Fenêtres sur le passé

1894

Guissény

Un vicaire et un maire empêchent de danser

Source : La Dépêche de Brest 20 février 1891

Paul-Louis , il y a 69 ans, adressait une pétition

à la Chambre des députés pour les villageois de Véretz et d'Azai

que le préfet du département, à l'instigation du curé d'Azai,

« jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire,

conscrit de l'Église militante, impatient de se distinguer »,

empêchait de danser.

À Azai, depuis la Révolution, on dansait tous les dimanches,

sur la place du village ;

et de Véretz et des environs on accourait pour prendre part

à ce divertissement honnête.

Paul-Louis Courier de Méré

né le 4 janvier 1772 à Paris,

mort assassiné le 10 avril 1825

près de Véretz,

écrivain français.

« Depuis que les garçons, dans ce pays, font danser les filles, c'est-à-dire, depuis le temps que nous commençons d'être à nous, paysans des rives du Cher, la place d'Azai fut toujours notre rendez-vous de préférence pour la danse et pour les affaires.

Nous y dansions comme avaient fait nos pères et nos mères, sans que jamais aucun scandale, aucune plainte en fût avenue,

de mémoire d'homme ;

et ne pensions guère, sages comme nous sommes, ne causant aucun trouble, devoir être troublés dans l'exercice de ce droit, antique, légitime, acquis et consacré par un si long usage, fondé sur les premières lois de la raison et du bon sens ;

car, apparemment, c'est chez soi qu'on a droit de danser :

et où le public sera-t-il, sinon sur la place publique ?

On nous en chasse néanmoins... »

Comme autrefois les bonnes gens d'Azai,

les jeunes gens de Guissény s'étaient assemblés,

il y aura après-demain dimanche quinze jours, trois jours avant

que carnaval revînt, sur la place du bourg, et là, vêpres entendues, en règle avec l'église et ne croyant mal faire, s'étaient mis à danser.

On riait, on sautait, on s'animait joyeusement,

sans nulle pensée mauvaise, quand soudain, non loin de là,

on vit se dessiner, avancer dans un dandinement,

indice d'une sainte colère, M. le vicaire de la paroisse.

Danser, sur la route, un dimanche, après vêpres, l'avant-veille du jour de saint Carnaval !

Le curé d'Azai, en 1822, faisait appel au préfet, qui prenait un arrêté, envoyait les gendarmes.

C'était le bon temps.

En 1891, le vicaire de Guissény dut se contenter d'aller quérir l'adjoint.

Il s'avançait donc, suivi de ce bras séculier.

Et rien qu'à le voir, ironique et brave, on sentait en lui la résolution d'affronter les plus sataniques dangers.

Et considérez la bonté d'âmes des jeunes gens et des jeunes filles qui dansaient.

À l'approche du vicaire, d'un coup la danse cessa ;

on se rangea respectueusement des deux côtés de la route ;

le vicaire passa lentement, examinant chacun l'un après l'autre ;

il tira un papier de sa poche, griffonna quelques noms, puis,

pensant l'effet produit, rentra à la cure.

Et sur toute la route, la jeunesse, revenue à la gaieté

et trouvant la scène parfaitement ridicule, se reprit à danser.

On dansa le lendemain, et l'histoire véridique raconte

que la gaieté se manifesta sans encontre.

On dansait le surlendemain, jour de carnaval, mardi gras,

marqué depuis des siècles pour toutes les joyeusetés.

On dansait, on chantait.

Tout à coup, surgissent à—l'horizon trois silhouettes.

Cette fois, c'est M. le maire en personne, flanqué de son secrétaire, et accompagné de M. l'adjoint.

Il va droit au premier groupe

et enjoint formellement aux danseurs de s'arrêter.

On respecte l'autorité à Guissény, même quand elle prête à autre chose.

Le premier groupe obtempéra.

M. le maire marcha au second groupe :

« Allons, vous aussi, faites-moi le plaisir de mettre fin à ces spectacles réprouvés par M. le vicaire ! »

Du second groupe, il passa à un troisième ;

mais les deux premiers se sont ravisés, la danse recommence, et c'est alors, pendant quelque temps,

la plus plaisante scène qu’on puisse voir :

le maire n'interrompant un groupe que pour courir à un autre qui ne cède aux objurgations municipales

que pour redanser de plus belle, quand le premier magistrat de la commune a porté ses efforts à côté.

On dit même qu'à la fin, le maire s'impatienta, invoqua la loi et son autorité,

tira un coin de son écharpe dont il avait eu soin de ceindre sa poitrine, menaça du violon municipal.

Mais je n'en veux rien croire.

L'histoire serait trop drôle.

On a donc dansé, les trois jours gras, à Guissény, au nez et à la barbe du vicaire, du maire,

de l'adjoint et du secrétaire de mairie, et l'on a bien fait.

J'espère qu'on y dansera encore, joyeusement, sur la place publique, devant tout le monde,

les filles sous les yeux de leurs mères, et si M. le recteur de Guissény est avisé,

il réprimera un peu le zèle intempérant de son vicaire et fera, comme ce curé de Véretz, paroisse de Paul-Louis,

homme sensé, instruit, octogénaire quasi, mais ami de la jeunesse, trop raisonnable pour vouloir la réformer

sur le patron des âges passés, et la gouverner par des bulles de Boniface ou d'Hildebrand.

— C'est devant sa porte qu'on danse, ajoutait Courier, et devant lui le plus souvent.

Loin de blâmer ces amusements, qui n'ont rien en eux-mêmes que de fort innocent, il y assiste, et croit bien faire,

y ajoutant par sa présence, et le respect que chacun lui porte, un nouveau degré de décence et d'honnêteté.

Sage pasteur, vraiment pieux, le puissions-nous longtemps conserver pour le soulagement du pauvre,

l'édification du prochain et le repos de cette commune, où sa prudence maintient la paix,

le calme, l'union, la concorde.

Courier écrivait ces lignes en 1822, et son curé de Véretz était déjà vieux jeu.

Qu'est-ce que le bonhomme, s'il vivait encore, pourrait-être en 1891 pour M. le vicaire de Guissény ?

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