Fenêtre sur le passé

1891

Le conseil de révision - Les simulateurs

Source : Le Finistère janvier 1891

 

Les simulateurs.

 

Une conférence intéressante vient d'être faite dans une réunion de médecins militaires où l'on traitait de questions professionnelles.

 

Il s'agissait des cas où, pour échapper au service, des hommes simulent

des infirmités et l'on a cité des exemples véritablement curieux de ténacité

de la part de quelques soldats pour feindre une maladie destinée

à les faire renvoyer dans leurs foyers.

 

On se plaint quelquefois de la dureté des médecins militaires.

 

Il est juste de reconnaître qu'il y a des précédents qui peuvent les mettre

en garde contre les ruses habiles.

 

Le docteur Morère a cité un jour le cas d’un colporteur qui fut déclaré « bon pour le service », bien qu’il déclarât  

– par signe – qu'il était sourd-muet.

 

Un examen attentif du «sujet » avait fait reconnaître qu'il était parfaitement constitué.

 

D'ailleurs, son infirmité ne s'était déclarée qu'un mois avant le Conseil de révision, ce qui avait paru suspect.

 

On l'incorpora donc.

 

Au régiment, l'ancien colporteur continua à ne pas parler et à ne pas entendre.

 

On le soumit alors à toutes épreuves possibles.

 

On lui tira des coups de revolver près dès oreilles, on sonna derrière lui des fanfares aiguës de clairons.

 

Rien n'y fit.

 

« Au bout de quelques mois, on ne douta plus qu'il fut réellement devenu sourd-muet, et on le libéra.

 

Or, le colporteur avait conservé parfaitement l'usage de tous ses organes.

 

Avec une étonnante énergie, seulement, il avait persisté dans ses affirmations.

 

La nuit, pour ne point parler en rêve, il plaçait sur la langue un morceau de cuir qu'il enfonçait jusque

dans l'arrière-bouche.

 

Le jour, il mastiquait ses aliments sans remuer la langue et il en était arrivé à si bien simuler cette paralysie locale

que tout le monde s'y était trompé.

 

L'épilepsie est parfois simulée.

 

Ceux qui semblent atteints de ce mal ont l'écume à la bouche.

 

Or, cette écume provient simplement d'un morceau de savon caché sous la langue.

 

Le docteur Tarneau à qui le soin avait été confié d'examiner un de ses prétendus malades fit mine de s'intéresser beaucoup à son sort.

 

—Allons, dit-il à haute voix, ce malheureux est perdu...

 

Il n'y a plus qu'un moyen à tenter.

 

Je vais lui couper l'orteil du pied droit.

 

Il sortit ses instruments de sa boite de chirurgie et parut se disposer à commencer l'opération.

 

Le faux épileptique s'arrêta aussitôt au milieu de son accès et demanda grâce.

 

Ce docteur Tarneau était un partisan des remèdes énergiques.

 

Un autre soldat simulait la paralysie.

 

II le fit coucher sur de la paille.

 

Le docteur avait le cigare à la bouche.

 

— Ah sapristi ! dit-il tout à coup, en feignant une grande émotion, voilà que je viens d'enflammer la paille !

 

Le paralytique, instinctivement, se leva aussitôt:

 

— Vous voilà guéri, mon ami, fit-il en riant, tandis que le simulateur, tout penaud d'avoir été pris par un piège si simple, se résignait à prendre son service.

Un cas vraiment compliqué et demandant une singulière volonté, fut celui d'un soldat qui demandait la réforme sous prétexte

qu'il ne pouvait avaler.

 

En effet il tiquait en avalant et les aliments liquides repassaient

par le nez.

 

Il fallait qu'on lui serrât fortement le cou et qu'il appliquât sa main fermée contre la gorge pour opérer, encore avec quelque peine,

la déglutition.

Honoré Daumier (1808-1879),

Le conseil de révision à Passy en 1842, détail

On eut beau examiner le fond de la bouche, on n'y trouva point d'obstacle ; les amygdales n'étaient pas tuméfiées,

et aucune espèce d'altération ne se montrait au voile du palais.

 

Il y avait une si évidente contradiction entre son état de santé, qui était brillant, et celui que suppose la maladie

qu'on ne donna pas dans le piège.

 

On le fit surveiller et on le surprit un jour mangeant et buvant avec beaucoup de facilité : il avoua tout.

 

Les cas de simulation sont assez nombreux.

 

Mais c'est encore dans l'armée française qu'on en rencontre le moins.

 

La statistique a prouvé que c'est en Allemagne et en Belgique qu'ils sont les plus fréquents.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021