Fenêtres sur le passé

1887

Le vicaire de Ouessant n'aime pas la Dépêche de Brest

Source : La Dépêche de Brest 10 avril 1887

 

Nous recevons d'Ouessant la lettre suivante, datée du 6 avril :

 

Monsieur le rédacteur,

 

Permettez-moi de porter à votre connaissance le fait qui vient de m'arriver le 4 avril dernier, à l'occasion des Pâques.

 

Je me suis présenté devant M. Saliou, vicaire à Ouessant, à l'effet d'obtenir mes Pâques,

comme j'avais l'habitude de le faire tous les ans, n'ayant jamais manqué à la pratique de mes devoirs religieux.

 

Je me suis donc présenté devant celui-ci, qui m'a immédiatement demandé si je ne lisais pas de mauvais journaux.

Je n'ai jamais cru que lire un journal fût un crime ;

j'ai répondu que je lisais la Dépêche, journal auquel j'étais abonné depuis nombre d'années.

M. le vicaire m'a alors répondu qu'il lui était impossible de m'accorder mes Pâques

parce que je lisais un mauvais journal.

 

Ne m'en tenant pas là, je me suis présenté devant le curé du canton pour

lui expliquer mon affaire, voulant en outre savoir s’il y avait une consigne,

« car parmi une population si minime il est facile de connaître

les personnes qui lisent tel ou tel journal ».

M. le curé me demanda à quelle époque finit mon abonnement

et si je voulais y renoncer ; sur ma réponse négative,

ce bon curé m'a refusé, l'absolution comme le vicaire.

 

Je me vois donc refusé de mes Pâques à l'âge de 59 ans,

parce que je lis votre journal.

 

Je vous prierai de vouloir bien accorder à ces quelques lignes

une petite place dans votre estimable journal, car je ne crains pas que messieurs les prêtres puissent porter aucun préjudice à ma réputation ;

j'ai été adjoint-maire pendant 11 ans et je crois être assez bien connu de mes compatriotes ;

loin de prendre cet acte comme une mystification de la part du clergé,

je désire au contraire qu'il soit porté à la connaissance du public.

 

Recevez, etc.

LE VAILLANT.

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En même temps que cette lettre, nous en recevions une autre, signée de plusieurs habitants notables d'Ouessant,

venant confirmer la narration si simple et si calme

de M. Le Vaillant.

MM. les prêtres, nous disent-ils, tempêtent toute l'année,

du haut de la chaire, contre les mauvais journaux,

c'est-à-dire les journaux républicains ;

mais pendant la quinzaine qui précède les Pâques,

c'est un redoublement de zèle et la pression la plus vive

se fait dans le confessionnal.

 

Soyez ivrogne, querelleur, mauvaise langue, voleur, ayez tous les vices possibles, vous recevrez l'absolution ;

mais attention ! si vous lisez la Dépêche de Brest, la Gazette du Laboureur ou tout autre journal républicain,

prêcherait-il la morale la plus rigoureuse, vous serez damné sans pitié.

 

Et il en est de même dans la plupart des communes du département du Finistère ;

c'est un mot d'ordre, à en juger par les nombreuses lettres que nous recevons de nos correspondants

qui ne sont cependant pas, plus que M. Le Vaillant, des ennemis de la religion.

 

Allons, messieurs les curés, usez et abusez du peu d'autorité qui vous reste ;

votre prestige diminue, hâtez-en la fin, mais faites votre mea culpa,

car vos plus implacables ennemis, c'est vous-mêmes.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021