Fenêtres sur le passé

1889

Incendie à Recouvrance

Source : La Dépêche de Brest octobre 1889

 

Incendie à Recouvrance

 

Mercredi 2 octobre 1889

 

Un important incendie a terrifié, hier soir, la population de Recouvrance.

 

Vers onze heures le feu s'est déclaré chez M. Marec, boulanger, dans la rue Neuve ;

et, quelques minutes ensuite, l'immeuble entier était la proie des flammes.

 

Les secours furent promptement organisés; mais, en cet endroit, le peu de largeur des rues avoisinantes,

les difficultés pour l'installation des pompes en retardaient l'effet.

 

Les pompiers étaient accourus aussitôt ;

des détachements de gendarmes et de marins apportaient des échelles et organisaient la chaîne.

 

On n'a eu aucun accident de personne à déplorer. M. Marec, réveillé par ses deux petites filles qui,

les premières, s'étaient aperçues du danger, a pu sauver une partie de son mobilier.

 

Les autres locataires de la maison descendaient leurs meubles des fenêtres et les entassaient, à demi brisés,

à demi brûlés, dans la rue de l'Église, le long des murs de l'arsenal.

Le spectacle était lamentable.

 

Tandis que les flammes s'élevaient en gerbes puissantes au-dessus

des murailles, pendant que la toiture s'effondrait,

au milieu de l'eau répandue, parmi tous ces débris enlevés à la hâte,

les femmes se lamentaient, pleuraient.

 

On avait ouvert les bouches d'eau,

et l'eau ruisselait jusqu'au lieu du sinistre.

 

Le vent, heureusement, portait les innombrables flammèches

vers le port militaire.

 

S'il en eut été autrement, le quartier eut pu brûler.

 

Les pompes arrosaient sans relâche les bâtiments de l'arsenal

et les maisons voisines.

 

Deux de celles-ci ont néanmoins été endommagées.

 

Enfin, vers une heure, la part du feu était faite.

L'immeuble habité par M. Marec appartenait à M.Dubois, avocat.

 

Il n'en reste que les murs.

 

Les pertes, qu'on ne peut évaluer que très approximativement à une vingtaine de mille francs, sont en partie couvertes par des assurances.

 

Tout le monde a fait vaillamment son travail.

Jeudi 3 octobre 1889

 

Voici des détails complémentaires sur le terrible incendie de Recouvrance.

 

Le feu s'était déclaré si rapidement dans l'immeuble occupé par M. Marec, rue au Beurre,

qu'il a été presqu'impossible de rien sauver.

 

En tas, sur les pavés, on avait disposé des édredons et des matelas pour que les habitants du premier étage

puissent se précipiter par les fenêtres sans se faire de graves blessures.

 

Certains des locataires se sont d'ailleurs enfuis sur le toit d'une maison voisine.

 

C'est la bonne d'un débit de la rue Neuve qui, paraît-il, aperçut la première la fumée.

Un distributeur-comptable du port, M. Pédel,

qui se trouvait en ce moment dans ce débit,

donna l'éveil et enfonça la porte de la boulangerie.

 

Nous avion annoncé hier qu'on n'avait eu aucun accident

de personne à déplorer.

 

Il n'en a malheureusement pas été ainsi.

 

Mme Chapel (Léonie), femme Blain, âgée de 51 ans, ménagère, habitait le deuxième étage de la maison incendiée.

 

Elle voulut descendre à l'aide d'un drap que son mari avait attaché ; mais le drap s'étant dénoué, elle tomba.

 

Dans sa chute, elle s'est blessée grièvement à la tête et aux reins.

 

Mme Chapel a été transportée de suite chez Mme Le Borgne, dans l'Escalier neuf.

 

M. le sous-préfet, MM. Pivert, adjoint au maire de Recouvrance, Le Gras capitaine, Thierry, lieutenant,

et Le Jeune, sous-lieutenant des pompiers, le commissaire central et son secrétaire, le contre-amiral Puech,

M. le lieutenant-colonel de Trentinian, le capitaine de gendarmerie, M Le Guen, sénateur, M.Berger, adjoint,

MM. Legrand, commissaire de police du 1er arrondissement et Tabaret, commissaire du 3e,

MM. Corre et Castel se trouvaient sur les lieux.

 

L'immeuble qu'occupait M. Marec et qui, comme nous l'avons dit, appartenait à M. Dubois, avocat,

complètement détruit.

 

Les trois maisons contiguës sont endommagées :

celle des demoiselles Toquin, au coin des rues du Beurre et Fontaine est à demi brûlée ;

les deux autres, relativement épargnées, appartiennent à Mme Gicquelet et à M. Breton.

Voici la liste des victimes :

MM. Marec, boulanger;

Chapel, ouvrier au port ;

Lesquivit, quartier-maître vétéran ;

Jezéquel, ouvrier ;

Bizien, marin de l'État ;

Avè, ouvrier au port ;

Noilet, tambour retraité ;

Goasguen, cordonnier ;

Mme veuve Bocou, pensionnée ;

Mme veuve Sergent, également pensionnée.

 

Toutes ces personnes habitaient l'immeuble de M. Dubois.

Mmes Dépledt, Baud, Appriou et Pouliquen, également incendiées,

occupaient des appartements dans la maison des demoiselles Toquin.

 

L'immeuble Dubois, dont il ne reste que les murs, est assuré sur l'Urbaine pour une somme de 30,000 fr.

 

M. Marec le principal locataire, est également assuré pour 32,500 fr.

 

L'immeuble Picquelet est assuré au Soleil.

 

Plusieurs des victimes n'avaient aucune garantie contre le sinistre.

 

Aussi leur détresse est-elle lamentable.

 

Parmi les courageux citoyens qui se sont dévoués et qui ont risqué leur vie sans marchander,

nous sommes heureux de signaler l'agent Monfort (Hervé).

 

C'est cet agent qui a eu la présence d'esprit de faire disposer des édredons et des matelas sur le sol,

et qui, le premier, a manœuvré une pompe.

Il est resté sur la brèche toute la nuit.

 

On ignore encore la cause de l'incendie.

 

On suppose néanmoins que le feu a dû prendre naissance

dans un tas de fagots qui se trouvait près du four.

 

Vers deux heures du matin, les flammes étaient circonscrites ; mais, hier soir, les débris brûlaient encore.

 

M Rivière, adjoint au maire de Brest, et président du bureau

de bienfaisance, a pris les mesures possibles pour procurer nourriture et asile à tant de pauvres gens dans la désolation.

Un correspondant nous signale la vaillante conduite d'un jeune quartier-maître armurier de la Bretagne,

âgé de vingt-deux ans, M. Paul Corre.

 

Un des premiers, il était accouru.

 

Son dévouement a été mal récompensé, car un objet tombé d'une fenêtre lui fait au nez une blessure grave,

M. Paul Corre a reçu des soins empressés de M. Rétière, pharmacien, et du major d'infanterie,

qui lui a délivré un certificat constatant l'accident.

 

Le frère aîné de M. Paul Corre, nommé Laurent, avait, le 22 septembre dernier,

a sauvé une fillette d'une dizaine d'années qui se noyait près du chantier de MM. Tritschtler.

 

Ces jeunes gens sont de Recouvrance, et domiciliés chez leur mère.

 

Nous leur adressons nos plus sincères félicitations.

 

Devant le malheur qui frappe une partie de la population brestoise,

nous sommes certains que nul de nos concitoyens ne demeurera indifférent.

 

C'est pourquoi nous faisons, dès à présent, appel à la générosité publique,

et nous ouvrons une souscription dans nos colonnes.

 

Nous accueillerons toutes les oboles qui nous seront adressées.

Le bien qu'on fait parfume l’âme,

On s'en souvient toujours un peu

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Dernière mise à jour - Décembre 2021