Fenêtres sur le passé

1891

Perrinaïc, une compagne de Jeanne d'Arc

Source : La Dépêche de Brest 17 mai 1891

 

Perrinaïc, une compagne de Jeanne Darc

 

À l'occasion des fêtes d'Orléans, notre compatriote M. Quellien, vient de publier chez l'éditeur Fischbacher (Paris),

sur une Bretonne qui fut brûlée à Paris, neuf mois avant Jeanne Darc à Rouen, par les mêmes Anglais

et pour la même cause, une étude aussi intéressante qu'inattendue ;

l'auteur a bien voulu nous en communiquer les bonnes feuilles.

 

Nous offrons à nos lecteurs la primeur de cette dédicace.

Aux femmes de Bretagne

Lorsqu'on sort de la Cornouaille, avant d'entrer au pays de Tréguier,

de même que dans le Goëlo, on gravit des hauteurs, d'où la vue s'étend, sur la ligne de l'horizon, jusqu'à la mer bleuâtre.

 

Là se sont éteintes les vagues harmonies des vallons ou des bois,

et la mélancolie s'en va du cœur ;

les fraîcheurs de la brise qui passe dans le ciel inspirent

une soudaine énergie ;

l'antique héroïsme des Bretons qui foulèrent le même sol aimé

revient alors au souvenir.

 

C'est vers Gurunhuel, à quelques lieues de Guingamp,

ou sur le Ménez-Bré, qui domine tout le val trécorrois que Perrinaïc

dut bien des fois écouter le chant des voix aériennes.

 

Ce qu'elle ouït sur ces sommets, troublait son âme de prédestinée ;

dans ce paysage austère elle se sentait guérie de ses langueurs

de jeune fille ; 

les sages disent que le cœur fait silence,

lorsqu'il croit, dans la solitude entendre Dieu.

En ce temps-là, le nom de la Pucelle frappait tous les échos :

l'exemple de la bonne Lorraine tenta la vaillante Bretonne.

 

Comme les fileuses de Bretagne invoquées par du Guesclin, la petite Perrine eût versé le meilleur de son aumône pour la rançon des prisonniers de guerre ;

mais un rôle de douceur et de charité ne lui suffisait pas ;

elle préféra celui des trois Jeannes si glorieuses pendant la néfaste époque anglaise.

Bien que les ardeurs du patriotisme soient une forme de l'amour,

aux femmes convient d'ordinaire un dévouement plus discret.

 

En Perrinaïc s'épanouit toute la vertu bretonne, alliance de grâce

et de force, de courage et de tendresse :

la chevalerie est bien issue d'une terre celtique.

 

Renoncer aux délicatesses de l'amour,

ce fut la grande abnégation de Perrinaïc ;

elle ne dut pas sans doute réprimer à jamais tous les élans de son cœur, et sa fin ne fut pas sans les tristesses du regret,

sans le regret d'abandonner une jeunesse qui n'avait pas fleuri ! . . .

 

Les flammes du bûcher n'auront dévoré que son corps périssable ;

sa gracieuse image est du moins sortie des ombres de l'oubli.

 

Mais la cantilène que je murmure à sa mémoire, si j'ose l'adresser

à celles qui sont, dans ma pensée, les femmes de Bretagne,

daigneront elles l'entendre ! . . .

 

Un jour, elles élèveront peut être quelque témoignage du souvenir à cette petite Perrine

sur les collines de Gurunhuel, d'où elle aimait par les temps calmes écouter le carillon des cloches à Guingamp.

 

Qu'il n'y ait, au jour de cette consécration, que des femmes dans le cortège,

des Bretonnes portant les fleurs de la saison, primevères, bouquets d'aubépine, branches d'ajonc ou de genêt !

 

Quand vous irez à ce pardon, jeunes filles de mon pays natal, exaucez mon vœu, comme celui d'un éternel absent : devant la statue de Perrinaïc, sur le bord du chemin qui mène vers Tréguier, chantez quelques couplets du gwerz

qui fut composé en l'honneur de notre héroïne, loin de la Bretagne, dans la vieille langue de nos pères.

 

N. Quellien.

Paris le 1er mai 1891

Source : La Dépêche de Brest 26 novembre 1891

 

M. Quellien, le représentant actif et convaincu des vieilles choses bretonnes à Paris, l'organisateur du dîner celtique, le « bon barde », comme disent, dans un calembour affectueux, ses amis, raconte, avec une ingéniosité d'évocation touchante,

dans une brochure parue, il y a quelques mois, et dont nous avons reproduit

alors la dédicace « Aux femmes bretonnes », la vie d'une de ces inspirées

comme en connut le moyen âge, en ses temps les plus troublés, et qui a été, quelques mois durant, la compagne de Jeanne Darc.

 

Michelet la cita au début des deux admirables chapitres qu'il a consacrés

à Jeanne Darc :

« Dans l'espace de quelques années, dit-il, avant et après la Pucelle,

toutes les provinces ont leurs inspirées.

C'est une Pierrette bretonne qui converse avec Jésus-Christ... »

 

M. Quellien, restituant à son héroïne un nom plus breton, l'appelle Perrinaïc.

 

On ne sait en quelle année ni en quel lieu elle naquit.

M. Quellien nous la montre d'abord aux environs de Guingamp,

habitant, seule avec une jeune fille comme elle, une maison isolée, voisine d'une petite chapelle devant laquelle passait une route, et près de la lisière d'un bois.

 

Seule représentation contemporaine connue de Jeanne d'Arc,

esquissée en marge d'un registre par Clément de Fauquembergue,

greffier du parlement de Paris,

le 10 mai 1429.

Le siège d'Orléans venait d'être levé ;

la nouvelle en était arrivée, portée -e bourg en bourg par les bardes, les prédicateurs, qui chantaient la gloire de Jeanne, « envoyée de Dieu », et réveillaient dans les âmes bretonnes la vieille haine contre les Anglais.

 

Perrinaïc et sa compagne eurent-elles, dès ce moment, aussi leurs visions ?

 

Elles quittèrent la petite chapelle, leur maison, suivirent les hommes d'armes qui allaient à l'armée de Richemont, rejoignirent Jeanne.

 

D'action, à proprement parler, elles n'en eurent pas.

 

« Leur enthousiasme ne les portait pas à jouer un rôle, dit M. Quellien ;

c'étaient des humbles, et leur nature même se fût offensée rien qu'à paraître sous quelque semblant d'indépendance.

Perrinaïc n'avait en vue que la cause de Jeanne.

Si elle lisait la joie sur le franc visage de la Pucelle, elle s'essayait à lui sourire, mais discrètement, en hâte,

comme si le bonheur lui fût interdit et l'eût rendue tremblante.

Et si elle descendait dans la mêlée, derrière l'étendard de Jeanne, c'était en toute simplicité, comme elle entrait autrefois dans la moisson ;

le carnage consommé, les héroïnes pleuraient ensuite sur les morts... »

 

Les deux Bretonnes durent quitter Jeanne à Sully ;

prises à Corbeil par les Anglais, elles furent amenées à Paris, où, après un procès en cour d'église, qui dura six mois, Perrinaïc fut condamnée à être brûlée.

 

Sa compagne, considérée comme une innocente, fut chassée de Paris,

erra par les chemins et « périt, dit M. Quellien, à l'aventure ».

 

Jusqu'au dernier jour, Perrinaïc était demeurée fidèle à Jeanne Darc,

disant qu'elle « estoit bonne, et que ce qu'elle faisoit estoit bien et selon Dieu ».

 

Cela n'était pas pour lui concilier l'indulgence des Anglais.

 

Le jour de Noël, à Jargeau, elle avait communié deux fois et Jeanne trois fois ;

on la condamna comme sacrilège, et de plus comme hérétique,

car « Dieu s'apparoit souvent à elle en humanité, et parloit à elle comme amy

fait à autre , et la darraine (dernière) fois qu'elle l'avoit veu,

il estoit long vêtu de robe blanche et avoit une hucque vermeille par dessoubz...,

qui est aussi comme blasphème ».

 

Jeanne d'Arc à cheval.

Enluminure du manuscrit d'Antoine Dufour, Les vies des femmes célèbres,

Nantes, musée Dobrée, 1504.

Elle fut brûlée le 3 septembre 1430, neuf mois avant le supplice de Jeanne Darc, à Paris, devant le parvis Notre-Dame.

 

M. Quellien demande qu'on élève à l'humble et douce Bretonne un monument en granit de Kersanton,

sur l'une des collines armoricaines, vers Gurunhuel,

« d'où Perrinaïc aimait par les temps calmes écouter le carillon des cloches à Guingamp », ou sur le Ménez-Bré.

 

Il a joint à sa courte histoire une cantilène en breton, dans laquelle, redevenant barde après avoir été historien,

il chante la vie et la mort des deux pauvres filles :

 

Alors on aperçut un petit oiseau, — sans doute l'âme de Perrinaïc,

Qui s'envolait du bûcher, — venant faire les adieux à son amie ;

Autour de la jeune fille parut un sillon, — tout le monde étant aussi rouge que la braise, un blanc sillon de lumière ;

Et à mesure qu'il montait vers le grand beau ciel, — s'envolant, le petit oiseau sans tache.

S'éteignait le feu, derrière lui, — et le chemin des étoiles était blanc comme neige ;

Et montant vers le paradis, doucement — il chantait comme le rossignol dans Koat-ann-Noz...

Et voilà encore une des dettes qu'ont laissées — les Anglais chez les Bretons.

Sera l’ami des Anglais qui voudra, - quiconque est Breton ne leur pardonnera jamais.

Ce petit oiseau semble bien une réminiscence de la mort de Jeanne Darc ;

mais la mémoire de la Pucelle la pardonnera a M. Quellien qui unit Perrinaïc

la Bretonne et Jeanne la bonne Lorraine dans le même culte, laissant à celle-ci toute sa gloire et ne souhaitant pour celle-là, quatre siècles et demi après sa mort, que de revivre un peu, comme elle avait vécu,

« dans le rayonnement » de la grande inspirée.

Enluminure représentant Jeanne d'Arc

aux côtés de l'héroïne biblique Judith.

Martin Le Franc, Le Champion des dames, Paris, BnF, département des Manuscrits, ms. Français 12476, fo 101vo , 1440

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021