait pas lui faire de mal.

D. — Vous avez tenu des propos bien graves.

— Oui.

 

— Vous avez rempli chacun votre rôle. Vous lui avez comprimé la poitrine avec les genoux.

 

R. — Non. Je lui ai tenu seulement la gorge. Du reste, il n'a pas fait de difficultés.

 

Le président. —- Je crois bien ! Le malheureux était presque asphyxié.

 

D. — Qui lui a mis le bâillon sur la bouche ?

R. — Moi.

D. — N'avait-il pas un second mouchoir dans la bouche ?

R. — Oui, un seul ne suffisait pas. On l'a laissé respirer par le nez.

On ne voulait pas lui faire de mal.

D. — Vous avez tenu des propos bien graves.

Vous avez dit notamment à Tomine, quand vous étiez sur le gardien : « Passe-moi ton couteau ! »

 

Rostucher, riant. — J'ai dit à Tomine : « Je n'ai pas de couteau ! »

 

Le président. — Comme Tomine, vous voulez réduire la scène à rien ; mais ce n'est pas cela que dit Bouteloup,

et MM. les jurés apprécieront entre votre déclaration et la sienne.

 

Suivent les détails de l'évasion et du vol, que Rostucher reconnaît également.

 

Les témoins entendus, M. Drouot prononce son réquisitoire.

 

Il commence par rendre hommage à l'attitude du gardien Bouteloup, qui a failli être victime de son devoir ;

puis, après une discussion des faits, il conclut que si Rostucher et Tomine n'ont pas achevé le malheureux gardien, c'est qu'ils ont cru l'avoir tué.

Il y a donc eu intention de donner la mort.

 

M. Drouot réclame la peine capitale.

 

Les deux défenseurs, Mes de Chabre et Delaporte, s'efforcent de démontrer qu'il n'y a pas eu intention homicide, mais seulement préméditation d'évasion.

 

Le jury écarte l'intention homicide et l'effusion de sang et admet des circonstances atténuantes.

Les accusés sont condamnés chacun à dix ans de réclusion.

Bagne Guyane

 

Embarqué le 22 décembre 1905 sur le transport « la Loire »

Décédé le 25 mai 1915

Bagne Guyane

 

Embarqué le 22 décembre 1905 sur le transport « la Loire »

Évadé le 29 décembre 1919

Réintégré le 31 décembre 1919

Décédé le 6 juillet 1924

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Dernière mise à jour - avril 2021