Fenêtres sur le passé

1890

Un crime lâche à Plougastel Daoulas

Source : La Dépêche de Brest le 23 avril 1891

 

Un crime lâche s'il s'en fut, c'est bien celui que la cour d'assises est appelée à juger aujourd'hui.

 

Un nomme jeune, dans toute sa vigueur, pénétrant au milieu de la nuit chez une pauvre vieille de 73 ans,

à moitié sourde, presque aveugle, la frappant avec la dernière brutalité dans son lit et la laissant pour morte,

après lui avoir dérobé son argent, voilà toute l'affaire.

 

L'accusé est peu intéressant.

 

L'information, d'une part, le présente sous un triste jour, et, d'un autre côté, on verra par les débats qui vont suivre, quel être mauvais est cet homme sur qui pèse une aussi lourde accusation.

 

Gallou (Allain), c'est ainsi qu'il se nomme, est un ouvrier forgeron du bourg de Plougonven. 

Il est âgé de 26 ans.

Il est vêtu d'un gilet de chasse gris et d'un pantalon de coutil bleu et est coiffé d'un béret enfoncé jusqu'aux yeux. 

Il tient constamment la tête baissée. 

Physionomie dure, figure sèche, pâle, calme, l'œil froid, voilà l'homme.

 

Au pied du bureau où siège la cour, on aperçoit une série de pièces à conviction. 

On y remarque des débris d'armoire, un bâton, un gros clou, les vêtements de la victime, ceux de l'accusé, un couteau, une bougie, une énorme barre de fer. 

Enfin, dans une petite boîte en bois blanc, se trouvent renfermées quelques esquilles extraites

de la blessure de la victime.

 

M. Fretaud occupe le siège du ministère public.

Me Verchin est assis au banc de la défense.

 

Après les formalités d'usage, il est procédé à la lecture de l'acte d'accusation qui est ainsi conçu :

 

Le 30 septembre 1890, une femme Corre, demeurant au bourg de Plougastel-Daoulas, remarqua,

vers six heures du matin, que la porte de la veuve Kervella, sa voisine, était fracturée et ouverte ;

elle pénétra dans l'appartement et trouva cette femme étendue sur son lit et baignée dans son sang.

Elle donna aussitôt l'alarme et l'on constata qu'un voleur

s'était introduit pendant la nuit chez cette femme,

après avoir escaladé un mur de clôture, puis avait fracturé la porte, brisé l'armoire et s'était emparé d'une somme

de 600 francs environ.

 

L'on retrouva un barreau de fer dont le malfaiteur s'était servi

pour opérer ces effractions et frapper sa victime,

que le bruit avait subitement réveillée, et l'on remarqua sur le sol

de nombreuses traces de bougie.

 

Enfin l'on découvrit près de la maison un bout de bougie

et un couteau.

 

La veuve Kervella ne put donner que de vagues renseignements

sur le malfaiteur qu’elle n'avait aperçu, toute effrayée,

qu'à la lueur d'une veilleuse, au moment où il se dirigeait vers elle pour la frapper et se débarrasser d'un témoin dangereux.

 

Mais les soupçons se portèrent sur un repris de justice,

nommé Gallou, âgé de 25 ans, qui connaissait parfaitement

les habitudes de la veuve Kervella.

 

L'information constata que l'accusé avait été vu à Plougastel la veille et le lendemain du crime,

bien qu'il cherchât à établir des alibis et que le couteau trouvé sur les lieux lui appartenait.

 

L'accusé a cherché à démontrer qu'il n'avait point eu de couteau depuis sa sortie de prison ;

mais les témoignages reçus dans l'instruction démentent ces allégations.

 

Enfin l'on a remarqué sur ses vêtements des traces de bougie.

 

L'accusé, dont l'état mental a été l'objet d'un examen,

a été reconnu par les hommes de l'art responsable de ses actes.

 

Gallou a déjà été condamné et a une détestable réputation.

 

Après cette lecture, l'affaire est renvoyée au lendemain à 10 h. 1/2.

Il est 10 heures du soir.

 

L'audience est ouverte à 10 h. 1/2 précises.

 

M. le Président constate l'identité de l'accusé et procède à son interrogatoire.

 

D. — Vous avez été déjà condamné pour vol de 76 francs à une veuve Kervella ? 

R. — Oui, mais je n'avais pas volé.

 

M. le Président. — C'est entendu, vous niez ;

cependant cela est acquis, vous avez été légitimement condamné.

Où je veux arriver, c'est à ceci, c'est que vous aviez caché une partie de la somme volée.

Vous avez même fait des confidences à ce sujet à un de vos co-détenus.

 

Gallou répond sèchement : Ce n'est pas vrai.

 

M. le Président. — Si j'insiste sur ce point, c'est que, accusé d'un vol de 600 fr., on n'a pas trouvé d'argent sur vous.

 

D. — Vous avez prétendu que vous étiez atteint d'aliénation mentale ;

persistez-vous à dire que vous êtes fou, car vous avez simulé la folie ? 

R. — Je ne dis pas ça. Je n'ai pas essayé de faire le fou.

 

M. le Président. — Les renseignements sur vous sont mauvais. Vous êtes sournois et paresseux.

Arrivons au crime lui-même.

 

D. — On a volé chez la veuve Kervella dans la nuit du 30 septembre dernier.

Est-ce vous ? 

R. — Non.

 

M. le Président. — Nous verrons cela plus tard.

 

Après une courte description de l’état des lieux,

M. le Président retrace le commencement de la scène accomplie la nuit du crime.

On a entendu du bruit, des coups sourds frappés à la porte de Mme Kervella.

Quelqu'un a fracturé la porte d'entrée.

 

Gallou. — Ce n'est pas moi.

 

M. le Président énumère ensuite les circonstances dans lesquelles l'effraction a eu lieu,

puis il indique dans quel état pitoyable on a trouvé, le matin, la veuve Kervella et la découverte du vol de 600 francs.

 

L'accusé, dit M. le Président, a mis une poignée de cendre sur les taches de sang répandues dans l'appartement.

 

Ce n'est pas vous, n'est-ce pas ? 

R. — Non. 

D. — Cependant, le matin du crime, vous êtes rentré dans la forge du sieur Joseph, à cinq heures et demie. 

R. — Oui. 

D. — Vous avez raconté que vous veniez de passer la nuit dans une grange ? 

R. — C'est vrai aussi. 

D. — Nous allons voir que ce n'est pas vrai.

R. — Si.

 

D. — Pourquoi n'avez-vous pas couché chez votre sœur, non loin de là, à Sainte-Christine ? 

R. — Parce que je travaillais chez mon frère.

 

D. — Expliquez pourquoi vous êtes allé coucher dans une voiture, tout près du lieu du crime, au lieu de coucher chez votre sœur, comme vous en aviez l'habitude ?

 

Gallou ne répond pas.

 

M. le président. — Eh bien, vous êtes allé à la forge de Joseph, et, sans qu'on provoque vos confidences, vous racontez

que vous avez couché dans un char à bancs, situé dans la rue,

et vous le désignez.

Vous ajoutez que vous vous êtes enveloppé dans la bâche ;

or, il n'y avait pas de bâche dans ce char à bancs.

Vous niez cela, n'est-ce pas ? 

R. — Oui, on dit cela, mais ce n'est pas vrai,

les témoins savent mieux que moi, peut-être !

 

D. — Reconnaissez-vous avoir dit dans la forge que vous regrettiez d'avoir perdu votre couteau

et votre tuyau de pipe dans la nuit ? 

R. — C'était l'avant-veille que je l'avais perdu, mais ce n'était pas celui-là. 

D. — N'avez-vous pas, là aussi, gratté des taches de bougie qui se trouvaient sur la manche gauche de votre paletot ?

R. — Oui, c'étaient des taches de bougie. 

M. le président. — Vous en aviez partout sur votre paletot, sur votre gilet, derrière, et sur votre pantalon.

 

D. — On a trouvé, après le crime, un couteau qui se trouvait non loin de la demeure de la veuve Kervella.

— Est-ce celui-ci ?

 

(Le couteau saisi est présenté à Gallou.)

 

Gallou. — Ce n'est pas celui-là.

 

M. le président fait remarquer à MM. Les jurés qu'on a constaté partout des traces de bougie dans l'appartement

de la veuve Kervella et que cependant cette bonne femme ne s'en servait pas.

 

D. — Vous avez prétendu qu'un inconnu vous avait donné un bout de bougie dans un débit

que vous ne pouvez indiquer.

Aujourd'hui, vous sentez que ce système de défense est téméraire et vous reconnaissez que les taches trouvées

sur vos effets étaient des traces de bougie et non des traces de chandelle, comme vous l'aviez d'abord prétendu.

Est-ce vrai cela ?

 

R. — Oui.

D. — Maintenant, venons au couteau.

La veille du crime, en aidant à tuer un porc,

vous vous êtes servi de votre couteau ? 

R. — Oui.

 

M. le président fait ici un rapprochement entre la découverte

du couteau saisi et celui dont vient de parler Gallou,

et qui ressemblait singulièrement, d'après les témoins,

au couteau saisi.

 

D. — Reconnaissez-vous avoir dit que vous aviez fabriqué

un couteau étant sur les forts ? 

R. — Je voudrais bien savoir qui a dit cela.

 

D. — Avant de sortir de la prison de Brest,

le gardien-chef vous a présenté un couteau ; l’avez-vous pris ? 

R. — Oui.

 

D. — Cependant, vous avez nié ce fait à l'instruction ! 

R. — J’ai pris le couteau, mais ce n'est pas le mien.

 

D — On a remarqué que les lames de ce couteau, du couteau saisi, avaient été blanchies, c'est-à-dire fraîchement aiguisées.

N’avez-vous pas repassé votre couteau, la veille du crime,

chez votre sœur ? 

R. — Oui.

 

M. le président R. — Vous entendez, messieurs les jurés, les explications de l’expert à ce sujet !

 

D. — Connaissez-vous bien les lieux, connaissez-vous bien la maison de la veuve Kervella ? 

R. — Je connaissais le dehors toujours.

 

D. — Et le dedans aussi, car le voleur n'a fracturé que l'armoire où était renfermé l'argent.

Êtes-vous entré chez la veuve Kervella ? 

R. — Jamais.

 

M. le président. — Cette pauvre femme l'affirme. Elle dit même que vous n'étiez pas aimable pour elle. 

Gallou. — Ce n'est pas moi qui ai volé, je ne suis jamais entré dans la maison.

 

MM. Corre et Miorcec, docteur-médecin à Brest, ont été appelés à examiner l'état mental de Gallou.

 

En raison de certaines considérations, notamment de la gravité des charges qui pesaient sur cet homme,

ils ont pensé qu'un jugement consciencieux ne pouvait être porté qu'après une observation minutieuse continuée pendant des semaines et même des mois, sans interruption et dans des conditions favorables,

et ils ont conclu à l'internement provisoire de Gallou dans un asile d'aliénés pour y être observé.

 

Ce sont ces conclusions que les honorables experts, par l'organe de M. Corre

(il est renoncé à l'audition de M. Miorcec), viennent renouveler à cette audience tout en formulant cet avis,

résultat de leur examen, que chez Gallou l'amoindrissement moral est probablement de nature morbide

et peut être la première étape d'une aliénation, mais sans être en mesure d'apporter des arguments assez nets

pour appuyer leur opinion, surtout vis-à-vis des personnes étrangères à la profession médicale.

 

M. le docteur Homery, directeur de l'asile Saint-Athanase à Quimper, est ensuite entendu.

Ses conclusions sont les suivantes :

 

« Nous croyons que Gallou n'est pas un aliéné, mais comme les docteurs Corre et Miorcec,

nous pensons que l'accusé est un amoindri moral sans que cet amoindrissement puisse être qualifié de morbide car, chez lui, le discernement ne fait pas défaut. »

 

« L'égoïsme et les mauvais instincts prennent le dessus dans ses déterminations, mais il a conscience de ses actes et, dès lors, doit être déclaré responsable. »

 

M. le docteur Kermarec, de Plougastel-Daoulas, fait connaître ensuite à la cour les constatations

qu'il a faites le matin même, quelques heures après le crime.

 

Nous les résumons très brièvement en mentionnant que la veuve Kervella portait diverses contusions sur le corps

et deux plaies, dont la plus grave était celle située dans la région de l'oreille.

Il n'y avait point de fracture indirecte, mais la commotion cérébrale était évidente

et manifestée par l'état d'affaissement de la victime, l'incertitude de ses réponses, la perte de mémoire, l'affaiblissement de l'intelligence, une augmentation de surdité.

À ce moment, l'honorable docteur envisageait un traitement d

e deux mois nécessaire pour la réparation de la plaie dans le cas

où la victime aurait pu résister aux conséquences de l'agression.

 

La plaie, en effet, avait une dimension de quatre à cinq centimètres de long et était située en arrière de l'oreille.

Les tissus étaient, lacérés, désorganisés et broyés ;

ils étaient le siège d'une solution de continuité.

À travers l'entrebâillement de la plaie, on voyait l'os à nu.

Enfin, trois petites esquilles ont pu être extraites,

provenant de la table externe de l'os temporal, ce qui dénotait

une forte contusion et une fêlure osseuse consécutive.

 

M. le docteur Kermarec conclut en disant que ces blessures auraient pu entraîner la mort et affirme que l'arme

dont l’accusé s'est servi devait être une masse de métal

ou de bois très puissante.

 

Je n'attribue certes pas, dit M. Kermarec,

la guérison de cette femme à mon mérite personnel,

mais le hasard et la providence sont pour beaucoup dans cette guérison.

 

Sur interpellation de quelques jurés. — Je ne crois pas que la victime ait été frappée au lit.

Veuve Kervella, née Marie-Anne Fitament, de Plougastel-Daoulas.

C'est la victime, une pauvre vieille de 73 ans.

 

Cette femme, qui est atteinte de surdité, a pu résister comme par miracle aux conséquences

de l'abominable agression, dont elle a été victime.

Il s'en faut qu'elle soit aujourd'hui complètement remise, aussi c'est avec certaines difficultés qu'on parvient

à recueillir de sa bouche la déclaration suivante :

 

« Le 29 septembre dernier, je m'étais couchée à huit heures du soir et je ne tardai pas à m'endormir.

À une heure de la nuit que je ne puis préciser, à peu près entre minuit et deux heures du matin,

j'ai été réveillée par le bruit de quelqu'un allant et venant dans la maison.

 

À la lueur d'une petite veilleuse placée devant mon lit, j'ai vu un homme passer devant moi.

 

Il ne montrait pas sa figure.

Je n'osais rien dire de peur d'être tuée par lui.

Je ne l'ai pas vu s'approcher pour me frapper, mais j'ai senti comme un coup de couteau à la tête

et mon bonnet de nuit a été tout trempé de sang. »

 

Sur l'interpellation de M. le président. — Je n'ai vu cet homme ni ouvrir mon armoire ni s'en aller.

 

« Le lendemain, continua la veuve Kervella,

mon voisin Galleron m'a dit que l'une de mes armoires placée près du lit avait été fracturée.

Cette armoire était fermée et la clef déposée dans une autre armoire également fermée

et dont la clef se trouvait dans la poche de ma robe que j'avais sur mon dos, dans mon lit.

J'avais dans mon armoire une somme de plus de neuf cents francs renfermée dans des petits sacs

et dans une petite boîte de bois blanc.

On m'a volé 600 fr.

Sur l'interpellation de M. le président :

— Je n'ai pas remarqué si l'homme que j'ai vu

tenait une bougie à la main.

 

M. le président demandant à la veuve Kervella si elle reconnaît l'accusé assis sur le banc, elle répond :

Je ne le reconnais pas plus que je ne l'ai reconnu dans la nuit du vol.

Je ne vois pas bien, monsieur le président.

Cependant, je pense que le coupable est Gallou, qui a été arrêté, car cet homme, qui a demeuré chez son frère, mon voisin,

n'était pas trop aimable pour moi.

Il venait dans ma maison se moquer de moi parce que je suis vieille.

Cependant, il ne m'a jamais fait de mal.

J'ignore s'il savait où je déposais mon argent,

mais il savait bien que j'en avais.

 

D. — Vous êtes restée longtemps alitée après l'agression dont vous avez été victime ?

 

R. — Trois semaines environ, et je ne suis pas encore bien portante.

 

Gallou, qui a écouté attentivement la déposition de sa victime,

est interpellé par M. le président.

Il déclare qu'il est innocent, que jamais, ni la nuit ni le jour, il n'est allé chez la veuve Kervella,

et que personne ne l'y a vu pendant les neuf ans et demi qu'il est resté chez son frère.

Cette femme, ajoute Gallou, ne pouvait souffrir personne de chez mon frère ;

elle s'armait d'une trique lorsque quelqu'un de notre maison s'approchait de chez elle.

Il y avait des bandes d'enfants qui venaient lui faire de la misère et elle accusait de ces faits mon frère et moi.

Je suis allé plusieurs fois chasser ces gamins.

 

Le témoin. — Au lieu de les chasser, Gallou les aurait plutôt excités.

 

Gallou. — Lorsque la veuve Kervella nous entendait forger de trop bon matin, elle se mettait en colère et à « gueuler » ; elle nous traitait de cochons et nous adressait toutes sortes d'injures.

Elle prétend que mon frère et moi nous voulions toujours lui faire du mal.

 

Le témoin. — Je ne m'occupe pas beaucoup de mes voisins et je n'allais pas souvent les trouver.

Je grondais quand on plaçait près de ma maison des charrettes en réparation chez eux.

 

La veuve Kervella maintient que l'accusé est venu plusieurs fois chez elle.

 

M. Galléron (André), adjoint au maire de Plougastel-Daoulas, confirme la dernière partie de la précédente déposition.

 

« La veuve Kervella, dit M. Galléron, était étendue sur son lit, dans un état épouvantable.

Je fus saisis d'effroi en apercevant l'oreiller inondé de sang sous sa tête qui elle-même baignait dans le sang ;

ses vêtements, les draps, la couverture, étaient souillés de sang. »

 

L'honorable témoin a constaté également des traces d'effraction sur la porte de la rue et sur celle de la cour,

qui était brisée et sortie de ses gonds, bien qu'elle fût encore debout, appuyée contre le mur intérieur.

L'armoire principale, qui était entr'ouverte, avait été en partie brisée,

et les battants portaient des traces de pesées violentes.

 

Sur interpellation de M. le président, le témoin déclare qu'il a remarqué sur un escabeau placé sur le banc-coffre,

les traces d'une bougie qui avait coulé.

« La position de cet escabeau était telle, dit M. Galléron,

que j'ai supposé que le malfaiteur avait placé là sa bougie

pour s'éclairer pendant qu'il fracturait l'armoire. »

 

Le témoin a encore remarqué des traces de bougie et de sang sur

la table près de la fenêtre, ainsi que sur le banc-coffre près du lit clos.

Sur ce banc, ces traces étaient plus nombreuses que sur la table.

La veuve Kervella a déclaré à M. Galléron qu'elle possédait

un peu plus de 900 francs.

Or, le témoin n'a retrouvé dans l'armoire qu'une somme

de 300 francs et sur le banc le couvercle en bois d'une boîte

à coulisse où se trouvaient renfermés les 600 francs

que le malfaiteur aurait dérobés.

La boite était restée sur la tablette de l'armoire, à gauche, au fond.

M. Galléron termine sa déposition, en déclarant qu'il a confié

la garde de la malade à la femme Corre et qu'il est allé informer

M. le Maire, qui de son côté a prévenu le médecin et la gendarmerie.

 

Sur interpellation de M. le président. — J'ai su que plus tard le garde-champêtre avait trouvé de l'autre côté du mur, entre la cour de la veuve Kervella et un terrain du nommé Gallou, un couteau et une bougie

qui ont été saisis par les gendarmes.

 

Gallou, interpellé par M. le Président, proteste de son innocence.

 

Marie Galléron, 27 ans, même déposition que M. Galléron.

 

Marie Corre, la voisine de la veuve Kervella, fait la déposition suivante :

 

« Dans la nuit du 29 au 30 septembre dernier, dit ce témoin, vers minuit et demi, j'ai entendu de ma chambre,

où j'étais couchée avec ma sœur, frapper violemment contre une porte.

Le bruit a cessé presqu'aussitôt, mais j'avais entendu cinq à six coups comme des coups de tonnerre.

Après cela je n'ai plus entendu qu'un peu de bruit comme celui de quelqu'un qui remue quelque chose,

jusqu'à environ une heure et demie.

À ce moment on a recommencé à frapper violemment, et les coups m'ont paru venir de la maison de la veuve Kervella, en face de la nôtre.

Ma sœur ayant ouvert les persiennes violemment, le bruit a cessé aussitôt ;

mais ma sœur n'a rien vu, bien qu'il fit clair de lune.

Nous avons encore entendu du bruit pendant quelque temps. »

 

« Le matin, vers six heures et demie, sept heures, en me levant,

j'ai vu la porte de la veuve Kervella entr'ouverte et portant des traces d'effraction.

Je suis entrée et ai vu sur le sol à l'intérieur, un morceau de barre de fer plat et un gros clou enveloppé de chiffons. »

 

On présente ces objets au témoin :

« C'est bien cela, déclare-t-il.

Il ajoute : L'armoire était fracturée et ouverte.

La veuve Kervella était couchée dans son lit clos.

Elle avait la figure couverte de sang,

les cheveux collés par les caillots ;

son oreiller, sa chemise, ses vêtements,

la literie étaient couverts de sang ;

son vase de nuit, placé sur banc-coffre, était brisé.

Effrayée, je suis allée aussitôt prévenir M. Galléron. »

 

« J'ai demandé à la veuve Kervella ce qui lui était arrivé,

elle m'a répondu qu'elle ne le savait pas. »

 

M. Lagathu, le garde-champêtre, confirme la découverte faite par lui de deux objets déposés aux pièces à conviction.

 

M. Abarnou, maréchal des logis de gendarmerie à Daoulas, ne fait que résumer les constatations de l'enquête à laquelle il s’est livré au sujet de cette affaire.

Les renseignements qu'il a recueillis sur l’accusé sont très mauvais.

Il passe dans le pays pour un ivrogne d'un caractère violent.

 

D'ailleurs, ce qui peint bien l'accusé Gallou, ce sont les renseignements contenus dans une lettre de M. le gardien chef de la maison d'arrêt de Brest, lettre dont il est donné lecture au cours débats.

Ces renseignements sont les suivants :

 

« Pendant sa dernière détention qui a pris fin en octobre dernier, Gallou a eu une très mauvaise conduite.

Dans les derniers jours qui lui restaient à faire, il avait refusé le travail et menacé le contremaître de l'atelier.

Cet acte d'indiscipline lui avait valu d'être mis en cellule pendant quelques jours où il ne fit que chanter

et crier à pleins poumons, mais on ne saurait considérer cela comme des symptômes d'aliénation mentale

et cette mauvaise attitude ne doit être attribuée qu'à son caractère sournois et taciturne.

Gallou, loin de ne pas avoir les idées nettes, a l'esprit très lucide.

Il est foncièrement méchant et très dangereux. »

 

Enfin, on ajoute dans cette lettre, que son attitude actuelle ne diffère en rien de celle qu'il eut

pendant sa dernière condamnation.

Il ne parle que très peu et ne répond jamais directement à la question qui lui est posée.

 

M. Hérou (Eugène), coutelier à Brest, rue de Siam, 43, après avoir examiné le couteau qu'on lui présente,

dit qu'il a été fraîchement aiguisé et qu'il n'a pas dû être fabriqué par un coutelier de profession,

mais bien par un ouvrier forgeron ou ajusteur, car le travail est grossier.

Ce couteau, ajoute M. Hérou, devait appartenir à un individu ayant les mains grasses ou poisseuses.

Joseph (Jean-Louis), 19 ans, forgeron à Plougastel-Daoulas, fait une déposition des plus importantes.

 

Ce témoin travaillait dans sa forge le 30 septembre, vers cinq heures et demie du matin, lorsque Gallou y est entré ; celui-ci s'est mis à causer, disant qu'il venait de passer la nuit, enveloppé dans une bâche

et couché dans la voiture de Kervella, placée sur la route, auprès du puits.

 

Sur interpellation du président.

— Je travaille en face de cette voiture et j'ai vu parfaitement qu'elle ne contenait aucune bâche.

 

Le témoin ajoute :

Il m'a dit aussi que pendant la nuit, il avait perdu son couteau et son tuyau de pipe, qu'il regrettait beaucoup,

et s'est mis à gratter, avec un instrument tranchant pris dans la forge,

des taches de bougie qu'il avait sur la manche gauche de sa vareuse.

 

M. le président insiste sur cette partie de la déposition.

J'ai parfaitement constaté, dit le sieur Joseph, que c'étaient des tâches de bougie et non du suif.

Gallou n'était pas sous l'influence de la boisson.

L'accusé, interpellé, nie tous ces détails,

notamment d'avoir couché dans la voiture.

 

Le témoin lui répond, en haussant les épaules :

« Tu nous a dit cela dans la forge,

en nous montrant le char à bancs,

et dans la maison de la veuve Kervella, devant les gendarmes. »

 

Henry (Michel), forgeron, fait une déposition analogue

à la précédente.

 

Gallou y répond par les mêmes dénégations, ajoutant qu'il a dit avoir couché dans la voiture qui était dans la grange et non dans le char à bancs qui se trouvait sur la rue.

 

Le témoin lui donne un démenti formel sur ce point.

 

Kervella, maître boulanger à Plougastel-Daoulas, affirme que dans la nuit du 30 septembre dernier,

une de ses voitures était près du puits et l'autre dans la remise, qui ne ferme pas à clef.

 

Celle-ci contenait une bâche et deux sacs, la première ne contenait rien.

 

M. Marrec, gardien de la maison d'arrêt de Brest est ensuite introduit.

On présente au témoin le couteau trouvé avec le morceau de bougie auprès de la demeure de la veuve Kervella.

Il déclare ne pouvoir dire si ce couteau est bien celui qu'il a remis à Gallou à sa sortie de prison.

On lui en a remis un enveloppé dans du papier et il l'a pris aussitôt et mis dans sa poche.

 

L'accusé nie ce fait.

 

Le témoin. — Je suis certain d'avoir remis à Gallou le couteau venant de Rennes, où Gallou a été en appel

et je crois même que ce couteau avait un tire-bouchon comme celui qu'on vient de me présenter.

 

Interpellé sur la conduite de l'accusé durant son séjour à la maison de Brest, M. Marrec déclare que Gallou

a été à plusieurs reprises signalé comme un détenu dangereux, paresseux, excitateur, insolent,

menaçant les gardiens de les dénoncer, répondant avec le plus grand cynisme.

Il a dû enfin être mis en cellule pour refus de travail.

 

Billant (Louis), cultivateur à Ste-Christine, en Plougastel-Daoulas.

Gallou aurait dit à ce témoin, la veille du crime, qu'il avait fabriqué un couteau lorsqu'il travaillait sur les forts.

Il l'a même vu entre ses mains lorsqu'il a aidé le témoin à tuer un porc chez la veuve Hamon,

mais il ne l'a pas bien remarqué et ne reconnaît pas le couteau saisi qu'on lui présente.

Gallou, qui nie tout, déclare que tout cela est faux.

 

Rolland (Antoine), cultivateur au même lieu, fait la même déclaration.

 

Romain Bodénès, âgé de 8 ans, demeurant également

à Sainte-Christine, dit qu'il a donné ce jour-là son couteau à Gallou pour l'aiguiser, mais que celui-ci le lui a rendu aussitôt dans la forge.

Il ne reconnaît pas le couteau saisi et qui est à deux lames.

 

M. Grall (François), cultivateur à Kervenguen,

en Plougastel-Daoulas, étant détenu à Brest, en même temps

que Gallou a entendu ce dernier dire qu'il avait caché sept pièces

de 5 fr. sur le bord de la route, entre la croix de Kerven

et le village de Toul-ar-Bréis.

Cet argent provenait du vol pour lequel Gallou subissait sa peine à Brest.

 

Gallou nie ce fait comme il a nié tous les autres.

 

L'audition est terminée à trois heures.

M. Frétaud se lève ensuite.

 

« Nous touchons, dit l'honorable magistrat, au terme de cette session, et je puis dire qu'elle est couronnée

par un double attentat :

un attentat contre la propriété et contre une existence humaine.

Le crime que vous avez à juger est un crime particulièrement odieux,

car la victime est une pauvre femme de soixante-treize ans, affaiblie par l'âge, infirme, sourde, presque aveugle. »

 

« Le coupable, car j'ai le droit de prononcer ce mot, le coupable, qui n'est autre que Gallou,

est un jeune homme de vingt-cinq ans, possédant la vigueur et la force et en ayant abusé d'une façon monstrueuse contre cette femme qui avait droit à toutes les protections. »

 

« Qu'est-ce que Gallou ? dit le procureur de la République. Gallou est un être amoindri, mais un amoindri moral

et arrivé, par suite de mauvaises habitudes contractées volontairement, à une certaine déchéance morale.

Ce n'est pas un fou, ce n'est pas un imbécile.

Le terrain est maintenant déblayé, et il ne s'engagera pas sur cette question de discussion

entre la défense et l'accusation.

Gallou est un être dépourvu de sens moral, ce n'est pas un irresponsable. »

 

Le ministère public rappelle les antécédents et la jeunesse de l'accusé qui a fait partie des équipages de la flotte,

puis qui a travaillé neuf ans dans les ateliers de son frère qui est forgeron.

 

« Dans l'adolescence, il se montre ouvrier indolent, se livrant à l'ivrognerie.

Sous les drapeaux, sa conduite est loin d'être exemplaire.

Ses états de services indiquent qu'il fut mauvais soldat, comme il fut mauvais ouvrier.

Réformé, il revint chez son frère qui ne put le garder.

Il devint paresseux et contracta des habitudes d'improbité, commettant un premier vol de soixante-treize francs. »

 

M. Frétaud retrace ensuite la scène du crime.

Dans le même ordre d'argumentation,

il établit que l'accusé a menti en disant que les taches en question étaient des taches de suif.

Il a menti en niant que le couteau saisi fut son couteau.

Quant au vol, dira-t-on, Gallou n'en est pas l'auteur, parce qu'on n'a pas trouvé d'argent sur lui.

Mais déjà il a dissimulé le produit d'un premier vol et il l'a dit à un co-détenu.

 

« La tête de cet homme est en jeu, dit en terminant M. Frétaud.

Cette femme a été assaillie, traînée, elle a subi toutes les terreurs de la mort qui se dressait devant elle,

elle a supporté toutes les angoisses et toutes les douleurs.

Elle vit, mais c'est pour cela que je vous demande un châtiment suprême.

Je ne vous demande pas la mort, je n'en veux pas.

Je ne la réclame que lorsque je la crois nécessaire et imposée non seulement par la criminalité,

mais par les résultats eux-mêmes.

Mais je dis que l'accusé mérite une peine longue, dure et exemplaire, car lorsqu'on a commis un crime aussi odieux, lorsqu'on a été aussi impitoyable, on n'est pas digne de pitié. »

 

Après cet éloquent réquisitoire, la parole est au défenseur.

Me Verchin dit qu'il ne peut se défendre d'une certaine émotion en face de la lourde tâche qui lui est échue.

Cependant, lui aussi, discutera à son tour.

« Quand il s'agit de la destinée humaine, quand il s'agit de lancer une vie dans l’éternité,

il faut une preuve entière, une preuve irréfutable.

Or, dans l'échafaudage de présomptions sur lequel est posée l'accusation, il n'y a que des charges fragiles.

Moi, défenseur, je ne me contente pas d'hypothèses.

L'accusation doit apporter des preuves et vous n'en apportez pas. »

 

Me Verchin combat les charges relevées contre son client.

Le jury ne peut pas se prononcer sur ces probabilités et, dans ces conditions, il ne dira pas que Gallou est coupable.

« Dans la nuit du 30 septembre,

une vieille femme était assaillie et frappée.

Le lit et les vêtements de la pauvre femme étaient inondés de sang.

On voyait les traces sanglantes de deux mains dans le foyer. »

 

« Le meurtrier ne pouvait pas être un étranger.

Ce ne pouvait pas être un passant, errant de commune en commune, mais un individu connaissant bien la maison

et les habitudes de la pauvre femme.

Il savait trouver de l'argent et ne faisait pas fausse route.

Il allait droit à l'armoire, droit à une planchette sur laquelle était déposé cet argent. »

 

« Sur qui porta-t-on les soupçons ?

Sur deux hommes : Grall, qui put justifier d'un alibi, et sur Gallou, l'accusé d'aujourd'hui, le condamné de tout à l'heure. »

 

M. Frétaud, abordant la discussion des faits, s'appuie sur les taches

de bougie trouvées sur les vêtements de Gallou, taches révélatrices, d'où doit sortir la culpabilité.

Après cette défense, le jury entre dans la salle de ses délibérations.

Il en ressort après vingt minutes de délibération, rapportant un verdict négatif sur toutes les questions,

excepté sur la tentative d'homicide qui a précédé,

accompagné ou suivi le vol et admettant les circonstances atténuantes.

 

En conséquence, Gallou est condamné à dix ans de travaux forcés.

Bagne de Guyane

Arrivé le 5 octobre 1891

par le transport "Ville de St Nazaire"

Interné au Maroni le 7 octobre 1891

Décédé le 10 avril 1899

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Dernière mise à jour - mars 2021