Fenêtre sur le passé

1886

Nos mendiants dans le Finistère

Étude de mœurs

Source : Le Finistère - Février 1886

Avez-vous lu Baruch* ? disait le bon La Fontaine à tous ceux qu'il rencontrait.

Avez-vous vu des gravures de Callot* ? Demanderons-nous aux amateurs de couleur locale.

S'ils nous répondent « non », nous les prierons de combler cette lacune de leur éducation par l'observation curieuse de nos mendiants bretons.

C’est une véritable étude de mœurs piquante, et il nous parait intéressant de jeter quelque jour

sur leur petite industrie, qui s'éveille à l'aurore pour s'évanouir au crépuscule.

Comme la mendicité s'exerce de préférence dans les centres,

nous ne ferons cette esquisse qu'au point de vue des villes.

Nous pouvons partager nos mendiants en trois catégories.

La première comprend les Indigents de la campagne qui viennent

s'abattre dans les cités.

La collection en est des plus curieuses : car il n'est guère en France

de contrée où de tout temps, l'on puisse mieux qu'en Bretagne reconstituer, quant au pittoresque, une véritable Cour des Miracles.

C'est parmi eux surtout que nous pouvons admirer des culs-de-jatte authentiques, des aveugles à caniche, des paralytiques en voiture,

des vieillards superbes de misère.... et des cheveux,

des nains extraordinaires, des exhibitionnistes de plaies, de tumeurs, d'éléphantiasis, etc.

Ce serait un véritable travail que d'en tenter la classification,

et Paris lui-même n'offre guère de spécimens plus distingués.

C'est aux jours de marché et surtout de foire qu'on les voit arriver

en groupes compacts ; les uns véhiculés complaisamment

par les paysans eux-mêmes, les autres cheminant pédestrement.

À Quimper, c'est le samedi qu'ils pratiquent avec succès, et l'on peut,

du commencement du jour jusqu'à son déclin, les voir de porte en porte et de passant en passant solliciter la charité du public.

À la nuit tombante, ils disparaissent comme une nuée de corneilles regagnant leur gite.

C'est du village aussi que débarquent les incendiés, sinistrés,

inondés, etc. ; ils viennent dans les villes, munis ou non de certificats, chercher des subsides pour se refaire.

La deuxième catégorie est celle des mendiants, ouvriers ou

employés sans ouvrage, de toute provenance et de tout acabit.

Il y en a qui ont été chefs de laboratoire, industriels malheureux, etc.:

nous en avons même entendu un qui affirmait (se flattait-il ?)

avoir été notaire.

Ceux-là roulent de ville on ville, sous le prétexte, hélas ! bien souvent fallacieux de chercher une occupation.

Il en est de méritants, mais avouons tristement qu'ils sont bien clairsemés et que leur détresse est bien souvent le résultat de l'ivrognerie

ou de l’inconduite.

Malheureusement, la plupart du temps il vaut mieux recevoir leur visite à sa porte que de les rencontrer le soir au coin d'un bois.

L'aumône faite à ceux-là (est-ce une circonstance atténuante ?)

ne sort pas de la ville, en ce sens que c'est généralement le cabaretier

du coin qui en profite ;

nous l'avons constaté expérimentalement plus d'une fois.

Parmi ces chevaliers errants de la misère, il s'en trouve même

qui donnent dans la littérature.

L'autre jour, nous en vîmes un, sa tournée de la rue Keréon achevée, entrer chez un libraire voisin et en sortir muni du Petit Journal,

dont il se met à savourer la lecture.

Après le pain du corps, il avait trouvé le pain de l'esprit ;

après la nourriture matérielle, l'aliment intellectuel.

Accordons-lui un bon point.

C’est encore dans cette catégorie qu'il faut classer les bohémiens,

les chanteuses et chanteurs ambulants, les joueurs d'orgue,

les Italiens à guitares et accordéons, les montreurs d'ours,

les lanceurs de complaintes, etc., etc. ; bien que ceux-là constituent

déjà un degré plus élevé dans la hiérarchie et plus proche

de l'industrie patentée.

La troisième catégorie embrasse les nombreux mendiants locaux

qui peuvent eux-mêmes se subdiviser en deux branches :

les uns qui ont un jour attitré, constamment le même dans la semaine, pour leur tournée (à Quimper c'est de préférence le lundi et le vendredi) ; les autres, qui sont brouillés avec le calendrier, et pour qui tous les jours sont également bons, sinon fructueux.

Ces malheureux, qui sa gardent bien de savoir lire, écrire et parler français, vont de seuil en seuil, marmottant des prières, estropiant et mêlant grotesquement le Pater avec le Confiteor, l’Ave avec le Credo et même le Requiescat in Pace, le tout dans un latin absolument fantastique.

Il en est qui se font ainsi d’excellentes journées, certes bien au-dessus

de la journée d'un ouvrier.

Rappellerons-nous à cette occasion ce misérable enfant atteint d’exophtalmie que nous avons tous vu courant les rues et les quais.

Il était sinistre de le rencontrer avec son œil épanché, jaillissant

de l'orbite, tout suintant de sérosité visqueuse, les traits contractés, l'autre œil déjà enflammé par sympathie.

Aussi récoltait-il d’abondantes aumônes.

Des médecins charitables voulurent, pour sauver à temps l'œil

encore sain, pratiquer l'énucléation de l'organe perdu :

mais les parent, dont il était le gagne-pain le plus sérieux, s'y opposèrent énergiquement, se doutant bien que, l'infirmité disparue, disparaîtrait aussi le prétexte à la commisération.

Autre exemple : tous les vendredis, une bonne femme narquoise, claudicante et de bonne venue, promène, de maison en maison,

une enfant malingre, rachitique, abrutie, à demi paralysée, et geignant à périodes régulièrement espacées, d'un gémissement lamentable.

Lorsque la petite fille oublie le moment opportun, vite un coup de genou, solidement appliqué, la rappelle à la réalité, et la plainte, ranimée par la correction, s'exhale de nouveau, plus lamentable que jamais.

Au reproche que nous lui fîmes, elle nous répondit, railleuse

« qu'il fallait bien gagner sa vie à quelque chose ».

Nous pourrions multiplier ce genre d'exemples.

Est-ce à dire que nous ne voyons dans tous ces malheureux

que des exploiteurs de la crédulité ?

Loin de nous une semblable pensée !

Qu'on ne nous accuse point de sécheresse de cœur !

Nous pensons avoir toujours et de tout temps, dans la limite de notre humble pouvoir, témoigné du désir de nous rendre utile à nos semblables.

Mais si nous ne donnons point dans la théorie de l'extinction possible

du paupérisme, si nous ne croyons point à certaines utopies

de philanthropes dévoués, mais trop enthousiastes,

nous estimons qu'il est des moyens pratiques de secourir les classes pauvres de la société, en dehors de la mendicité, qui ne supprime

ni même n'allège la misère.

Sans insinuer en aucune façon que, parmi ceux qui tendent la main,

il se trouve moins de situations dignes d'intérêt, nous rappellerons toutefois que les grandes infortunes ne sont pas celles qui descendent dans la rue et se donnent en spectacle.

Il ne nous parait pas sain d'habituer des enfants et des vieillards

à attendre de l'aumône le pain de chaque jour ; il ne nous parait pas sain d'habituer certains membres d'une famille à voir dans l'infirmité

d'un des leurs le gagne-pain et la subsistance, il ne nous paraît pas sain d'étaler en pleine lumière certaines plaies qu'il vaut mieux

panser à domicile.

En ce qui concerne notre ville, la municipalité Quimpéroise s'est toujours montrée trop dévouée aux intérêts de ses administrés pour qu'elle ne se préoccupe pas de la question que nous signalons.

Nous pouvons ici et hautement, dût leur modestie en souffrir,

rappeler le zèle et le dévouement avec lesquels MM. Astor* et Porquier*,

en particulier, ont multiplié leurs efforts pour atténuer les ravages de l'épidémie, et porter en personne au domicile des malheureux éprouvés par le fléau les secours matériels et moraux dont ils avaient besoin.

Nous sommes donc assuré qu'il suffit de rappeler leur attention

sur le sujet que nous venons d'effleurer pour qu'ils recherchent

et trouvent sinon le remède, du moins l'atténuation de cet état de choses.

Leur sollicitude, déjà tant de fois éprouvée, leur créera en cette circonstance un nouveau titre à l'estime et à la reconnaissance

de leurs concitoyens.

L. Decrop

* Jacques Callot, né à Nancy en 1592 et mort à Nancy le 24 mars 1635, est un dessinateur et graveur lorrain,

dont l'œuvre la plus connue aujourd'hui est une série de dix-huit eaux-fortes intitulée 

« Les Grandes Misères de la guerre »,

évoquant les ravages de la Guerre de Trente Ans qui se déroulait alors en Europe.

*Joseph Pastor - Maire de Quimper de 1870 à 1895

*Adolphe Porquier – Maire de Quimper en 1896

*Baruch (source La Fontaine de Roger Duchêne)

- Allant un jour à Versailles, la duchesse de Bouillon le voit un matin en train de rêver sous un arbre.

Le soir, en s'en allant, elle le trouve au même endroit et dans la même attitude, quoiqu'il fît très froid

et qu'il eût plu toute la journée.

Il ne s'en était pas aperçu.

"C'est à ces poétiques rêveries, dit Fréron, que l'on doit attribuer toutes les distractions"

d'un auteur constamment perdu dans ses idées ou dans son dernier enthousiasme.

Dès qu'il avait pris goût pour quelque ouvrage, raconte le fils de Jean Racine,

son esprit en était entièrement occupé.

Il en parlait à tout propos.

Racine, qui l'avait un jour emmené à l'office des Ténèbres, s'aperçut qu'il s'ennuyait fort.

Il lui donna une Bible pour le distraire.

La Fontaine tomba sur Baruch, un des petits prophètes de l'Ancien Testament.

Il y lut la prière des Juifs, et il la trouva admirable.

Il le dit à Racine en lui demandant qui était ce Baruch.

Puis, pendant plusieurs jours, à tous ceux de sa connaissance qu'il rencontrait, il disait seulement :

"Avez-vous lu Baruch ? C'est un fort grand génie."

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