Fenêtres sur le passé

1891

L'éclairage des appartements

Source : La Dépêche de Brest 28 décembre 1891

 

L'éclairage des appartements a bien quelques rapports avec le chauffage domestique.

 

Il est même d'une utilité beaucoup plus générale et presque obligatoire,

dans toutes les saisons

et sous toutes les latitudes.

 

L'art de l’éclairage, qui remonte évidemment à une très haute antiquité,

est resté pendant fort longtemps dans l’enfance.

 

Les magnifiques résultats auxquels nous sommes arrivés sont dus à une série de recherches

et de découvertes dont les plus anciennes n'ont guère qu'un siècle de date.

 

Ce n'est, en effet, que depuis 1783 que cet art a fait des progrès sérieux.

 

Nous n'avons pas l'intention de parler aujourd'hui de l'éclairage électrique, qui n'a pas encore cinquante années d’existence, et qui, bien que prenant chaque jour un peu plus d'importance, n'est pas encore très répandu ;

nous pourrons en dire quelques mots une autre fois.

 

Pour le moment, nous ne voulons nous occuper que de l'éclairage obtenu par la combustion de certains corps.

Mais avant d'aller plus loin, il n'est peut-être pas mauvais

que nous indiquions comment on peut comparer l'intensité,

c'est-à-dire le pouvoir éclairant de deux lumières, de deux sources lumineuses.

 

Voici un procédé à la portée de tout le monde.

 

Supposons qu'il s'agisse, par exemple, de comparer une lampe

à une bougie.

 

On se renferme dans une chambre parfaitement close,

ne recevant aucune lumière de l'extérieur.

La bougie étant allumée, est posée sur une table, pas loin d'un écran, comme disent les physiciens ;

c'est-à-dire d'une feuille de papier blanc, tendue verticalement.

 

Cette feuille de papier peut, du reste, être remplacée

par un morceau de toile blanche, etc.

 

On place, entre la bougie et l'écran, un corps opaque ;

une baguette en bois, verticale, convient parfaitement.

On voit alors, sur l'écran, une ombre bien distincte, bien foncée,

une partie des rayons que la bougie envoyait sur l'écran ayant été arrêtés par la baguette opaque.

 

On allume ensuite la lampe qu'on place d'abord auprès de la bougie.

 

Cette lampe éclairera la première ombre, qui deviendra moins obscure que primitivement ;

mais il en apparaîtra une seconde qui, elle, sera éclairée par la bougie seulement.

 

Partout ailleurs, l'écran recevra des rayons lumineux à la fois de la lampe et de la bougie.

 

Les deux ombres, qui se dressent l'une à côté de l'autre, peuvent ne pas avoir la même largeur ;

on n'y fait aucune attention.

L'important, c'est de les amener à avoir la même intensité,

c'est-à-dire à paraître aussi sombres l'une que l'autre.

 

On y arrive par tâtonnement, en faisant varier la distance

de l'une des sources à l'écran.

 

Quand on est parvenu à ce résultat, c'est évidemment la lumière

la plus éloignée qui a le plus d'intensité, qui éclaire le mieux.

 

Si on désire savoir non seulement quelle est la lumière qui éclaire

le mieux, mais encore quel est le rapport de leurs intensités,

on est obligé de recourir à un petit calcul.

 

On mesure alors la distance de chacune des lumières à l'écran,

et on élève au carré chacun des nombres trouvés,

c'est-à-dire qu'on le multiplie par lui-même.

 

Les intensités des deux sources lumineuses sont entre elles

en raison inverse des carrés des distances.

 

Ce principe, un des plus importants de l'optique, se démontre mathématiquement,

par des considérations assez simples, mais que nous n'avons pas à développer ici.

 

Supposons que, quand les deux ombres sont bien semblables, la bougie se trouve à 2 mètres,

et la lampe à 3 mètres de l'écran.

 

Les carrés de 2 et de 3 sont 4 et 9.

D'où l'on conclut que l'intensité de la lampe dont on s'est servi est, à celle de la bougie, comme 9 est à 4 ;

autrement dit, 4 lampes, comme celle-là, éclairent autant que 9 bougies.

 

On peut encore procéder d'une manière plus simple.

Tout le monde sait qu'une goutte d'huile fait,

sur une feuille de papier blanc, une tache qui parait claire ou obscure, suivant la position où l'on se place.

 

Si on met cette feuille entre deux lumières, la tache cesse d'être visible quand les deux côtés sont également éclairés.

 

On n'a plus qu'à mesurer les distances des deux lumières à la feuille

de papier, et à calculer comme nous l'avons indiqué plus haut.

 

Ce qui précède paraîtra peut-être bien théorique et bien peu intéressant

à plusieurs de nos lecteurs ;

hâtons-nous donc de revenir à l'éclairage pratique.

 

L'éclairage par la combustion emploie des corps solides, des corps liquides et des corps gazeux ; mais tous doivent satisfaire à une condition de première importance, qui est de brûler facilement et avec une flamme éclairante.

 

La quantité de chaleur dégagée n'a généralement pas grand intérêt ici ; cette chaleur est même parfois plus gênante qu'utile.

 

Pour obtenir une flamme éclairante, le combustible employé doit être assez riche en carbone.

 

C'est, en effet, au carbone très divisé et incandescent que renferme la flamme qu'elle doit son éclat.

 

Si on introduit dans une flamme éclairante un corps froid quelconque, la lame d'un couteau, une soucoupe, etc.,

il s'y forme immédiatement une tache de noir de fumée, tandis que rien de pareil n'a lieu avec celle de l'hydrogène,

qui est très chaude, mais sans éclat.

En général, toutes ces parcelles de carbone brûlent

et disparaissent à la partie extérieure de la flamme ;

si cela n'a pas lieu, elle devient fumeuse.

 

Les principaux combustibles solides utilisés pour l’éclairage

sont les bois résineux, la résine, certains corps gras,

la stéarine qui en provient, la cire, et, depuis cinquante

ou soixante ans seulement, la paraffine, qui se prête

si bien à la confection des bougies translucides, incolores

ou diversement colorées.

 

L'usage des bois résineux ne se retrouve plus que chez certaines peuplades primitives.

 

Quant à la chandelle de résine, avec sa mèche en mauvais fil,

on s'en sert encore dans quelques campagnes, principalement en Bretagne.

À Rennes, on fabrique une assez grande quantité de ces chandelles,

qu'on appelle des oribus.

 

Les corps gras solides sont employés depuis une haute antiquité.

 

Le suif en particulier servait, chez les anciens, à faire des chandelles

qui avaient des joncs comme mèches.

 

Plus tard, les joncs furent remplacés par de l'étoupe un peu tordue.

 

Mais ce fut un immense progrès quand, au onzième siècle, les chandeliers (fabricants de chandelle) de Paris eurent l'idée de substituer à l'étoupe

des mèches de coton filé.

 

Tout fiers de leur innovation, ils faisaient vendre leur marchandise

dans les rues de la capitale, par des individus qui criaient :

« Chandelle de coton, chandelle,

« Qui plus arde cler qu'une estoile ! »

 

L'usage de la cire remonte aussi assez loin, semble-t-il ;

mais elle ne paraît pas avoir été employée chez nous avant le huitième ou le neuvième siècle.

 

Les chandelles de cire ont été appelées bougies, parce que,

suppose-t-on, la matière première qui servait à les fabriquer d'abord venait de la ville de ce nom.

Olivier de Serres, appelé  quelquefois le père de l'agriculture,

à qui nous devons l'introduction des vers à soie en France,

et qui vivait de 1539 à 1619, nous fait savoir que, de son temps,

on fabriquait des bougies de diverses couleurs, jaunes, rouges, vertes, bleues, jaspées, etc.

 

Mais il a bien soin d’ajouter que l’usage n’en convenait qu'aux princes

et aux grands seigneurs.

 

La chandelle de suif était bien assez bonne pour les autres.

 

Il paraît qu'il en était encore de même longtemps après,

car on raconte que Mme de Maintenon, marquise,

ne se trouvait pas assez grande dame pour brûler des bougies.

 

C’est aussi vers l'époque d'Olivier de Serres que les habitants des campagnes commencèrent à se servir

de la chandelle de résine qui brûle en pétillant et en répandant plus de fumée que de lumière.

 

On avait bien soin, du reste, de ne l'allumer que quand il n'y avait pas de feu dans l'âtre.

 

Quant aux belles bougies de toutes les couleurs dont parle Olivier de Serres, que les princes et les grands seigneurs étaient seuls dignes d'employer, elles étaient bien au-dessous de nos bougies stéariques, si répandues aujourd'hui.

Elles avaient, il est vrai, une odeur beaucoup moins désagréable

que les chandelles de résine ou de suif,

mais il fallait aussi les moucher à chaque instant.

 

Il est vrai que, sous ce rapport,

nos aïeux se montraient on ne peut plus accommodants.

 

Dans une réunion quelconque, tout le monde se prêtait de bonne grâce

à cette petite opération.

 

Utilisation de la mouchette

Lavoisier ne raconte-t-il pas, quelque part, qu'il a vu, en 1781, dans un théâtre,

les spectateurs quitter leurs places pour aller moucher les bougies d'un lustre ?

 

Dire qu'il n'y a pas un siècle qu'on sait fabriquer des bougies qui se mouchent seules !

 

J. D.

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Dernière mise à jour - mars 2021