Fenêtres sur le passé

1890

Le crime de la porte du Conquet

 

Source : La Dépêche de Brest 23 janvier 1890

 

Un crime assez mystérieux a jeté l'émoi, hier,

dans les populeux quartiers de Recouvrance et de Saint-Pierre-Quilbignon.

 

Vers sept heures et demie du matin, des ouvriers se rendant à leur travail aperçurent, non loin de la porte du Conquet, dans un champ qui se trouve derrière l'octroi, le cadavre d'une femme.

Ils retournèrent alors sur leurs pas et prévinrent le garde champêtre, qui habite près des Quatre-Moulins

et qui s'empressa de faire prévenir, à son tour, la police, la gendarmerie et les autorités.

 

Le lieu du crime à deux cents mètres environ de la route de Saint-Pierre-Quilbignon,

le chemin qui conduit à Lanninon surplombe un champ d'aspect peu agréable.

C'est un dépôt d'immondices.

Entre les tas de boue, de vase et d'ordure, du trèfle pousse par places.

 

Ce champ appartient au nommé Kerjean.

Un talus de pente assez rapide met le champ en communication avec la route.

C'est au bas de ce talus que se trouvait le cadavre aperçu.

Ce cadavre était dans un état épouvantable.

Horriblement maculé de boue, à moitié dévêtu, le visage tuméfié,

il semblait porter les traces d'une atroce lutte.

 

Cependant, tandis que les curieux commençaient à s'amasser, l'agent Auvray arrivait sur les lieux,

et quelque temps après la gendarmerie.

La surveillance fut immédiatement organisée, et,

en attendant les autorités, le corps était recouvert d'un drap.

 

Pendant toute la matinée, une foule compacte n'a cessé d'envahir le champ.

Comme l'on pense, les commentaires allaient leur train.

Certains croyaient reconnaître dans le corps boueux une marchande de cresson fort connue dans le quartier,

mais la première enquête de la gendarmerie a eu vite détruit cette supposition.

 

Qu'était donc cette femme ?

Personne ne la connaissait.

Aucun ne se souvenait de l'avoir même entrevue.

Le mystère planant sur le drame qui avait dû se passer, aiguisait les conversations

mais n'arrivait pas à y jeter la lumière.

 

Vers midi et demie, M. le procureur de la République, assisté du greffier et de M. le docteur Miorcec,

médecin du parquet, sont arrivés sur les lieux pour procéder aux constatations légales.

 

Grâce aux soins de la gendarmerie, le cadavre n'avait pas été remué, il gisait toujours à environ deux mètres du talus, couché sur le dos, abominablement souillé.

Plus près du talus, comme pour marquer les étapes de la lutte

à laquelle la victime avait succombé, se trouvaient un sabot,

sa robe et son serre-tête.

 

La malheureuse, qui paraît être d'une condition assez misérable, était, comme nous l'avons dit, à demi dévêtue.

Le buste n'était plus couvert que par la chemise,

de laquelle débordaient les seins.

Sur les jambes, une jupe de couleur sombre.

 

Autant qu'on pouvait en juger, cette femme devait être âgée de 30 à 35 ans.

De taille moyenne et assez forte, elle semble avoir opposé une vive résistance à celui ou à ceux

qui en voulaient à sa vie.

 

Après avoir établi, à l'aide d'un croquis, la position du cadavre et des divers effets,

le docteur Miorcec s'est mis en devoir d'examiner le corps.

 

Cet examen sommaire qui sera complété par l'autopsie, a permis de constater que la victime portait de nombreuses traces de violences.

 

Le visage était, entièrement tuméfié, l'œil droit était noir et la joue droite zébrée de meurtrissures.

Le corps est également meurtri par endroits.

 

Mais ce qui ne laisse aucun doute sur la façon dont la victime a trouvé la mort, c'est une blessure à la cuisse gauche.

Cette blessure, voisine des parties génitales, et qui a été faite à l'aide d'un couteau, n'a peut-être pas causé

le dénouement, mais elle prouve surabondamment les intentions de l'agresseur ou des agresseurs.

 

Il faut, d'ailleurs, le répéter, l'examen auquel s'est livré le docteur Miorcec est absolument sommaire

et l'autopsie fera sans doute plus de lumière sur cette ténébreuse affaire.

 

Les constatations achevées, le crime — car bien que des doutes subsistent, toutes les apparences sont pour

le crime a pu être reconstitué, sinon dans ses détails, au moins dans ses grandes lignes.

 

La victime a été assaillie au bord du chemin qui, ainsi que nous l'avons dit, domine le champ du sieur Kerjean.

Après un corps-à-corps dont il est difficile d'apprécier la durée, mais qui était attesté hier matin encore par

de nombreux piétinements, la lutte a dû continuer sur la pente du talus, car cette pente était également piétinée.

Sans aucun doute, la résistance de la malheureuse a été grande,

mais moins grande encore que la violence de l'attaque.

À chaque pas, cette sauvagerie est marquée par un nouvel effort.

 

Au bas du talus, l'agressée perd un de ses sabots,

mais elle lutte toujours.

Elle lutte, d'autres piétinements l'attestent, jusqu'à ce que rouée

de coups, dépouillée de ses vêtements, sanguinolente, morte,

elle tombe pour ne plus se relever.

 

A quel moment ce drame épouvantable s'est-il passé ?

Dans la nuit, assurément, mais à quelle heure ?

C'est là un point que l'instruction établira après le diagnostic de l'homme de l'art, qui dira à combien de temps remontait la mort lorsque le cadavre a été découvert.

Pour l'heure, ce point reste obscur comme les mobiles du meurtre.

 

Ces mobiles ne seront connus que lorsque l'identité de la victime sera établie.

Une question se pose tout d'abord, en effet :

Qu'était cette femme ?

 

De condition misérable, d'après ses vêtements, inconnue au dire des gens du quartier,

quelle raison pouvait ramener nuitamment sur la route de Lanninon ?

Était-ce une mendiante, une rôdeuse en quête d'un gîte, ou bien se trouve-t-on en face d'un de ces drames

que l'on appelle aujourd'hui passionnels, un drame de la jalousie, une querelle d'amour ?

 

Le vol n'est certainement pas le mobile du meurtre.

Une autre cause qui pourrait être invoquée, sera tirée au clair par l'autopsie.

 

Il serait cependant puéril de vouloir répondre à ces questions.

Toutes les hypothèses sont vraisemblables, mais il convient de s'en abstenir jusqu'à ce que

l'enquête ait découvert la vérité.

 

En attendant, le cadavre a été transporté à l'hospice civil.

À une heure quarante, il a été placé sur un cadre et le funèbre cortège, escorté d'un gendarme, s'est dirigé vers la ville, soulevant la curiosité sur son passage.

 

La nouvelle s'était, d'ailleurs, fort vite répandue.

Le passage du brancard dans Recouvrance a soulevé une certaine émotion, et dans la rue Saint-Yves

on ne parlait plus que du crime de la porte du Conquet.

À l'hospice, le cadavre a été placé dans l'amphithéâtre et ordre

a été donné de laisser pénétrer tout le monde, afin d'arriver,

si possible, à une reconnaissance.

Quelques visiteurs se sont présentés, hier soir,

mais aucun n'a reconnu la victime.

 

Quant à l'autopsie, elle n'aura lieu qu'aujourd'hui à une heure

et demie.

Cette opération a dû être remise par suite de l'état inimaginable

de souillure du corps.

Ainsi que nous l'avons écrit, plus haut, cette autopsie aura une extrême importance.

Elle établira les causes réelles de la mort et permettra à l'instruction de partir d'une première certitude.

 

L'enquête est d'ailleurs commencée.

Des recherches actives ont déjà été opérées dans les environs de l'endroit où le crime a été commis, mais,

jusqu'à présent, aucun indice n'est venu mettre la justice sur la bonne voie.

 

Espérons qu'elles ne resteront pas longtemps infructueuses.

 

Source : La Dépêche de Brest 24 janvier 1890

 

Le crime commis à la porte du Conquet reste enveloppé du mystère le plus profond.

La journée d'hier n'est venue apporter aucun indice de nature à éclairer la justice.

 

On en est de plus en plus aux conjectures et il semble qu'un voile impénétrable recouvre à jamais

cette ténébreuse affaire.

L'exposition du corps a continué hier matin.

Un grand nombre de personnes se sont rendues à l'amphithéâtre de l'hospice civil,

dont les portes étaient ouvertes à tout venant.

Parmi les visiteurs, composés en grande partie de curieux, aucun

n'a reconnu le cadavre débarrassé, en vue de l'autopsie, des immondices dont il était recouvert.

Pas le moindre signe n'est venu frapper l'œil des gens qui défilaient devant cette lugubre dépouille, dont la bouche contractée semblait vouloir garder le secret de son identité.

Rien, absolument rien.

 

Et cependant, cette identité et la clef de l'enquête.

C'est sur elle que repose entièrement la découverte du meurtrier.

 

Le détail le plus menu sur cette femme éclairerait d'un jour, subit l'ombre qui plane sur le drame.

 

Ce détail, l'exposition d'hier ne l'a pas apporté.

L'autopsie a-t-elle fait plus de lumière ? Voyons-le.

 

Cette délicate opération, commencée à une neuve et demie de l'après-midi, ne s'est terminée qu'à quatre heures. L’habile praticien, M. le docteur Miorcec, assisté de deux infirmiers, a procédé à un minutieux examen du cadavre et aux recherches prescrites par la médecine.

 

De cet examen et de ces recherches, il semble résulter que la mort doit être attribuée à une hémorragie interne.

Le corps ne porte, en effet, aucune trace d'autres blessures que les ecchymoses du visage dues à la violence

des coups.

 

À l’encontre de ce qui avait été constaté hier, la cuisse ne présente aucune plaie causée par un couteau.

Le sang que la victime avait perdu par en bas, et qui s'était coagulé au-dessous de la naissance du ventre,

avait seul donné naissance à cette supposition qui, le cadavre débarbouillé, a été immédiatement écartée.

Enfin, et détail qui a son importance, les investigations œsophagiques ont paru démontrer que la mort remontait à quelques heures avant

la découverte du corps, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.

 

Tels sont, résumés, on le comprendra, les renseignements fournis

par l'inspection méthodique du cadavre dans le but de découvrir

les causes de la mort.

Ils impliquent, sans conteste que la fin a été violente

et qu'elle doit être attribuée à un crime.

 

L'autopsie a donc confirmé, au détail du coup de couteau près, nos informations d'hier.

Ajoutons que M. le procureur de la République, accompagné de son secrétaire, assistait à l'autopsie.

Comme on le pense, elle n'est qu'à l'état embryonnaire.

Les recherches opérées sur le théâtre du crime par la gendarmerie, n'ont amené la découverte d'aucun objet

pouvant mettre la justice sur la trace du coupable.

 

Diverses pistes avaient été indiquées, mais après enquête sommaire elles ont été reconnues fausses.

Cependant, les recherches continuent avec la plus grande activité.

 

Durant toute la journée d'hier, les gendarmes départementaux ont battu les environs, sans grand succès.

Les recherches continueront demain.

 

En attendant, ainsi que nous le disions au début, l'identité de la victime reste le seul point de départ solide

de l'instruction.

À moins d'un hasard providentiel, la reconnaissance du cadavre permettra seule, en effet, de chercher en à peu près connaissance de cause, comment et dans quelles conditions le crime de la porte du Conquet a été commis.

 

Dans le but de hâter cette reconnaissance, l'enterrement de la victime n'aura lieu que samedi.

Le docteur Miorcec ayant déclaré que le corps pouvait être conservé en toute sécurité jusqu'à cette date,

l'exposition continuera demain, à l'amphithéâtre de l'hôpital civil.

Nous disons civil, et cette précaution est nécessaire.

Diverses personnes — c'est la note gaie de cette lugubre affaire — sont allées se casser le nez, hier, à la porte de l'hôpital maritime.

On juge de la stupéfaction du gardien en présence de cette affluence inaccoutumée de visiteurs.

 

En somme, et pour nous résumer, la journée d'hier, à part l'autopsie, qui a nettement établi les causes de la mort, n'à rien apporté de bien saillant.

Le même halo mystérieux enveloppe le drame, et il ne nous reste qu'à renouveler le vœu par lequel

nous terminions hier : à savoir que les recherches des magistrats aient, au plus tôt, un résultat positif.

 

Source : La Dépêche de Brest 25 janvier 1890

 

L'affaire de la porte du Conquet entre dans une nouvelle phase.

Le mystère qui l'enveloppait et qui avait donné lieu à une foule de suppositions fort vraisemblables,

se déchire et le drame semble devoir se réduire à des proportions plus restreintes.

 

Et d'abord, la mort ne doit être attribuée, ainsi que nous l'avons dit hier à tort, nous le confessons humblement,

à une hémorragie interne.

Des nouveaux renseignements que nous avons pu recueillir aux sources les plus autorisées,

il résulte péremptoirement que cette mort a été causée par une congestion alcoolique.

 

Cette constatation n'a fait aucun doute dès que l'estomac a été ouvert.

Une violente odeur d'alcool a immédiatement saisi tous les assistants à la gorge et l'on a pu en recueillir,

dans les voies digestives, la valeur d'un verre à madère.

Si l'on tient compte de ce fait que l'alcool s'assimile rapidement et qu'aucun débit ne se trouvait dans un rayon de plus de

500 mètres, on sera forcé de convenir que la quantité de liquide ingérée par la victime a été des plus considérables

et que la cessation des fonctions vitales en est résultée.

 

Maintenant, le dénouement a-t-il été hâté par l'agression

ou la lutte supposée ?

Se trouve-t-on en présence d'un simple cas d'ivresse ayant déterminé la mort, d'un délit de coups et blessures,

ou bien encore d'une tentative de viol ?

Nous avons tenu à nous renseigner très exactement sur ce point et voici le résultat de notre enquête,

qui n'est que la version fidèle de celle entreprise par la justice.

Ainsi pour l'instruction, avons-nous demandé à quelqu'un de bien situé pour être renseigné.

 

— Il n'y a pas eu crime ?

— Non. Vous le savez déjà, la mort a été causée par une congestion.

Tout au plus se trouve-t-on en face d'un délit.

 

— Mais comment explique-t-on alors les meurtrissures du visage ?

— À l'aide de deux hypothèses.

Ou bien aux chutes réitérées de la victime en proie aux convulsions du délire alcoolique,

ou bien encore à une agression ayant le viol pour objet.

 

— Cependant l'autopsie a dû faire la lumière sur ce point ?

— Absolument.

Le viol n'a pas été commis, mais une tentative a pu se produire.

 

— Et le sang répandu ?

— Hémorragie, comme vous l'avez dit.

Simple hémorragie qui n'a été pour rien dans la mort.

D'ailleurs, la vérité sera bientôt connue tout entière, car l'identité de la victime est sur le point d'être établie

 

En effet, à trois heures de l'après-midi, cette identité ne faisait plus aucun doute.

Dans le petit bâtiment de l'hôpital civil où le cadavre était exposé et où de nombreux visiteurs ont encore afflué hier, était introduite l'aînée des deux filles de la défunte.

Sans hésitation aucunes elle reconnut le corps de sa mère, en versant d'abondantes larmes.

 

C'est sur la déclaration d'une voisine que cette confrontation a eu lieu.

Elle a définitivement établi que l'on se trouve en présence d'une nommée Marie-Jeanne Bernicot, âgée de 51 ans,

née à Guipavas et sans domicile fixe depuis dix-huit mois.

 

La femme Bernicot — c'est un fait que l'on ne peut guère passer sous silence, malgré le respect dû aux morts — menait une mauvaise vie.

Sans domicile, nous l'avons dit, elle demandait à la mendicité et à la prostitution ses maigres ressources.

Elle logeait tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre,

mais en général elle s'éloignait peu de Saint-Pierre-Quilbignon.

 

Mauvaise mère aussi, elle avait abandonné ses enfants fort jeunes.

L'une de ses filles, celle qui l'a reconnue, habite la maison portant le numéro 18 de la rue Graveran.

L'autre est à l'asile de la rue Duguay-Trouin.

 

Cette reconnaissance démontre largement que la victime du drame de la porte du Conquet était une alcoolique endurcie et vient corroborer les résultats de l'autopsie.

Cette affaire n'en conserve pas moins un petit côté mystérieux, qui suffit amplement à expliquer l'émotion

qu'elle a soulevée et les nombreuses explications qu'elle a fait surgir.

 

Il n'y a pas eu crime, c'est entendu.

Mais, n'en déplaise à un de nos confrères qui, arrivant toujours comme les carabiniers,

a moins de chance de se tromper, la congestion ne dit peut-être pas tout ce qu'elle devrait dire.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021