Fenêtres sur le passé

1892

Le crime de la Pointe du Raz

Source la Dépêche de Brest 17 novembre 1892

 

Un crime, accompli la nuit, par un vieillard de 63 ans, sur la personne de sa femme, après 24 ans de mariage,

et cela sur un des points les plus isolés, les plus avancés de la côte de Bretagne,

voilà l'affaire qu'avait à juger la cour d'assises aujourd'hui.

 

M. Drouot, procureur de la République, occupe le siège du ministère public.

Me de Chamaillard est au banc de la défense.

 

L'acte d'accusation est ainsi conçu :

Le 13 août 1892, à une heure de l'après-midi, le nommé Calloch, gardien de phare à la pointe du Raz de Sein, informait par télégramme la brigade de gendarmerie de Pont-Croix que le matin, à quatre heures,

il avait trouvé sa femme pendue dans la chambre qu'elle occupait au phare et où elle était couchée seule.

À l'arrivée du gendarme enquêteur, il déclara que la veille, c'est-à-dire le 12 août à onze heures du soir,

sa femme était, suivant son habitude, sortie par une fenêtre et avait suivi une corniche de la gouttière

pour se rendre à l'appartement où étaient déposées les boissons.

Elle aurait même brisé une vitre afin d'y pénétrer et ne se serait retirée chez elle que sur l'ordre de son mari.

Celui-ci, le lendemain matin, à quatre heures, en le levant pour aller prendre du bois au premier étage,

avait trouvé dans l'escalier les clefs de la porte de la chambre de sa femme.

Cette porte était entr'ouverte, il aurait pénétré dans l'appartement, et là il l'aurait vue suspendue

à un porte-manteau, à l'aide d'un lien fabriqué avec le bas de sa jupe, les pieds sur un banc

et le corps reposant en partie sur la table de nuit.

Il se serait empressé de la saisir et de la porter sur son lit.

 

Cependant, la rumeur publique accusait Calloch d'avoir assassiné sa femme et d'avoir ensuite tenté de la pendre

pour faire croire à un suicide.

 

Les voisins connaissaient les mauvais rapports qui existaient entre les époux et avaient souvent entendu

la femme Calloch dire qu'elle serait assassinée par son mari, qui la maltraitait depuis de nombreuses années.

D'ailleurs, le médecin, après avoir examiné le corps et constaté des traces de violences et des blessures,

déclara qu'il y avait lieu de surseoir à l'inhumation, la cause du décès pouvant être attribuée à un crime.

 

L'autopsie révéla que la femme Calloch avait été étranglée.

Aussi, le mari, interrogé par le magistrat instructeur, se vit-il contraint de rectifier en partie sa première version.

 

Il prétendit qu'en entrant dans la chambre il avait bien trouvé sa femme dans la position qu'il avait dite tout d'abord, mais que l'étoffe allait se rompre et qu'elle ne serait pas morte ;

qu'en la voyant ainsi, pris d'un accès de fureur, il se précipita sur elle, la saisit à la gorge et l'étrangla, en disant :

« Malheureuse, puisque tu as déjà commencé l'œuvre, finissons-la ! »

 

Cette seconde version, bien qu'elle soit l'aveu partiel du crime, n'est cependant pas plus admissible que la première.

 

Il résulte, en effet, des constatations médicales, que la femme Calloch a été étranglée au moyen d'une forte compression exercée par la main de l'assassin sur le cou de sa victime ;

que cette compression, qui a surtout porté sur le larynx, a été assez forte et assez prolongée pour produire l'asphyxie, en empêchant l'accès de l'air dans les voies aériennes, et que la tentative de suicide par pendaison n'est qu'une fable inventée par l'accusé pour détourner les soupçons de la justice.

 

La veille du crime, la femme Calloch avait déjà été serrée à la gorge par son mari, et le témoin Marzin, veuve Penhoat, constatait des marques noires sur sa gorge.

Elle avait de la peine à parler et craignait de retourner chez elle, « elle avait une mauvaise nuit à passer », et en effet, elle était étranglée cette nuit même, pendant son sommeil.

À d'autres personnes, alors qu'elle avait été mise à la porte par l'accusé, elle disait :

« Ne soyez pas étonnées, si vous entendiez dire un jour que j'ai été tuée par mon mari. »

 

Le soir du crime, elle demandait au chef guetteur de laisser les deux aînés de ce dernier venir passer la nuit près d'elle.

Enfin, le témoin Penhoat a entendu l'accusé tenir le propos suivant :

« Que je suis donc malheureux avec elle ! » et répéter à deux ou trois reprises différentes :

« Il n'y aurait qu'une seule chose à faire, il faudrait l'étrangler ! »

 

L'intérêt serait le mobile du crime.

 

L'accusé avait acheté à Lescoff une grande maison neuve et ne l'avait pas antérieurement payée.

Il devait à l'époque, de l'assassinat, en solder une partie, mais il n'avait pas la somme nécessaire pour effectuer

ce paiement partiel.

La victime avait une certaine somme placée à la caisse d'épargne d'Audierne.

Calloch voulait cet argent à tout prix pour compléter ce qui lui manquait, et sa femme s'y refusait.

 

L'accusé, tout en déplorant l'acte abominable qu'il a commis, ne manifeste aucun regret de la mort de sa femme.

Il n'a pas d'antécédents judiciaires et les renseignements fournis sur son compte sont bons.

D. — Depuis combien de temps étiez-vous marié ?

R. — Depuis vingt-quatre ans.

D. — Combien avez-vous eu d'enfants ?

R. — Cinq. Il m'en reste quatre.

D. — Vous viviez en mauvaise intelligence avec votre femme ?

R. — Non, au contraire.

R. — Votre femme a été internée à Morlaix ?.

R. — Oui, trois fois.

D. — Quelle en était la cause ?

R. — Toujours la même chose, la méchanceté. C'était un esprit diabolique.

 

Le président. Nous verrons si cela est exact. Votre femme avait de bons moments.

Calloch. — C'est vrai ; mais toujours la méchanceté dominait chez elle.

Elle aurait été la plus heureuse des femmes, si elle avait eu un bon caractère.

 

D. — Cependant, vous vous êtes livré sur elle à des actes de violence ?

R. — Jamais, monsieur le président ; ce n'est pas dans mon caractère.

D. — Quand les gendarmes sont entrés chez vous, ils ont vu le cadavre de voire femme complètement nu, sur le lit.

Croyez-vous cela convenable ?

R. — J'avais découvert le cadavre.

D. — Vous avez dit d'abord que vous aviez trouvé votre femme pendue et morte ?

R. — Je n'ai pas pu dire cela, puisque j’ai déclaré que je l'avais achevée moi-même.

D. — Oui, vous avez dit cela plus tard.

Le médecin a visité votre femme, et, soupçonnant un crime, a empêché l'inhumation.

Il a remarqué des empreintes très visibles de strangulation.

C'est alors que vous vous êtes décidé à faire des aveux.

R. — Je voulais attendre l'arrivée de la justice pour faire ma déclaration, car le bruit court vite dans notre pays.

D. — Expliquez comment votre femme est morte ?

R. — Toute la nuit, elle avait fait une vie d’enfer, me traitant de façon abominable,

tenant des propos que j'aurais honte de dire ici.

D. -- Vous ne répondez pas à ma question.

Comment, encore une fois, votre femme est-elle morte ?

R. — J'étais tellement excité, parce qu’elle m’avait menacé du couteau,

j'étais tellement irrité que quand je l'ai vue à moitié pendue, je l'ai achevée.

D. — Alors, vous l'avez tuée volontairement ?

R. — Oui, volontairement, car elle nous menaçait de mort, moi et mes enfants,

et il y aurait eu trois victimes au lieu d'une.

Le président. — En admettant que ce soit vrai, vous avez commis là un crime abominable.

Voilà une femme qui avait des idées troubles.

Elle était, cette nuit-là, d'après vous, sous l'empire d'une folie furieuse.

Vous étiez donc en présence d'une malheureuse folle, à qui vous, son mari, deviez des soins de protection.

Au lieu de cela, vous avez eu une idée : achever l’œuvre que, dans sa folie, elle avait commencée,

et vous l'étranglez de vos propres mains, avez-vous répété.

Vous avez commis un crime abominable, dont vous avez à répondre aujourd'hui et dont vous répondrez plus tard devant Dieu.

 

Le président dit que l'accusation est accusation d'assassinat et, pour justifier la préméditation,

il cite les propos tenus avant sa mort, par la femme Calloch qui craignait d'être étranglée par son mari.

 

R. — On ne peut pas approfondir les idées d'un fou.

D. — Il semblait que la malheureuse avait deviné le genre de mort que vous lui réserviez.

Elle craignait de mourir de vos mains, et vous l'avez tuée.

R. — Cela n'est que trop vrai.

Le président. — Un témoin vous a en tendu tenir ce propos très grave :

« Il faudra que je l'étrangle », en parlant ni votre femme.

R. — C'est complètement faux.

 

Le président explique à l'accusé que son système ne tient pas debout.

 

Au cours de ces explications, Calloch se met à rire.

 

Le président dit : — je vraiment étonné de voir un individu accusé d'assassinat avoir une pareille attitude.

C'est la première fois que je vois cela.

Personne ne songe ici à rire, entendez-vous ?

 

En résumé, Calloch reconnaît l'homicide et discute la préméditation.

 

1. — M. LE GOFF (Louis), gendarme à Pont-Croix, a fait les premières constatations.

 

Ayant reçu le 13 août, vers une heure de l’après-midi, un télégramme du sieur Calloch annonçant que sa femme

venait d'être trouvée pendue, ce gendarme s'est transporté au phare de la pointe du Raz où il a trouvé,

au premier étage, le cadavre de la victime étendu sur un lit complètement nu.

 

Le témoin rapporte les déclarations de l'accusé, qu'il interrogea dès son arrivée sur les lieux et dont la version, rapportée dans l'acte d'accusation, diffère sensiblement de celle qu'il a faite et maintenue depuis.

 

Le gendarme Le Goff fait un résumé des déclarations qu'il a recueillies au cours de son enquête ce même jour et dit, en terminant, que M. le docteur Hébert, appelé par Calloch lui même pour visiter le cadavre,

eut le soupçon d'un crime et émit l'avis qu'il y avait lieu de pratiquer l'autopsie.

 

Sur interpellation du président :

— Dès qu'on apprit la mort de la femme Calloch, la rumeur publique accusa son mari de l'avoir assassinée

et de l'avoir ensuite pendue pour faire croire à un suicide.

2. — M. ROBITAILLE, maréchal des logis, s'est rendu le dimanche 15 août, en compagnie du gendarme Le Goff,

au phare de la pointe du Raz pour y continuer l'enquête, en attendant l'arrivée du parquet.

Après constatations dans les appartements, il conclut qu'en raison du peu de solidité du porte-manteau,

l'hypothèse d'un suicide était inadmissible.

Comme il faisait remarquer à Calloch que le corps ne portait aucune trace de pendaison,

mais au contraire des traces de strangulation, Calloch renouvela son récit de !a veille, ajoutant les détails suivants :

— Ma femme était pendue par le bas de sa robe à la 2e patère de droite, l'étoffe allait se rompre

et elle ne serait pas morte.

Voyant cela et exaspéré de toutes les misères qu'elle m'avait fait endurer, je me suis dit :

« Puisque tu as commencé l'œuvre, finissons-là ! » et je l'ai étranglée.

Je n'ai pas avoué cela au gendarme Le Goff, parce qu'il y avait « une femme à la maison et que je ne voulais pas m'avouer coupable devant elle. »

 

Calloch a dû préméditer son crime car, pour être tout à fait libre, il avait éloigné sa fille,

qui a passé la nuit des 11 et 12 août chez l'institutrice de Lescoff.

La femme Calloch, quelques jours avant sa mort, n'avait point manifesté l'intention de se pendre ;

elle avait, au contraire, fait part de ses craintes à plusieurs personnes auxquelles elle avait donné à entendre

que son mari finirait par avoir sa vie.

 

Calloch, pendant l'autopsie du cadavre, ne faisait que trembler.

 

Il résulte des renseignements recueillis dans l'enquête que Calloch, bien que d'an caractère sournois,

était très parcimonieux, au contraire de sa femme, qui était très prodigue et gaspillait l'argent de la maison.

De là, une certaine antipathie entre ces deux caractères si différents, et des scènes qui se terminaient parfois

par des violences et des actes de folie de la part de la femme Calloch.

C'est à la suite de scènes de ce genre que cette dernière aurait été internée par trois fois différentes

à l'asile de Morlaix.

 

Le témoin ajoute, en rappelant les détails connus, que l'intérêt a été le mobile du crime.

3 - KERSAUDY (Clet-Yves), chef guetteur au bec du Raz, en Plogoff, dépose que le 12 août, vers 4 h. 1/2 du soir,

la femme Calloch est venue chez lui et a dit qu’elle allait prendre sa fille chez l’institutrice, à Lescoff.

Elle est revenue vers neuf heures et lui a demandé les deux plus grands de ses enfants pour l'accompagner au phare, car l'institutrice de Lescoff, sa bonne, ma fille et mon mari sont là, dit-elle, et j’ai peur qu'ils ne me fassent

un mauvais parti.

Le témoin lui répondant qu’il n’y avait que son mari au phare et que les autres étaient retournés à Plogoff, elle reprit :

« Alors, je n'ai pas peur », et s’en alla.

Elle n'avait aucune blessure à la tête »

 

Calloch était venu chez le témoin vers cinq heures du soir, avec l'intention de télégraphier à la préfecture

pour demander l'internement de sa femme, atteinte, disait-il de folie furieuse.

Il demanda si la dépêche passerait par Audierne, et sur la réponse affirmative du témoin, il s’écria :

« Alors, ne l'envoyez pas ! »

Calloch avait ajouté que sa femme le menaçait du couteau.

 

Sur interpellation : — D'après les gens du pays, Calloch serait brutal, mais pour moi, je ne l’ai jamais vu se livrer

à aucun acte de violence.

La femme Calloch était aimée de tout le monde ;

moi je ne la considérais pas comme folle, je crois plutôt qu'elle devait boire un peu.

 

Calloch. —  Ma femme était folle car et elle me menaçait du couteau.

4. — La femme ROHOU a reçu le 12 août, vers huit heures du soir, la visite de la femme Calloch,

au moment où l'on soupait.

On lui a offert à manger ;

elle a refusé, disant qu'elle ne pouvait pas avaler, son mari lui ayant comprimé la gorge.

Elle a même dit que sa vie était en danger quand elle se trouvait seule avec son mari et qu'elle ne pouvait pas

se coucher sur le côté, par suite des coups qu'elle avait reçus.

Elle portait une petite égratignure au-dessus de l'œil.

 

Il y a quinze ou seize ans, ajoute le témoin, j'allais à l'école à Lescoff, chez Mme Calloch, qui y était institutrice.

Je me rappelle très bien qu'à cette époque son mari la frappait.

Il la battait notamment parce qu'elle n'avait que des filles.

 

Calloch proteste, disant qu'il n’a jamais exercé de violences sur sa femme et qu'il a accepté ses enfants

tels que Dieu les lui a donnés.

 

5. — La nommée Jeanne PLOUHINEC, âgée de 70 ans, dépose dans le même sens, ajoutant :

— La femme Calloch m'a dit que lorsqu'elle était allée chercher sa fille chez l'institutrice,

celle-ci était sortie avec un couteau dans chaque main, mais qu'elle ne l'en avait pas menacée.

Au moment de son départ, comme je l'exhortais à prendre courage, la femme Calloch m'a répondu :

« Je suis obligée de lutter et je risque ma vie ! »

 

Sur interpellation :

— Calloch était très intéressé et refusait de la nourriture à sa femme et à ses enfants.

Je n'ai jamais entendu dire que la femme Calloch se livrât à des dépenses exagérées.

 

Calloch s'écrie : — Cette déposition est absurde, elle ne contient pas un mot de vérité.

 

6. — PANHOAT (Jean-Marie), 76 ans, guide à Plogoff, a entendu Calloch, quinze jours avant la mort de sa femme,

se plaindre de celle-ci, en disant :

« Que je suis donc malheureux avec elle ! » et ajouter à deux autres reprises :

« Il n'y aurait qu'une chose à faire, il faudrait l'étrangler ! »

Je ne sais ni le nom ni la demeure du jeune marin à qui Calloch a tenu ce propos.

 

Sur interpellation : — La femme Calloch était un petit peu folle et elle buvait quelquefois.

 

Calloch nie énergiquement avoir tenu le propos rapporté par le témoin.

7. — Catherine PRIOL, femme KERSAUDY, a reçu, la veille du crime et à deux reprises différentes, la visite de la femme Calloch, qui lui a fait certaines confidences au sujet de sa fille, qu’elle allait retirer de chez l'institutrice de Lescoff.

 

8. — La femme KEFSAUDY dépose dans les mêmes termes que son mari.

 

Sur interpellation : — Je ne me suis jamais aperçue que la femme Calloch fût folle, ni qu'elle bût ;

je l'ai toujours trouvée très convenable.

 

9. — TALAMOT (Mathurin), guetteur, dépose su sujet de la dépêche par laquelle Calloch voulait demander,

sous prétexte de folie furieuse, l'internement de sa femme.

 

10. — CHEVERT (Jean), de Plogoff, a rencontré, la veille du crime, la femme Calloch sortant de la maison d'école.

Deux femmes qui accompagnaient le témoin lui dirent qu’elles avaient entendu la femme Calloch tenir les propos suivants :

« Mon mari veut me faire interner à Morlaix, pour avoir plus librement des relations avec l'institutrice de Lescoff,

qui est sa maîtresse ».

 

Sur interpellation : — Je voyais la femme Calloch assez fréquemment ;

chaque fois que je causais avec elle, elle me paraissait avoir toute sa raison.

 

Calloch. — Ma femme disait très souvent que j'avais des maîtresses ; c'était son refrain.

 

11. — La veuve PENHOAT se rappelle avoir vu l'accusé, il y a neuf ou dix ans, battre sa femme,

une fois à coups de poing, une autre fois avec un morceau de bois.

La veille de sa mort, la femme Calloch, rencontrant le témoin, lui a dit qu'elle allait avoir à passer une mauvaise nuit, qu'elle avait déjà été serrée au cou par son mari, et, en effet, elle portait des marques noires sur sa gorge.

Elle avait de la peine à parler.

 

Le témoin a en outre entendu dire, et la femme Calloch lui a dit elle-même, que son mari l'a mise plusieurs fois dehors.

 

Calloch, dit la veuve Penhoat, était avare, car il gardait tout l'argent pour lui et n'en donnait à sa femme

que tout juste pour acheter du pain.

La femme Calloch ne buvait pas, et je n'ai jamais sous-entendu qu'elle s'adonnât à la boisson.

 

Calloch dit que cette déposition est un tissu de mensonges.

 

Le témoin persiste.

Il a même vu la femme Calloch se sauver, un jour, par la fenêtre, pour fuir son mari, qui voulait la battre.

 

Calloch. — C'est faux, comme tout le reste.

 

12. — YVONOU (Marie) a rencontré sur la route, un soir, vers onze heures, huit jours avant sa mort, la femme Calloch, que son mari avait mise dehors.

Elle criait et pleurait, disant :

« Ne soyez cas étonnées, si vous entendez dire un jour que j'ai été tuée par mon mari ! »

 

Sur interpellation : — J'ai entendu dire que Calloch battait sa femme.

—  Calloch. — Je n'ai jamais mis ma femme à la porte.

Cette malheureuse sortait à toute heure de nuit pour aller courir dans les bourgs et le long de la côte.

 

13. — M. le docteur HOMERY, qui a pratiqué l'autopsie du cadavre de la victime et procédé aux constatations médico-légales, résume ainsi ses conclusions :

— La femme Calloch a été étranglée au moyen d'une forte compression exercée par la main de l'assassin

sur la région du cou.

Cette compression, qui a surtout porté sur le larynx, a été assez forte et assez prolongée pour produire l'asphyxie

en empêchant l'accès de l'air dans les voies aériennes.

 

La tentative de suicide par pendaison n'est qu'une fable inventée par l’assassin pour détourner les soupçons

de la justice.

 

Après les témoins à charge, on entend dix témoins cités par la défense, au nombre desquels MM. DREUX,

inspecteur d'académie, et NONUS, inspecteur primaire.

Tous deux ont connu Mme Calloch, institutrice à Lescoff.

Cette femme leur a paru très singulière ; leur impression est qu'elle avait le cerveau déséquilibré.

 

M. Dreux ajoute même qu'un jour Mme Calloch vint le voir dans son cabinet par un temps affreux, habillée comme une véritable bohémienne, n'ayant qu'une seule chaussure et un enfant sur le dos.

Elle lui jeta, pour ainsi dire, sa démission à la figure.

 

Les autres témoignages apprennent que la femme Calloch se livrait à la boisson, abandonnant souvent le phare ;

elle emportait le linge, gaspillait l'argent.

Un jour dit un témoin, la femme Calloch a payé des sabots à tous les enfants de l'école d'Audierne.

Un autre dit qu'elle a voulu, une nuit, éteindre le phare, qu'elle l'a même éteint et s'en est vantée,

disant qu'elle voulait faire révoquer son mari.

M. Drouot, procureur de la République, prononce le réquisitoire.

Le principe, dit-il, sur lequel repose cette cause est le plus sacré qu'on puisse indiquer devant une juridiction.

C'est le respect de la vie humaine.

Aussi devons-nous nous inspirer de la protection et de la sauvegarde de cette idée.

Calloch a donné la mort à sa propre femme ; il a donné la mort à un pauvre être qui méritait cette immense pitié

à laquelle ont droit tous les êtres privés de raison.

Elle était folle et, comme toutes les folles, la pauvre femme menait une vie désordonnée ;

mais on ne saurait admettre comme excuses à un crime aussi abominable les difficultés de la vie

que l'accusé menait en compagnie de cette malheureuse.

Calloch a eu une idée bien conçue, bien arrêtée :

Se débarrasser de sa femme, qui lui était devenue à charge et allait lui coûter de l'argent.

Et le meilleur argument pour cette accusation, c'est qu'il n'avait qu'à attendre la réponse au télégramme

qu'il adressait au préfet du Finistère : il allait être débarrassé de sa femme, à la condition de payer,

à la condition de remplir ses devoirs vis-à-vis d'elle.

Le procureur de la République entre dans l’examen des faits et combat la version du suicide, qui est une comédie.

Il fait ressortir les impossibilités, les fantaisies du système de l'accusé.

Il y a eu, en réalité, mort violente, lâche égorgement d'une femme qui dormait peut être.

La préméditation, basée sur les éléments de la cause, est suffisamment établie.

Quant au mobile du crime, l'intérêt y a une large part.

 

Les circonstances atténuantes, dit en terminant M. Drouot, elles existent dans les antécédents de l'accusé ;

mais je dois finir par cette considération, que je crois exacte :

C'est que la situation de cette femme ne doit pas être invoquée comme une excuse.

Me de Chamaillard prend ensuite la parole.

J'ai à présenter, dit-il, devant vous la défense de Calloch, et je dois commencer par un aveu

qui vous étonnera peut-être :

C'est que je suis d'accord avec M. le procureur de la République, sur ce point du moins :

Calloch ne dit pas toute la vérité, et si ce qu'a dit Calloch n'est pas vrai, c'est qu'à l'heure où je plaide,

nous ne savons pas ce qui s'est passé.

Je vous dirai comment je pense que les choses se sont produites, comment elles ont dû se produire fatalement,

quand on connaît le caractère de l'accusé, celui de la victime et les propos rapportés.

Je défends Calloch ; ne croyez pas que sa meilleure défense sera ma parole.

Je ferai tout ce que je pourrai pour cet homme ; mais il y a quelque chose de plus éloquent que la parole d'un avocat, c'est la vie entière d'un homme qui a atteint sa soixante-troisième année, avec quelle réputation ?

Avec quelle conduite?

Calloch était un serviteur de l'État, un serviteur modeste, mais un serviteur parfait.

 

 

Le défenseur montre la femme Calloch, tantôt folle, tantôt méchante, faisant, par son caractère jaloux,

son caractère méchant, de la vie de Calloch un véritable supplice.

C'était absolument la femme de Socrate.

En présence de ces attaques qui se répétaient tous les jours, l'exaspération est telle chez cet homme

que la scène fatale s'est produite.

Comment s'est-elle produite ?

Nous n'en savons rien.

Mais on ne devient pas assassin tout d'un coup, à 63 ans, quand on a été honnête toute sa vie.

Il y avait une femme qui avait, ce soir-là, l'humeur belliqueuse, qui aura provoqué son mari par une discussion,

par des coups ; il y a eu une discussion féroce.

Alors, poussé à bout depuis vingt-quatre ans de cette existence impossible, Calloch l'a prise par le cou.

La pression a été dure, et il a rejeté un cadavre.

C'était sa revanche de 24 années.

Je vous livre cet homme, dit en terminant Me de Chamaillard, et je ne peux pas croire que vous l'envoyiez

aux travaux forcés.

Le jury rapporte un verdict écartant la préméditation et admettant des circonstances atténuantes.

 

En conséquence, Calloch est condamné à sept ans de réclusion, sans interdiction de séjour.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021