Fenêtres sur le passé

1891

Procès avec 28 accusés

Source : Le Finistère août 1891

 

Jamais, de mémoire de greffier, la Cour d'Assises du Finistère

n'a eu à juger un si grand nombre d'individus

dans un seul et même procès.

 

Songez donc, vingt-huit accusés !

 

Une vraie fournée !

 

Aussi a-t-il fallu préparer dans l'enceinte une installation toute spéciale pour tous ces personnages

que le banc des accusés était loin de pouvoir contenir.

 

En outre, toutes les brigades de gendarmerie de Quimper n'étaient pas de trop pour amener ce peloton à la barre,

et assurément toutes les menottes, autrement dit en argot, tous les « chapelets » ont dû être mises en service

ce-jour-là pour accoupler tous ces prisonniers.

 

L'affaire en elle-même, comme on peut le concevoir du reste, est assez compliquée de détails ;

il n'y a pas moins, en effet, de vingt-sept faits comprenant 229 questions.

Le Bihan (Alain), 30 ans, marin-pêcheur à Beuzec-Conq ;

Pézennec (Pierre-Alain), 48 ans ;

Croizier (René), 46 ans ;

Nivez (Jean-Marie) père, 44 ans ;

Nivez (Jean-Marie) fils, 18 ans ;

Guillou (Louis-Charles), 30 ans ;

Guirriec (Guillaume-Marie), 37 ans ;

Quélennec (Emmanuel-Guénolé), 34 ans, tous marins-pêcheurs à Concarneau ;

Le Mao (Marie-Françoise-Josèphe), journalière à Concarneau ;

Filiatre (Charles), 34 ans ;

Barrot (Jean-Marie), 38 ans ;

Droalin (Jean-François), 33 ans ;

Le Cras (Joseph-Emmanuel), 34 ans ;

Le Croz (Mathieu), 42 ans ;

Brisson (Alphonse), 28 ans ;

Cadaouen (Louis), 25 ans, tous marins-pêcheurs à Concarneau ;

Péron (Marie), femme Maviou, 19 ans, journalière à Concarneau ;

Pencoat (Marie), femme Cadaouen, 26 ans, ménagère à Concarneau ;

Le Naour (Louise), femme Croizier, 39 ans, buandière à Concarneau ;

Gourlaouen (Joseph) fils, 17 ans, marin pêcheur à Concarneau ;

Le Dréau (Jean), 51 ans, garçon meunier à Melgven ;

Orlit (Victor-Julien), 17 ans, marin-pêcheur à Concarneau ;

Le Gall (Marie-Jeanne), femme Guillou, 26 ans, journalière à Concarneau ;

Cadaouen (Jean-Pierre-Marie), 38 ans, marin-pêcheur à Concarneau.

 

Le banc de la défense est entièrement garni.       

Cependant elle n'a qu'une importance relative.

 

Il s'agit d'une association d'individus oisifs, paresseux, trouvant plus facile de vivre aux dépens des honnêtes gens que de chercher dans le travail

leurs moyens d'existence.

 

Toutefois, parmi ces accusés, il n'y en a guère que sept

qui aient des antécédents judiciaires, encore ces antécédents

ne sont-ils pas trop mauvais.

 

Tous ces individus font assez bonne contenance,

en vertu sans doute de cet adage :

« L'union fait la force. »

 

Nous les présentons dans l'ordre suivant :

Le Mao (Yves), 45 ans, marin-pêcheur à Concarneau ;

Herlédan (Yves-Marie-Laurent), 24ans, tailleur d'habits à Melgven ;

Maviou (Joseph), 25 ans, marin-pêcheur à Concarneau ;

Gourlaouen (Joseph) père, 55 ans, journalier à Concarneau ;

Nous y remarquons MM. de Chabre, Le Guillou, Le Bail, Couchouren, Broquet, Le Clech, Delaporte, Verchin et Lemarc'hadour.

 

M. le substitut Labordette occupe le siège du ministère public.

 

Il n'y a pas moins de 34 témoins cités.

 

Voici maintenant résumés aussi brièvement que possible, car ils sont nombreux, les faits relevés dans l'acte d'accusation :

 

Dans le courant de l'année 1890, la commune de Melgven avait été le théâtre de nombreux vols commis dans les mêmes circonstances et paraissant accomplis par les mêmes individus ;

mais malgré toutes les recherches, il n'avait pas été possible d'en découvrir les auteurs.

 

Au mois de janvier 1891, Herlédan (Yves), tailleur d'habits à Melgven, eut une discussion avec son beau-frère Guérard, qui lui reprocha d'avoir participé à un vol de ruches commis quelque temps auparavant.

 

Cette discussion, entendue par la victime de ce vol, amena l'arrestation de Herlédan.

 

L'instruction ne tarda pas à établir qu'il faisait partie d'une véritable association,

composée de marins-pêcheurs de Concarneau, dont la principale, sinon l'unique ressource, était le vol.

 

Les révélations de quelques-uns des accusés, leurs dénonciations réciproques, ont permis de constituer toute une série de vols commis par les membres de cette bande, dans les communes de Melgven, Beuzec-Conq et Lanriec.

 

Le 19 mars 1889, M. Guégan, notaire à Melgven, fut victime d'un vol des plus audacieux.

En l'absence de M. Rolland, son clerc, entre 7 et 8 heures

du soir, des malfaiteurs escaladèrent le mur du jardin, pénétrèrent dans l'étude en brisant un carreau de la fenêtre

et enlevèrent le coffre-fort qu'ils transportèrent

à 150 mètres de là, et dans lequel, après l'avoir fracturé,

ils enlevèrent une somme de 375 francs environ, y laissant

les titres, dont ils n'auraient pu facilement se débarrasser.

 

Dans la nuit du 26 au 27 février 1890, Le Bihan (Alain),

suivi de Le Coz (Mathieu), pénétra dans la boulangerie

de la veuve Berthou, au bourg de Beuzec-Conq, en escaladant une fenêtre située à 2 mètres environ du sol,

et où ils prirent trois pains de 15 kilogrammes chacun.

 

Ils les passèrent à Brisson qui était resté à l'extérieur et rentrèrent à leur domicile avec le produit de leur vol.

 

Au mois de septembre suivant, Le Bihan, aidé de Guillaume Guirriec, essaya un soir de commettre chez la même personne un vol de pain.

 

Il avait déjà escaladé la fenêtre, lorsque l'arrivée du domestique les contraignit à prendre la fuite.

Dans la nuit du 24 au 25 avril 1890, Le Mao, Herlédan

et Le Bihan se rendirent au moulin de Tromadur, appartenant

à Louis Guillou et attenant à sa maison d'habitation.

 

Là ils fracturèrent la porte qui était fermée à clef

et tous trois pénétrant dans le moulin y prirent trois sacs

de farine qu'ils transportèrent à Concarneau.

 

Au mois d'octobre 1890, Nivez père et son fils, Gourlaouen, Jean-Marie, Croizier et Pézennec, conduits par Le Mao,
qui les avait conviés à une expédition nocturne, se rendirent,

vers dix heures du soir, au village de Droguen, en Melgven, où habite Guengard et prirent dans la grange non fermée

à clef des pommes de terre qu'ils mirent dans des sacs et rapportèrent à Concarneau.

 

Vers la même époque, Le Mao y retourna avec Le Guillou, Gourlaouen, Joseph, Maviou, Le Bihan, Quélennec et Guiriec, et tous remplirent leurs sacs de pommes de terre dans la grange de Guengard,

où Le Mao avait conduit ses compagnons.

 

Enfin, quelques jours après, Le Bihan, accompagné de Guiriec, Filiatre, Baret, Droalin et Le Cras,

se rendirent à la même grange où ils commirent un vol de pommes de terre, dans les mêmes conditions.

En octobre ou novembre 1890, Le Mao convint avec Croizier, Gourlaouen et Pézennec de voler des pommes à cidre.

 

Un soir, vers dix heures, il les conduisit à la ferme de Guirriec,

à Loquennec, et, pendant que tout le monde dormait,

il souleva, à l'aide d'un bâton, la porte de la grange,

qui était fermée à clef, et, tous trois pénétrant à l'intérieur s'emparèrent d'une certaine quantité de pommes.

 

Dans les premiers jours de novembre 1890,

Gourlaouen proposa à Le Mao et sa fille, à Maviou, Nivez père, Herlédan et Croizier, de se joindre à lui pour aller voler

des pommes de terre à Melgven.

 

Ils acceptèrent sans hésiter, et l'accompagnant, la nuit, au village de Kervestost, ils y trouvèrent un tas de pommes

à cidre sur l'aire de Yves Guillou et en rempliront les sacs dont ils étaient porteurs.

 

Vers la même époque, Le Mao s'était rendu avec Gourlaouen et Maviou, vers 10 heures du soir,

au village de Kervespel, en Melgven, et avaient emporté trois ruches placées près de la ferme de Laurent Boutec.

 

En regagnant leur domicile, ayant aperçu un troupeau d'oies dans un champ, ils en avaient emporté trois

dans leurs sacs, après les avoir assommées.

Le 15 novembre 1890, Le Mao convint avec Herlédan, Maviou, Gourlaouen, Quiniou et Quélennec de voler

des pommes de terre à Beuzec-Conq.

 

Il les amena, vers dix heures du soir, au village de Kerambec, fractura la porte de la grange de la veuve Le Gall et,

pendant que Guillou faisait le guet, les autres

y entrant remplirent leurs sacs de pommes de terre.

 

Cette même nuit, Le Bihan et Guiriec pénétrèrent librement dans le hangar de Jean-Marie Piriou,

au village de Kerbléis, en Lanriec, et y volèrent quatre canards.

 

Dans la nuit du 22 au 23 novembre 1893, Le Mao, Herlédan, Croizier, Gourlaouen et Pézennec pénétrèrent,

vers 11 heures du soir, dans la grange de Guillaume Hervé, où ils espéraient trouver des pommes de terre,

mais leur espoir fut déçu et ils se retirèrent emportant une hache.

 

En regagnant Concarneau, ils passèrent par Kervilaouet, en Melgven,

et y prirent trois poulets qui étaient perchés dans l'aire à battre de François Le Deuff.

 

Au village de Kerampréoch, en Melgven, ils aperçurent un poulailler dressé contre l'écurie de René Flâtrès.

 

Le Mao y monta à l'aide d'une échelle et y trouva deux poulets qu'ils emportèrent.

Au mois de novembre ou de décembre 1890, la fille Le Mao ayant prévenu son père qu'elle avait  remarqué en passant au village de Pont-Harbe, en Melgven, des poulets

dans la crèche attenant à la maison de Jean Poupon,

Le Mao et Pézennec s'y rendirent, un soir, vers dix heures,

et après avoir fracturé la porte, prirent quinze poulets

qu'ils emportèrent dans leurs sacs.

 

Le 4 décembre 1890, Le Mao et Herlédan, accompagnés

de la fille Le Mao, Maviou, Le Bihan, Nivez père et Nivez fils, enlevèrent, vers dix heures du soir, trois ruches

qui se trouvaient auprès de la maison de Yves Berthou,

au lieu de Kerdail, et les mirent dans leurs sacs, après avoir asphyxié les abeilles à l'aide de vapeurs soufrées.

 

Ils allèrent ensuite au village de Croas-Toul,

en la même commune, et volèrent six ruches dans un courtil, a quelque distance de l'habitation de Le Beuze.

 

Le 31 décembre 1890, Le Mao conduisit Nivez père,

Nivez fils, Maviou, Guillou, Croizier et Cadaouen,

vers 9 heures du soir, à Kergrac, en Beuzec-Conq,

jusqu'à la grange de René Cotten.

 

Croizier et Cadaouen, craignant d'être surpris,

se retirèrent précipitamment sans rien voler.

 

Les autres entrèrent dans la grange et y rempliront

leurs sacs de pommes de terre.

 

En rentrant, ils s'emparèrent de trois poulets.

Enfin dans le mois d'octobre ou novembre de la même année, les accusés se répandirent dans les communes

de Lanriec, Melgven et Beuzec-Conq et dévastèrent les champs de pommes de terre de la région.

 

Se réunissant en diverses bandes, composées, tantôt de certains accusés, tantôt de certains autres,

ils ont enlevé des quantités considérables de pommes de terre dans les champs, dont ils emportaient ainsi,

en une nuit, une partie de la récolte.

 

Tous les faits relevés à la charge des accusés sont avoués.

 

Seul Le Mao nie avoir participé au vol commis le 19 mars 1889, au préjudice de M. Guégan, notaire à Melgven.

 

Après la lecture de l'acte d'accusation, M. le Président procède à l'interrogatoire des principaux accusés.

 

Le Mao, qui est l'auteur du vol le plus important, celui commis au préjudice do M. Guégan, notaire à Melgven,

nie énergiquement ;

mais Herlédan et la femme Maviou le chargent tous deux.

 

La fille Le Mao, qui, malgré son jeune âge a beaucoup d'aplomb, reconnaît avoir déclaré que son père avait volé

le coffre-fort de M. Guégan, mais elle ajoute que, si elle l'a dit, c'était poussée par Herlédan.

 

On procède ensuite à l'audition des témoins.

 

Leurs dépositions n'offrent guère d’intérêt.

 

Cependant les explications de M. Mouel, serrurier à Quimperlé, sont très concluantes.

 

Le ciseau à froid trouvé au domicile de Le Mao s'adapte parfaitement à la serrure du coffre-fort qui est en tôle d'acier.

 

L'expert en fait la démonstration sous les yeux dus jurés.

 

Après audition de douze témoins, l'audience est levée et renvoyée au lendemain 11 heures.

Audience du 31 juillet.

 

À 11 heures précises, la Cour rentre en séance.

 

Les débats continuent par les dépositions des témoins

qui sont vite entendus.

 

On renonce d'ailleurs à l'audition des deux derniers

de la liste.

 

À deux heures, M. le substitut Labordette

prononce son réquisitoire.

 

L'honorable magistrat, développant les charges de l'accusation, s'étend plus longuement sur le vol le plus important reproché à Le Mao, et passe rapidement sur les autres faits d'une gravité moindre ;

puis, faisant avec une grande netteté la part des responsabilités de chacun des accusés,

s'en rapporte à l'appréciation du jury qui, dit- il, saura faire œuvre de bonne justice.

 

Les défenseurs à leur tour rivalisent de zèle et de talent en faveur des accusés qu'ils ont été chargés de défendre.

 

À 4 h. 1/2 les débats sont terminés.

 

À 4 h. 40 le jury se retire pour délibérer et rentre en séance à 6 h. 1/2.

 

Sont condamnés :

1e - Le Mao pour vol qualifié et vols simples, avec admission de circonstances atténuantes, à 5 ans de réclusion,

sans interdiction de séjour ;

 

Pour vols simples :

2e - Herlédan, à 8 mois de prison ;

3e - Maviou, à 1 an ;

4e - Gourlaouen père, à 13 mois ;

5e - Le Bihan, à 8 mois ;

6e - Pézennec, à 4 mois ;

7e - Nivez père, à 4 mois ;

8e - Croizier, à 8 mois ;

9e - Guirriec, à 4 mois, avec application de la loi Bérenger ;

10e - Joséphine Le Mao (ayant agi sans discernement), acquittée et renvoyée en correction jusqu'à 20 ans ;

11e - Barret, à 2 mois.

 

Pour contravention de vol de récoltes dans les champs :

12e - Cadaouen, à 10 francs d'amende.

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Dernière mise à jour - Janvier 2021