Fenêtres sur le passé

1890

Deux femmes tuées à Sainte Christine

Plougastel Daoulas

Source : La Dépêche de Brest 15 et 16 juillet 1890

 

Après la catastrophe de Saint Jean, de pénible et douloureuse mémoire,

la commune de Plougastel vient de nouveau d'être mise en émoi par un drame sanglant.

 

Un cultivateur habitant le village de Sainte-Christine a tué, dans la soirée du 13, deux femmes à coups de couteau.

 

Le drame s'est produit dans les circonstances suivantes :

Sainte-Christine est situé à trois kilomètres de Plougastel.

Le village, que traverse la route, est assez important.

Une maison d'école et une chapelle s'y trouvent.

La paisible population de Sainte-Christine n'était guère troublée que par les querelles de deux de ses habitants.

 

La femme Gourmelon, née Marie Grignoux, une des victimes, et André (Joseph),

le meurtrier, nourrissaient l'un contre l'autre des sentiments peu tendres.

À plusieurs reprises, de vives altercations s'étaient produites.

Cette haine manifeste et connue de tous n'aurait pourtant pas eu de si tragiques conséquences, sans le caractère du meurtrier.

 

André, qui est âgé de 42 ans, passait en effet pour être violent et brutal.

Sa femme, qui n'a échappé à la mort que par un miracle, on le verra par la suite, était une véritable martyre.

Alcoolique avéré, il maltraitait les siens avec une brutalité inouïe.

Sa femme, ses enfants et ses deux belles-sœurs, qui habitaient sous son toit, avaient souvent à souffrir de dangereuses violences.

Un jour, si l'on en croit la rumeur publique, il aurait essayé de pendre un de ses fils.

Une autre fois, il tirait un coup de fusil sur sa femme, et, l'ayant manquée,

il prétendait avoir tiré sur son chat.

La famille André habite une des maisons situées à gauche de la route en venant du côté de Plougastel.

Cette maison, qui n'a rien de particulier et qui ressemble à toutes les maisons de cultivateurs,

se compose d'une grande pièce qui prend jour sur le chemin par une porte et une fenêtre.

 

La famille Gourmelon demeure en face, sur le côté droit du chemin.

La maison, à peu près identique à la précédente, abritait, outre la victime, son mari et trois enfants en bas âge,

dont un de six mois à peine.

 

Ce voisinage n'était pas fait pour adoucir les rapports aigres dont nous parlions tantôt.

À chaque heure du jour, André et la femme Gourmelon se trouvaient en présence

et chaque fois c'était de nouvelles invectives.

Le 13, la femme André se rendait à Brest avec trois de ses enfants pour y vendre des fraises.

Voulant profiter des réjouissances organisées à l'occasion de la fête nationale et de l'escadre, elle y restait.

 

André demeurait donc seul au logis avec ses deux belles-sœurs,

parmi lesquelles Louise Bot, sa deuxième victime,

une vieille fille de 52 ans et le plus jeune de ses fils.

Au soir, André n'était pas trop ivre.

C'est du moins ce qui semble résulter des témoignages

que nous avons recueillis.

La nuit semblait donc se passer fort calmement, lorsque,

vers neuf heures et quart, le bruit d'une vive altercation se fil entendre.

 

On perçut notamment une voix crier :

« Animal, tu rentres dans le trou ! »

La querelle fut immédiatement suivie de cris et de sanglots.

 

Redoutant un malheur, l'instituteur, M. Premel,

se leva et se dirigea vers le point d'où partaient les cris.

 

Il entra chez les époux Gourmelon et se trouva aussitôt en présence

d'un spectacle horrible.

La femme Gourmelon gisait sur le sol, couverte de sang.

La tempe gauche était ouverte par une plaie béante.

Autour d'elle, ses deux petites filles, de 8 à 10 ans pleuraient,

le mari appelait au secours.

 

M. Premel porta la malheureuse sur un banc et lui adressa la parole :

« Marie-Jeanne, qu'avez-vous donc ? Levez-vous ! »

Mais toutes les questions et tous les soins furent inutiles et il ne put la rappeler à la vie.

 

Chez André, une scène analogue se passait.

 

Mme Premel, qui s'était empressée de suivre son mari, trouva Louise Bot couchée sur un banc,

ensanglantée et évanouie.

Après une demi-heure de soins, elle put lui faire reprendre ses sens.

Louise Bot paraissait, à ce moment-là, très forte.

Elle voulut se lever, mais Mme Premel l'en empêcha et s'aperçut que par une plaie horrible qu'elle avait au flanc,

les intestins sortaient.

Les douleurs devinrent aussitôt atroces.

La pauvre fille se plaignait horriblement.

 

Elle ne perdait pas cependant connaissance et comme on lui demandait qui l'avait frappée,

elle répondait qu'elle ne savait pas.

 

Elle le savait pourtant et le drame fut rapidement reconstitué.

 

Soit que la femme Gourmelon, obéissant à une impulsion que l'on devine, se soit approchée de la fenêtre pour l'invectiver de nouveau, soit pour toute autre cause non encore établie, André se serait rué sur la route et un véritable carnage se serait produit.

 

Au paroxysme de la fureur, aveuglé par sa haine,

André frappa la femme Gourmelon d'un large couteau dont il s'était muni.

C'est sans doute en voulant l'empêcher de commettre son forfait, que sa belle-sœur a été atteinte.

 

Son autre belle-sœur a été aussi effleurée par l'arme, car sa jupe a été percée.

Cependant la pauvre Louise ne tardait pas à succomber dans une agonie atroce.

Transportée sur une table, inondée d'éther par Mme Premel dont elle ne cessait de réclamer les soins intelligents,

elle luttait contre la mort avec une telle énergie que quatre personnes ne suffisaient à la maintenir.

Vers dix heures et demie, elle rendait le dernier soupir en refusant encore d'accuser son beau-frère.

 

Quand le docteur Kermarec, qu'on avait mis un certain temps à prévenir, arriva vers onze heures de Plougastel,

il ne trouva plus que deux cadavres et il dut se borner

à procéder à la constatation des décès et des blessures

les ayant occasionnés.

 

Le résultat de son examen prouve que le meurtrier

a déployé un acharnement inouï dans son œuvre de mort.

 

Outre de nombreuses blessures sans importance,

la femme Gourmelon porte à la tempe droite

une plaie béante pénétrant jusqu'à l'os, mais n'intéressant que la peau et les tissus musculaires sous-cutanés.

Son étendue est de trois centimètres.

La blessure qui a occasionné la mort est située au-dessous du sein gauche, dans la région cardiaque.

C'est une plaie très nette.

La pointe du couteau arrivant directement sur l'os a dévié et a pénétré jusqu'au cœur par un espace intercostal.

 

Louise Bot a été tuée par un coup au flanc gauche.

L'arme pénétrant dans la zone hypogastrique a déterminé une hémorragie interne qui a entraîné la mort.

 

Dans les deux cas, l'hémorragie externe a été si abondante qu'une véritable mare de sang couvrait le sol.

 

La docteur Kermarec, qui s'était empressé d'accourir sur les lieux,

n'a quitté Sainte-Christine que vers trois heures du matin.

Les autorités, ainsi que le maire de Plougastel, dont la résidence n'est pourtant pas très éloignée,

ne sont arrivés que le lendemain.

M. le juge de paix de Daoulas s'est empressé de s'assurer de la personne du meurtrier et de le confier aux gendarmes de la brigade de ce canton, qui le gardent à vue dans la maison même, à côté du cadavre de sa belle-sœur.

 

Le parquet ne s'y est rendu qu’hier matin.

M. Buisson, substitut du procureur de la République, et M. Lacaze, juge-suppléant, faisant fonctions de juge d'instruction, ont immédiatement commencé leur enquête.

 

André a commencé à simuler l'inconscience.

Aux diverses questions qui lui ont été posées, il a feint d'ignorer son crime.

La nuit du double meurtre, devant sa belle-sœur agonisante, il paraissait en proie à une vive douleur.

Ma chère sœur ! Ma chère sœur! répétait-il... avec des sanglots.

Cela ne l'empêchait pas, quelques heures après,

toujours devant le cadavre, de manger avec le plus grand appétit et de réclamer de l'eau-de-vie.

Une preuve terrible allait le forcer à abandonner

son système de défense.

 

Le couteau dont il s'était servi et qui avait disparu

était retrouvé caché derrière une poutre.

Ce couteau, large et effilé, est pareil à ceux dont se servent les bouchers.

Il servait, en effet, à égorger les porcs.

Il était couvert de sang et une touffe de cheveux y était restée collée.

 

En présence de cette arme terrible dans la main, car il est très vigoureux,

André continua à répondre qu'il ne savait pas, mais plus faiblement.

Pour expliquer le sang, il se borna à répondre qu'il avait égorgé un cochon il y a quinze jours

et quand on lui fit remarquer que le sang était frais, il baissa la tête d'un air accablé.

Le meurtrier ne se fait d'ailleurs aucune illusion sur le sort qui l'attend.

Au coin de l'âtre, où il est assis, les menottes aux mains, sa grande préoccupation est de savoir

s'il ira en Nouvelle-Calédonie.

Il s'inquiète aussi de savoir, si l'autopsie faite, on le conduira à Brest à pied.

J'ai une voiture, répète-t-il, je ne veux pas faire la route à pied.

 

D'un autre côté, s'il sanglote et s'il geint, il ne perd pas le sentiment des choses matérielles,

il mange et il boit de fort bon appétit, et il a recommandé de mettre de la paille fraîche dans ses sabots.

 

Si la douleur d'André semble légèrement affectée, en revanche celle de sa femme fait peine à voir.

Dès qu'on lui apprit la chose à Brest, d'une façon un peu rude,

la pauvre femme s'empressa de regagner Sainte-Christine.

 

En y arrivant, elle s'est évanouie.

Depuis, elle ne cesse de pleurer et d'entourer son mari de soins, oubliant tout dans son malheur,

les brutalités anciennes et le crime récent.

 

Nous disions en commençant qu'elle n'avait échappé à la mort que par un miracle.

La chose est loin d'être exagérée.

Comme on disait à André :

« Mais si votre femme avait été là, vous l'auriez tuée aussi ? », le misérable a répondu :

« Si elle avait été là, oui, peut-être... »

 

C'est donc à son absence qu'André devra de n'avoir pas à répondre d'un crime de plus.

L'autopsie n'aura lieu que ce matin.

Elle n'a pas été faite jusqu'ici par suite de l'état du docteur Miorcec, médecin légiste,

qui se trouve en ce moment souffrant.

Un autre médecin commis pour le remplacer se rendra aujourd'hui, dès la première heure, à Plougastel,

avec le juge d'instruction et le greffier.

Ce n'est, d'ailleurs, qu'une simple formalité, mais c'est une formalité nécessaire.

 

André sera aussitôt après conduit à Brest, où il sera mis à la déposition du parquet.

 

Les obsèques des victimes auront lieu ensuite.

Source : La Dépêche de Brest 17 juillet 1890

 

Le crime de Sainte-Christine ne comporte pas de longs développements.

Tandis que les drames passionnels sont généralement entourés de détails qui n'apparaissent qu'au fur et à mesure que l'instruction avance, celui-ci se présente avec une simplicité brutale.

Pas de dessous, pas de circonstances cachées, rien.

Rien que la haine et l'alcool qui mettent le couteau aux mains de cet homme et cet homme tue comme un fou, comme une brute.

La journée d'hier n'est donc pas venue ajouter grand-chose au récit très complet que nous en avons fait hier.

La suite de l'enquête n'a fait que confirmer ce que nous avons dit.

Dès la première heure, M. Lacaze, juge suppléant, chargé de l'instruction, s'est rendu à Sainte-Christine,

accompagné de M. Havret, commis greffier, et du docteur Kermarec,

commis pour procéder à l'autopsie des cadavres.

Ces messieurs, arrivés vers dix heures, se sont immédiatement occupés de la recherche d'un local

où l'on put procéder aux constatations médicales.

Le vestibule de la maison d'école a été choisi.

Tandis que l'on y transportait les cadavres et que l'on installait une sorte de table en posant des planches

sur des tréteaux, M. Lacaze procédait à un nouvel interrogatoire du meurtrier.

 

Le magistrat, tenait surtout à préciser les points essentiels

et à fixer les bases de l'instruction.

André a confirmé ses premières déclarations.

 

Il était assis sur le banc placé près de sa fenêtre,

lorsque la femme Gourmelon vint le provoquer.

Il saisit alors le couteau qui se trouvait sur la table, sortit et frappa.

Le meurtrier a tué sa victime au milieu même de la route.

Tous les coups ont porté tandis qu'elle était debout.

Le premier a été sûrement celui de la tempe, qui a dû être donné

par derrière, tandis que la femme Gourmelon fuyait.

 

L'interrogatoire n'a pas trouvé une autre cause à la blessure

de la belle-sœur que celle que nous avons donnée hier.

C'est sûrement en voulant empêcher son beau-frère de commettre

le meurtre qu'elle a été blessée mortellement.

André continue à dire qu'il ne savait ce qu'il faisait.

Mais la provocation de la femme Gourmelon semble, sinon établie,

au moins possible, car son mari et ses enfants avouent

qu'elle est sortie de chez elle au moment même du crime.

L'autopsie a commencé vers une heure.

Personne n'y a assisté, sauf M. Lacaze, le greffier, et les hommes employés comme aides.

Les gendarmes gardaient l'entrée de la maison d'école, contre la grille de laquelle la population était massée.

 

André a été en ce moment confronté avec les cadavres.

Il n'a pas manifesté une très vive émotion et a refusé d'assister à l'autopsie.

 

Le docteur Kermarec a commencé son examen par la femme Gourmelon.

Après avoir procédé aux opérations chirurgicales préliminaires, le jeune et habile praticien a confirmé

et développé son premier diagnostic.

La mort a été surtout occasionnée par la blessure du sein gauche.

La pointe du couteau est venue buter sur une côte, dont le cartilage est sectionné.

L'arme a alors dévié et a pénétré avec tant de violence que le cœur a été complètement perforé.

C'est ce que nous laissions prévoir hier.

 

La femme Gourmelon porte un assez grand nombre d'autres blessures, notamment celle de la tempe.

Les doigts ont été également hachés, sans doute dans un geste de la victime pour se garer.

 

Confirmant toujours notre première version, le docteur Kermarec a établi que Louise Le Bot a succombé

à une hémorragie interne, conséquence de sa blessure au flanc gauche.

Cette blessure suit une ligne s'étendant de l'ombilic à l'épine iliaque antéro supérieure gauche.

Huit à dix centimètres environ du péritoine pariétal (grand épiploon), sortaient par les lèvres de la plaie.

 

Le docteur a constaté en outre que le couteau trouvé chez André s'adaptait parfaitement aux blessures.

L'autopsie a été suivie de la reconnaissance des cadavres.

 

Les corps ont été mis dans les cercueils, la tête seule découverte, et ces derniers ont été sortis dans la cour

qui précède la maison d'école et qui n'est séparée de la route que par la grille dont nous parlions tantôt.

Le mari de la femme Gourmelon, la femme d'André et son autre belle-sœur ont alors reconnu officiellement les corps.

 

Cette pénible et émouvante scène terminée, M. Lacaze, le greffier et le docteur Kermarec ont repris la route

de Plougastel et l'on a immédiatement procédé aux obsèques.

La majeure partie de la population y assistait.

 

Quant à André, il a été immédiatement dirigé sur Daoulas, où il passera la nuit, pour arriver ce matin à Brest.

Son désir s'est réalisé.

Il a été conduit au chef-lieu du canton en voiture.

Source : La Dépêche de Brest 28 octobre 1890

 

On sait combien fut grande dans le pays l'émotion causée par ce drame épouvantable

où deux existences humaines étaient supprimées.

Nous avons donné en son temps des détails très complets sur cette affaire, qui remonte au 13 juillet dernier.

L'information, comme on le voit, n'a pas été longue.

Nous voici au dénouement.

Un peu avant midi, l'accusé fait son entrée au milieu des gendarmes.

La salle d'audience est à peu près remplie.

André, qui est de taille ordinaire, est vêtu, comme les marins de nos côtes, d'un pantalon de coutil gris, d'une vareuse et d'un béret.

Il ne porte pas de barbe.

Sa physionomie n'est pas dure et son attitude est des plus réservées.

Les mains croisées sur ses genoux et la tête basse, le corps inerte,

il a l'air accablé.

 

Un amas de hardes, de linges ensanglantés et étalés devant le bureau de la cour, attire les yeux du public.

Ce qui frappe le plus l'attention, c'est l'arme meurtrière

placée sur le pupitre du président.

On dirait un vrai coutelas.

Mesurant 37 centimètres dans toute sa longueur, cet instrument,

dont le manche est épais, à la pointe très effilée

et le tranchant excessivement fin.

La lame seule n'a pas moins de 23 centimètres de long

et est toute couverte de sang.

Le siège du ministère public est occupé par M. Frétaud.

Me Le Bail est assis au banc de la défense.

 

À midi, l'audience est ouverte.

 

Après l’accomplissement des formalités d’usage, il est donné lecture de l’acte d’accusation, qui est ainsi conçu :

Le 13 juillet dernier, le nommé André (Joseph), agé de 40 ans, cultivateur à Sainte Christine, en Plougastel Daoulas, rencontrait, en rentrant chez lui vers neuf heures du soir, une voisine, Marie-Jeanne Barbe Gourmelon âgée de 31 ans, et échangeait avec elle quelques injures, ce qui d’ailleurs leur arrivait fréquemment.

 

Il était dans sa demeure depuis quelques instants,

lorsque la femme Gourmelon vint à sa fenêtre

« crier après lui ».

Furieux, il saisit un grand couteau de boucher qui lui sert

à saigner les porcs et se précipite sur la route.

Sa belle-sœur, Marie-Louise Le Bot, âgée de 52 ans, célibataire, sort immédiatement après lui pour le retenir,

mais en vain ;

on trouve aussitôt sur la route les deux femmes

mortellement frappées.

Le corps de la femme Gourmelon porte plusieurs blessures :

le cœur est transpercé et la mort a été instantanée ;

Marie-Louise Le bot porte au flanc gauche une blessure de vingt centimètres de profondeur,

d’où s’échappent les intestins, et succombe une heure après.

 

André est resté sur les lieux.

 

Il est marié et a trois enfants de 14, 12 et 7 ans ;

deux belles-sœurs, Marie-Louise Le Bot, l’une des victimes, et Claudine Le Bot, qui donna l’alarme,

vivaient sous son toit.

Adonné à l’ivrognerie, André était redouté, violent, lorsqu’il se trouvait sous l’influence de la boisson.

 

Il prétend, ce qui est contesté, qu’au moment du crime il était en état d’ivresse.

Il n’avait aucun motif de haine contre sa belle-sœur et ne parait l’avoir frappée que parce qu’elle intervenait

dans sa discussion avec la femme Gourmelon.

 

Cette dernière était mariée et avait trois enfants de 9, 8 ans et 7 mois.

Ses querelles avec André étaient fréquentes.

M. le président, s’adressant à l’accusé :

— Vous comparaissez devant le jury sous une double accusation de meurtre, fait le plus grave

que l’on puisse reprocher à un homme.

Il résulte des renseignements recueillis à l'information que vous aviez le grand tort de boire.

Alors, vous deveniez violent, agressif, dangereux.

Autrement, vous passez pour un homme doux.

Votre femme déclare que vous l'avez battue plusieurs fois.

Vous avez tiré un jour un coup de fusil sur des personnes de votre maison qui se sauvaient.

C'est vrai cela ?

 

R. — Oui.

M. le président. — Je ne dis pas que vous avez eu l'intention de tuer.

Cependant, quand on tire sur quelqu'un un coup de fusil, on ne peut pas dire qu'on a des intentions humaines.

Vous n'avez pas cessé de boire, cependant !

Cela aurait dû vous corriger, car chez vous l'irascibilité naît de l'influence qu'a sur vous la boisson.

 

Le président arrive à la scène du double meurtre.

 

D. — Votre femme n'était pas là le 13 juillet ?

R. — Elle était allée à Brest. Je l'ai conduite au Bateau.

D. — En revenant du bateau, que s’est-il passé entre vous et la femme Gourmelon ?

 

André hésite. Il finit par répondre :

— Je ne me souviens pas.

 

Le président rappelle que l'accusé et la femme Gourmelon échangeaient souvent des injures.

D. — Vous avez eu même un petit procès avec elle ?

R. — Oui, pour un passage. Je me suis arrangé ; j'ai cédé la route.

Le président.

— Un autre jour, vous avez donné devant le maire dix francs à la femme Gourmelon ; vous l'aviez injurié.

D. — Eh bien, en revenant du bateau, vous avez eu avec elle une dispute. Pourquoi ?

R. — Je ne sais pas.

D. — Cette femme est rentrée chez elle, après que vos belles-sœurs furent intervenues pour faire cesser la scène.

R. — C'est vrai.

D. — Que s'est-il passé ensuite?

 

André réfléchit longuement, le président est obligé de renouveler la question.

 

André dit enfin que la femme Gourmelon était venue à la fenêtre crier après lui.

 

Le président. — Ce n'est pas grand-chose, cela.

Cependant, vous l'avez bien punie.

Vous n'avez pas supporté que cette femme, qui était peut-être bavarde, vous injuriât, et vous êtes allé chercher cela (le président montre un énorme couteau).

Vous avez dû réfléchir.

Que pensiez-vous en ce moment ?

 

R. — Elle m’avait dit de sortir.

D. — Et vous êtes sorti ?

R — Oui.

D — Il est évident que ce n'était pas avec de bonnes intentions, armé comme vous l’étiez.

Qu’avez-vous fait alors ?

R — Je me dirige vers la femme Gourmelon, et ma belle-sœur s'est jetée entre nous.

 

Le président — Oui, vous lui avez introduit toute la lame du couteau dans le flanc.

Vous vous êtes jeté sur la femme Gourmelon, vous lui avez porté quatre coups, dont un a percé le cœur ;

un autre a perforé le poumon.

La femme est tombée puis c'était fini !

Vous n’avez pas paru regretter d'avoir tué la femme Gourmelon.

Cela ne vous a pas touché, vous êtes allé tranquillement remettre le couteau en place.

 

André baisse la tête et ne répond rien.

 

Le président. — Le couteau porte encore des traces de sang, plusieurs cheveux collés.

Vous voyez André, l’affaire est grave ; elle est aussi simple.

Donnez des explications.

Pourquoi avez-vous commis ces crimes ?

André reste inerte et ne souffle mot.

 

Le président. — Voilà où mène l'ivrognerie.

Cependant, je dois dire à votre honneur que, le matin du 13 juillet,

vous ne vous doutiez pas que la journée finirait par cet épouvantable drame.

 

On procède ensuite à l’audition des témoins assignés, au nombre de dix.

Le premier qui se présente est la nommée Claudine Le Bot, demeurant à Sainte-Christine.

C'est la belle-sœur de l'accusé.

Le témoin pleure, s'égare en des contradictions.

Le président est obligé de le rappeler au sentiment de la vérité.

Il résulte de sa déposition que le 13 juillet dernier, vers 9 h. ou 9 h. 1/2 du soir, elle se trouvait chez elle lorsque la femme Gourmelon vint crier sur son beau-frère, près de la fenêtre.

André est alors sorti.

Elle ne l'avait pas vu prendre de couteau ;

ce n'est que lorsqu'il est entré, qu'elle a aperçu entre ses mains

un grand couteau qui sert à égorger les porcs.

 

Elle avait entendu la dispute sur la route,

entre André et la femme Gourmelon.

C'est sa sœur, Marie-Louise, qui était sortie pour les séparer

et faire rentrer André.

 

Un instant après la sortie de sa sœur,

elle s'est rendue jusqu’au seuil de la porte,

près duquel elle a remarqué sa sœur étendue sans connaissance.

 

Claudine Le Bot alla demander du secours à Magdeleine Calvez, à laquelle se joignit le nommé Kervern.

 

À son retour, elle trouva son beau-frère, qui soutenait sa sœur, qu'on portait sur un banc, à son domicile.

Marie-Louise Le Bot a prononcé quelques paroles, nais on ne comprenait que ces mots :

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! »

 

Claudine Le Bot ajoute que son beau-frère était violent quand il était sous l'influence de la boisson ;

et chaque fois qu'il était ivre, elle s'enfuyait.

Elle a reçu d'André un coup de pied au côté droit, en mai dernier.

Il a fallu, dit-elle, que la femme Gourmelon vint jusqu'à sa fenêtre crier après son beau-frère

pour que celui-ci ressortisse ;

sans cela le malheur ne serait pas arrivé, car après sa première dispute avec la femme Gourmelon,

il était rentré en fermant la porte au verrou, pour aller se coucher.

2. — Le témoin suivant, Jean Gourmelon,

cultivateur à Sainte-Christine en Plougastel-Daoulas

est le mari de l'une des victimes.

Sa déposition est assez courte.

Voici ce qu'il déclare :

Je n'ai jamais eu de chicanes avec André,

mais ma femme se disputait quelquefois avec lui

lorsqu'il était ivre.

Ma femme buvait quelquefois.

Cependant, le jour du crime,

elle n'était pas sous l'influence de la boisson.

Ce soir-là, m'étant aperçu que ma femme n'était pas

à la maison, je suis sorti pour la faire rentrer,

car je ne voulais pas la voir se disputer avec André,

qui était venu la chicaner ;

mais quel fut mon effroi lorsque je la trouvai étendue sur la route !

Je la transportai immédiatement à la maison et lui découvris la poitrine ;

en apercevant les blessures qu'elle portait, je dis à mes enfants: « Votre mère est morte ! »

 

Sur interpellation de M. le président, le témoin dit : «  Je ne sais pourquoi ces disputes avaient lieu. »

 

Après la déposition du témoin, lecture est donnée du témoignage écrit de la femme de l’accusé, non assignée.

Elle déclare qu'elle a été frappée par son mari, qui est violent et ivrogne ;

cependant, il est doux, quand il est à jeun.

3 — M. le docteur Kermarec est entendu le troisième.

L'honorable docteur a été chargé de faire une double autopsie.

Il résume à l'audience les constatations énumérées dans son rapport.

 

Le corps de la femme Gourmelon portait de nombreuses traces de coups, ainsi que des éraillures à la face

et aux mains.

Plaie pénétrante au mamelon droit,

une autre au mamelon gauche de haut en bas

et sur une étendue chacune de trois centimètres.

Au bras gauche, une plaie pénétrante de quatre centimètres.

À cet avant-bras, autre plaie pénétrante et superficielle.

Enfin, à la hauteur de la tempe droite, plaie d'une étendue de six centimètres, allant jusqu'au-dessous du milieu

de l'arcade sourcilière.

 

L'épanchement de sang, dit le témoin, a été très considérable et des caillots très volumineux remplissaient

la cavité thoracique.

 

M. le docteur Kermarec passe ensuite aux constatations qu'il a faites sur le cadavre de Marie-Louise Bot.

Dans la région hypogastrique gauche, plaie pénétrante, exactement à quinze centimètres de l'ombilic,

sur une étendue de six centimètres et ayant une direction horizontale.

L'ouverture était béante et le mésocôlon descendant perforé.

Une artère iliaque a été atteinte par l'arme.

 

M. le docteur Kermarec conclut ainsi :

— La mort de la femme Gourmelon a été causée par la perforation du cœur et l'hémorragie interne

qui s'en est suivie.

Marie-Louise Bot a également succombé à une hémorragie interne.

Après sa déposition, le témoin indique sur les vêtements inondés de sang le passage de l’arme.

 

Le président à l'accusé.

— C'est avec cette arme que vous avez frappé ?

R. — Je crois que oui.

 

Le défenseur demande si le docteur peut dire dans quel sens et comment le coup a atteint la fille Le Bot.

 

Le docteur répond qu'il n'est pas ici pour faire des hypothèses; il doit rester sur le terrain clinique.

 

Le défenseur insistant, le docteur dit que la fille Le Bot peut avoir été atteinte en se jetant pour détourner le coup.

L'arme a été maniée avec une grande puissance.

4. — Le quatrième témoin, Calvez (Josèphe),

est une enfant de huit ans, fille du premier mariage de

l'une des victimes, c'est-à-dire de Marie -Jeanne Grignoux,

femme Gourmelon.

Sa déposition est également très courte.

Elle déclare que, vers neuf heures du soir, sa mère était sortie

de la maison, laissant ses sabots près d'un lit.

Peu de temps après, elle entendit crier dehors ;

son beau-père sortit aussitôt et rapporta sa mère dans la maison.

L'enfant dit que sa mère n'était pas ivre ce soir-là.

 

Sur interpellation de M le président :

— Entre le moment où ma mère est sortie et celui où les cris

ont été entendus, ma mère avait pu faire à peine cent pas.

 

5. — M. Abarnou, maréchal des logis de gendarmerie à Daoulas,

qui a fait une longue et très minutieuse enquête dans cette affaire, résume très brièvement les constatations qu'il a faites

et que mentionnent ses procès-verbaux.

 

M. le président.

— Vous avez été chargé de prendre des renseignements sur le caractère et la réputation de l'accusé ;

quels sont les résultats de votre enquête à ce sujet ?

 

Le témoin.

— Les personnes que j'ai interrogées m'ont dit qu'André, dans son état normal, avait un naturel doux et assez facile, mais qu'il buvait souvent et qu'alors, sous l'empire de l'ivresse, il devenait violent, brutal,

souvent envers les personnes de sa maison.

 

Dans cet état, ses voisins le redoutaient beaucoup.

6. — Le sixième témoin, M. Prémel (François), âgé de 39 ans, instituteur à Sainte-Christine fait connaître que le 13 juillet dernier, vers 9 h. moins ¼, il entendit André

et la femme Gourmelon s'injurier grossièrement.

Les deux belles-sœurs d'André réussirent à faire rentrer

leur beau-frère chez lui.

La femme Gourmelon resta quelques moments sur le seuil

de sa porte, puis revint près de l'habitation d'André,

dont la porte était fermée.

 

Le témoin comprit qu'elle réclamait à André de l'argent qu'il lui devait,

en ajoutant une qualification injurieuse à sa demande.

 

Les deux belles-sœurs d'André sortirent pour prier la femme Gourmelon de rentrer chez elle.

 

Cette dernière s'éloigna un peu, criant et gesticulant ;

les demoiselles Le Bot l'invitèrent à se taire pour ne pas exaspérer André qu'elles avaient assez de peine,

disaient-elles, à calmer ;

mais ce dernier étant survenu, la disputa recommença et des injures furent prodiguées de part et d'autre.

Les belles-sœurs d'André réussirent à le faire rentrer à son domicile pendant que de son côté Gourmelon

faisait rentrer sa femme.

 

M. Premel ajoute :

— Je rentrai chez moi et me mis au lit ;

mais, à peine couché, j'entendis un grand cri, accompagné de lamentations.

Je me hâtai de retourner sur le lieu de la scène.

J'entrai chez Gourmelon, je vis sa femme étendue, sans mouvement, et constatai bientôt qu'elle était morte.

Je me rendis ensuite près de la belle-sœur d'André, qui venait d'être frappée mortellement

et qui expirait environ une heure et demie après.

7. — Voici le témoignage le plus important, celui de Mme Prémel, institutrice à Plougastel-Daoulas.

Mme Prémel déclare que, la 13 juillet dernier, vers 9 h. 1/2 du soir,

elle entendit des cris d'enfants et des bruits de voix ;

son mari sortit aussitôt et elle le suivit sur les lieux.

La femme Gourmelon venait d'être transportée chez elle

et ne respirait plus.

À ce moment on l'appela en lui disant :

« Venez vite par ici, il y a encore une morte ! »

Elle se rendit près de la victime et la reconnut pour la fille Le Bot,

à qui elle prit la main ;

elle constata que la blessée vivait encore.

Environ une demi-heure après, elle ouvrit les yeux.

Mme Prémel lui demanda si elle la reconnaissait ;

la victime répondit « oui ».

Un cordial, qui avait été porté par le meurtrier, lui fut donné.

André, dit Mme Prémel, paraissait très affecté et hurlait plutôt qu'il ne criait, disant :

« Ma pauvre sœur !... Ma pauvre sœur ! … »

Mme Prémel ajoute que, lorsque la fille Le Bot se sentit un peu plus forte, elle se leva sur le banc

où elle avait été étendue et qu'elle la mit sur son séant.

Alors elle s'aperçut qu'elle était couverte de sang et remarqua que la victime avait au flanc gauche une plaie béante d'où sortait une partie de ses intestins.

Elle pria Mlle Le Bot de lui faire connaître la personne qui l'avait frappée ;

celle-ci répondit :

« J'ignore qui m'a porté ce coup. »

En ce moment, André s'approcha de sa belle-sœur et voulut l'embrasser ;

mais celle-ci le repoussa des deux mains.

Mme Prémel dit qu'à six fois différentes elle posa cette question à la victime, que, chaque fois aussi,

son beau-frère s'approchait d'elle aussitôt ;

toujours elle le repoussait avec les mêmes gestes, brusques et rapides.

Jusqu'à ce moment, la pauvre fille n'avait pas semblé percevoir ses douleurs ;

mais vers dix heures, les souffrances devinrent atroces et il fallut se mettre à quatre pour la tenir ;

elle ne disait que ces mots :

«Encore, encore, frottez-moi ! Madame Prémel, je vous aime bien.»

À 10 h. 1/2, elle expira.

 

Le meurtrier, continue le témoin, se trouvait alors assis près du foyer.

Je lui dis :

« Malheureux, ne regrettez-vous pas d'avoir tué votre belle-sœur

et la femme Gourmelon ? »

— « Je regrette, répondit-il, ma belle-sœur,

qui a toujours été bonne pour moi et mes enfants ;

mais si la femme Gourmelon avait vécu, je ne lui aurais jamais parlé ! »

 

Invité par le président à donner quelques renseignements

sur le caractère de l'accusé, Mme Prémel déclare qu'elle le connaît depuis cinq ans, que ce n'est pas un méchant homme

dans son état normal ;

il est honnête ;

malheureusement il boit souvent, surtout dans la saison des fraises.

« La femme Gourmelon, ajoute le témoin, buvait aussi et, le jour du crime, vers trois heures, elle était ivre. »

Mme Prémel parle également d'un coup de fusil qu'André aurait tiré en décembre dernier

aux abords de son habitation.

Elle crut d'abord que le coup avait été tiré par un braconnier.

Plus tard, elle entendit dire que c'était André qui avait tiré sur sa femme.

André soutenait qu'il avait tiré sur son chat.

8 —Vient ensuite le sieur Pédel (Joseph), aubergiste à Sainte-Christine.

Ce témoin rapporte qu'André est venu, le soir du crime, vers 8 heures 1/2, prendre une consommation chez lui

et qu'il n'a pas remarqué qu'il fût ivre.

Il était seulement, dit-il, un peu influencé par la boisson.

 

Pédel ajoute :

—Trois quarts d'heure après, quand j'ai entendu crier du côté de chez André, je suis sorti ;

j'ai couru vers cet endroit, et on m'a raconté ce qui venait d'arriver ;

j'ai parlé à André, et certainement il savait bien ce qu'il avait fait.

9. — Le témoin suivant est un nommé

Kervern (Christophe), ouvrier au port de Brest,

habitant Recouvrance.

Le 13 juillet, dit-il, vers neuf heures ou neuf heures 1/2

du soir, je me trouvais dans ma maison située

à 20 ou 30 mètres de celle d'André,

lorsque j'entendis celui-ci et la femme Gourmelon

qui se disputaient.

André la traitait de « sale p... »

L'opinion du témoin est que la femme Gourmelon

se trouvait à ce moment chez elle et non sur la route.

André seul, dit Kervern, paraissait ivre.

 

Le témoin dit encore :

— Je suis resté chez moi et vingt minutes après, j'ai entendu crier : « Elle est tuée ! »

 Je suis sorti immédiatement et j'ai vu, près de la maison d'André, sa belle-sœur étendue à terre sans connaissance.

André, qui était près d'elle, disait :

« Pauvre belle-sœur, elle va mourir ! »

On avait déjà transporté le cadavre de la femme Gourmelon chez elle.

 

10. — Le dernier témoin, Madeleine Calvez, âgée de 40 ans, cultivatrice à Sainte-Christine,

ne dit que très peu de chose.

Aussitôt après la scène, on est venu l'appeler, elle est sortie et a trouvé étendue sur la route Marie-Louise Le Bot, qu'elle a aidé à transporter dans la maison.

Elle a remarqué qu'en ce moment André paraissait avoir du chagrin.

Il faisait même, dit-elle, semblant de pleurer.

Il est en outre à la connaissance du témoin qu'André et la femme Gourmelon s'insultaient journellement,

surtout quand ils étaient ivres, ce qui leur arrivait souvent à tous deux.

M. Frétaud, procureur de la République, prononce le réquisitoire et commence ainsi :

— Messieurs les jurés, il semble que le canton de Daoulas ait le triste privilège d'être particulièrement fertile

en attentats contre les personnes et les existences humaines.

 

— Depuis sept ans que j'ai l'honneur d'occuper ce siège, j'ai vu se dérouler devant vous bien des affaires

où le sang avait une large part ;

j'ai retenu des débats douloureux, de longues audiences pénibles pour tous,

et il y a des noms qui me rappellent de lugubres souvenirs.

À Hanvec, à Irvillac, à Daoulas, le sang a coulé ;

des existences humaines ont été supprimées, et il faut, par une triste fatalité, à cette longue série de victimes, ajouter deux autres affaires.

Messieurs, celle-ci aura un nom dans les annales judiciaires ;

on parlera longtemps du crime de Sainte-Christine.

 

M. Frétaud fait le portrait des deux personnages antipathiques l'un à l'autre.

Il montre André violent, brutal ;

il conteste que l'accusé ait été bon mari, bon père ;

il était mauvais voisin.

Arrivé à la scène du double meurtre, l'organe du ministère public la retrace dans un langage émouvant ;

il voit dans les faits l'intention homicide, par le nombre des coups, leur violence, leur précision,

M. Frétaud dit en terminant :

— J'ai horreur du sang des victimes ;

je déploierai toute mon énergie pour en arrêter le cours.

Eh bien ! Le sang a coulé dans cette affaire ;

il a coulé à longs jets, à larges flots, et il faut, pour laver cette souillure immense, une longue et dure expiation.

Il faut pour cet homme, qui a fait un abus de l'existence humaine, il lui faut à tout jamais, au nom de la justice,

la privation de sa liberté.

C'est la colère qui l'a fait agir, la passion ; il n'a pas pu se dominer ;

donc, le crime prend des proportions réduites.

 

Me Le Bail termine en demandant, pour son client, des circonstances atténuantes, parce qu'il a été,

dans la triste soirée du 13 juillet, provoqué par des injures.

Après cet éloquent réquisitoire,

Me Le Bail présente la défense d'André.

La défense sait bien que dans l'affaire

il n'est pas question d'impunité ;

mais il ne faut rien exagérer, et le réquisitoire

est plein d'exagérations.

 

Me Le Bail fait à son tour le portrait de l'accusé et de la femme Gourmelon, qui buvait aussi et avait l'injure à la bouche.

Arrivant au récit de la scène, il montre cette femme se livrant

contre l'accusé à une véritable débauche d'injures,

et André frappant dans un moment de colère subite.

Il faut rechercher le degré de culpabilité de l'agent.

A-t-il pu recueillir et puiser dans une minute de passion humaine l'intention formelle de donner la mort ?

Rien, dit le défenseur, ne démontre que cette idée

a traversé le cerveau de son client.

Coupable du meurtre de la femme Gourmelon et de coups mortels sur la fille Le Bot,

avec circonstances atténuantes, André est condamné à quinze ans de travaux forcés sans interdiction de séjour.

Bagne de Nouvelle Calédonie

Parti de Saint Martin de Ré

le 4 mars 1891 sur le navire transport "Calédonie" de la compagnie Nantaise

de Navigation à Vapeur.

66ème convoi de 175 condamnés aux Travaux forcés.

Arrivé à Nouméa le 7 mai1891

Décédé à Thio (Nouvelle Calédonie)

le 18 février 1892

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Dernière mise à jour - Janvier 2021