Fenêtres sur le passé

1886

Suicide familial collectif à Guipavas

Source le Parisien 19 janvier 1886

 

Le 26 septembre dernier, un paysan de Trémaouézan, François-Marie Paul, âgé de trente-cinq ans, se présentait,

vers sept heures du soir chez le sieur Le Lann, qui demeure près de Guipavas,

et déclarait que « sa femme était noyée ».

 

Le Lann et un voisin se rendirent à la mer et trouvèrent étendus sur la grève les cadavres de la femme Paul,

âgée de vingt-six ans, et de ses trois enfants, nommées Marie-Françoise, âgée de trois ans, Eugène-Olivier,

âgé de deux ans, et Marie- Yvonne-Perrine âgée de quatorze mois.

 

Aucun d'eux ne portait de traces de violences.

 

Paul fit alors aux témoins et aux autorités la déclaration suivante

 

Le 23 décembre, il avait quitté son domicile avec sa femme et ses trois enfants

et tous les cinq s’étaient rendus à Landerneau.

 

Il avait sur lui la somme de dix-huit francs : c'était tout ce qu'il possédait.

 

Son loyer devait échoir à la fin du mois, et il lui était impossible de l'acquitter, sa femme allait bientôt accoucher.

 

Ils avaient alors, en présence de leur misère affreuse,

résolu de se suicider en se jetant à la mer avec leurs trois enfants.

 

Après ce dessein bien arrêté, ils allèrent voir leur famille à Lambézellec et à Brest.

Ils quittèrent Brest dans l’après-midi du 20,

s'arrêtèrent à la première station appelée le Rody

et se rendirent à la grève.

 

Il était environ sept heures du soir.

 

Paul portait son petit garçon sur le bras gauche

et tenait sa fille ainée de la main droite.

 

Sa femme tenait le même enfant de la main gauche

et portait le troisième enfant sur son bras droit.

 

Ils entrèrent dans l'eau sur un même rang, s’avançant en baissant les bras de façon à maintenir les enfants tous l'eau.

 

La femme s'étendit dans l’eau et lui-même s'accroupit.

 

Mais, subitement, une peur insurmontable de la mort s'empara de lui et il n'eut plus qu'une pensée :

faire reposer les siens en terre sainte.

 

Il les attira alors à terre, d'autant plus facilement qu'ils se tenaient enlacés.

 

Ma femme, ajouta-t-il, n'était pas encore morte lorsque je commençai à la retirer en arrière.

 

Et il se mit à pleurer.

 

Ce récit parut absolument suspect à l’adjoint au maire et aux témoins,

qui constatèrent que la chemise de Paul et ses cheveux n'étalent même pas mouillés il ne s'était donc pas accroupi, comme il l'affirmait.

 

Paul fut arrêté, et l'information suivie contre lui a eu pour conséquence son renvoi

devant la Cour d'assises du Finistère sous l'accusation d'assassinat sur la personne de ses trois enfants.

 

Il a, en effet, paru établi que la mère s'était volontairement noyée.

 

À l'audience, les témoins représentent Paul comme «paresseux, jaloux et sournois »,

il n'aimait pas, disent-ils, son fils Eugène, qu'il ne croyait pas lui appartenir.

 

Tous s'accordent à dire que la femme Paul était d'une conduite irréprochable,

subissant d'une façon absolue l'ascendant de son mari.

 

L'accusé, a persisté dans toutes ses déclarations.

J'ai habité le Folgoët où j'ai essayé de cultiver d'abord

une petite métairie que j’avais achetée.

J'ai dû bientôt la vendre.

Puis, je suis venu me fixer à Trémaouézan,

où j'ai tenu une auberge et m'occupais

d'extraction de pierres à bâtir.

Je n'ai pas réussi ; mon petit avoir a bientôt disparu.

À Trémaouézan j'avais trois enfants et dans ces derniers temps je ne gagnais qu'un franc cinquante par jour.

J'avais trop d'enfants pour pouvoir les nourrir.

Depuis un an, a-t-il dit, ma femme et moi, voyant que rien ne nous réussissait,

nous avions formé le projet de nous suicider avec notre famille, puisque nous ne pouvions pas la nourrir.

Lorsque nous avons quitté Trémaouézan, il était bien convenu que nous n'y reviendrions jamais.

Nous avions mis nos vêtements du dimanche et nous allions dire adieu à nos parents qui habitent Brest.

Arrivés au Rody il six heures, j'ai demandé le chemin qui conduit à Feuntun-Aot,

petite anse de la rivière de Landerneau, où je pensais que nous n'aurions trouvé personne.

Nous arrivâmes vers sept heures.

Je dis à ma femme « C'est ici ! »

Et, comme la falaise était très escarpée, je descendis mon fils d'abord, puis mes deux autres petits enfants.

Ma femme descendit sans être aidée par moi.

Un bateau de pêche était mouillé à trois cents mètres.

Nous nous assîmes sur les rochers, attendant qu'il partit.

M. le Président.

À ce moment, que disait votre jeune femme ?

 

L'accusé.

Elle tenait ses enfants sur les genoux et les embrassait ;

elle ne parlait pas.

 

M. le Président.

Le bateau parti, que s'est-il passé?

 

L'accusé.

Je pris Eugène sur mon bras droit et donnai le gauche à l'aînée des filles.

Ma femme lui donnait la main droite.

Elle portait sur son bras gauche la petite.

Nous entrâmes de front dans la mer qui descendait.

Nous fîmes une dizaine de pas; l'aînée fut noyée presque aussitôt.

J'avançai toujours, traînant avec moi ma fille et ma femme qui s'était accroupie dans l'eau avec la petite,

elles moururent tout de suite j'ouvris les bras, Eugène tomba à l'eau, et moi... Je ne pus me noyer !

 

M. le Président.

Vous traîniez après vous une grappe humaine

C'est effroyable !

Comment n’avez-vous pas eu de remords au dernier moment ?

 

L'accusé.

C'était convenu nous devions tous mourir !

 

M. le Président.

Mais vous, vous n'avez pas eu le courage de mourir ?

L'accusé.

Monsieur le président, je suis plus malheureux que mes enfants et ma femme !

Prenez ma vie ;

faites-moi lier bras et jambes et jeter à l'eau ;

je n'ai point peur de la mort.

Prenez ma vie, tuez-moi ; mais ne me torturez pas ;

ne me fatiguez pas davantage !

 

M. le Président.

Qu'avez-vous fait après ?

 

L'accusé.

Voyant ma famille noyée et ne pouvant me noyer moi-même,

je n'ai plus eu qu'un désir faire reposer les miens en terre sainte.

Je les ai retirés de l'eau.

Puis, je suis allé trouver l'adjoint au maire de Guipavas.

 

M. le Président.

On a affirmé que vous aviez voulu, un jour, pendre votre femme parce qu'elle avait trop d'enfants.

 

L'accusé.

Cela n'est pas vrai.

 

M. le Président.

Le crime que vous avez commis est odieux.

Votre femme n'avait que vingt-six ans.

Elle était bonne mère.

Vous aviez sur elle un grand ascendant.

Elle a poussé la soumission à ce point de se donner la mort parce que vous l'aviez décidé

 

L'accusé (très calme).

Ma femme s'est noyée avec nos enfants parce que nous étions dans l'impossibilité de les élever.

Tout était contre nous.

J'ai essayé de tout et j'ai toujours échoué dans tout ce que je faisais.

Je vous le répète, ne me torturez pas davantage.

Jetez- moi à l'eau et faites-moi lier les bras et les jambes. (Sensation.)

 

Le défenseur de l'accusé, Me Cormier, a plaidé l'irresponsabilité de son client,

atteint, selon lui, de la folie du désespoir.

 

Mais le Jury ne s'est pas laissé convaincre, il a rapporté un verdict affirmatif en ce qui concerne l'assassinat

du petit Eugène et de la fille ainée, et négatif relativement à celui de la plus jeune qui était sur les bras de sa mère.

 

Des circonstances atténuantes ont été toutefois accordées à l'accusé.

 

Paul a été, en conséquence, condamné aux travaux forcés à perpétuité.

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