Fenêtres sur le passé

1886

L'argot des nomades de Basse Bretagne

Source : Le Finistère février 1886

 

L'argot des nomades de Basse-Bretagne par Narcisse Quellien.

 

Nous avons déjà reproduit, en annonçant le nouvel ouvrage de M. Quellien (1),

l’Argot des nomades en Basse-Bretagne, la lettre dédicace adressée par l'auteur à M. Luzel (2).

 

Celle lettre a déjà donné à nos lecteurs une idée de ce livre curieux qui se divise en deux parties bien distinctes :

la partie narrative et la partie philologique, composée d'un vocabulaire des termes conventionnels

que les nomades Rochois, dont parle M. Quellien, ont jetés dans la circulation.

 

Pour commenter cette seconde partie il nous faudrait des connaissances spéciales que nous ne possédons pas ;

au cas même où ce commentaire serait fait par des celtisants émérites comme M. Luzel, il courrait risque

de n'intéresser qu'un petit nombre d'adeptes : nous aimons donc mieux mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques extraits de la prose élégante de M. Quellien, qui leur apprendront ce que sont ces nomades singuliers

sur lesquels notre compatriote vient d'appeler l'attention des érudits : La petite ville de La Roche-Derrien,

près de Tréguier, nous apprend M. Quellien, a tout au plus 1,600 âmes.

Le tiers de la population se loge dans le quartier bas, le long du Jaudy

— un endroit malpropre — quoi que ce soit aux abords d'une rivière.

 

Ces cinq ou six cents habitants ont leur commerce entre eux, et ils entretiennent

le moins possible de relations avec leurs concitoyens des hauts-lieux.

 

Dans la vieille cité déchue qui fut au Moyen-Âge une forteresse souvent assiégée

par les Anglais et qui reçut ensuite la visite des Espagnols, il y a eu,

de temps immémorial, comme deux populations distinctes :

l'une de mœurs sédentaires ; l'autre chaque jour poussée au dehors.

 

Suivant une désignation populaire, celle-ci ne serait autre chose qu'une colonie ;

les indigènes se seraient donc maintenus sur les hauteurs

La « colonie Rochoise »  se livre particulièrement à l'industrie des chiffons.

 

Le pillaouer — et plus souvent stouper — à La Roche, passe les trois-quarts de son existence à battre la campagne, autour des fermes ; il part au petit jour et il ne rentre que le bissac plein, bourré de fumier ou de pommes de terre,

si les chiffons font défaut...

 

La classe des couvreurs en ardoises (louerien mein-glaz) n'a pas moins d'importance que celle des chiffonniers.

 

La Roche doit sans doute à ses ardoisières de fournir des couvreurs à tout le pays, dix lieues à la ronde.

 

Les nomades Rochois mènent une existence double.

 

Leur vie aux champs est pour ainsi dire factice, et leur altitude chez les paysans est contrainte,

comme celle des mendiants, sur le seuil des riches.

 

Ils ont d'autres allures, quand ils ont repris l'air de la ville, en leur bas-quartier, le long de l'eau.

Quel endroit à l'écart !

 

À quelle distance on se croirait là-bas de la haute ville !

 

Et pourtant tout ce peuple-là se secourt comme de bons chrétiens

ou se soutient comme de pauvres larrons.

 

Quant aux vieilles masures qui leur servent d'abri,

on n'oserait pas toujours, en conscience, en exiger le loyer.

 

Il y a quelques années, l'administration municipale dut expulser

une soixantaine de locataires d'un pâté de décombres qui dominait

la rivière et qui ne tenait debout que par un miracle :

depuis longtemps, ces malheureux étaient menacés d'un écroulement.

 

Chose curieuse !

Narcisse Quellien

À peine sur la rue, ils virent leur château tremblant qui chancela vers l'eau et qui s'abîma,

comme s'ils avaient servi d'étai tant qu'ils avaient été supportés dans ces ruines.

 

Et comme on se sent mal au cœur de considérer les infirmités qui règnent par la, entre les femmes criardes

et des enfants déguenillés !

 

Mais de tout temps on a raconté des choses étranges sur le compte de ces paralytiques et de ces malheureux,

aperçus le jour sur leur seuil en ruines.

 

La nuit, semblait il, rendait à leurs membres perclus une vigueur particulière ;

et beaucoup, dont les noms étaient prononces tout bas, avaient été entrevus dans les ténèbres,

lestes comme des chats et revenant de la campagne chargés comme des meuniers.

 

Il est avéré que les paysans et les fermiers des alentours, lorsqu'ils ont besoin de légumes,

viennent en acheter au marché de la ville parce qu'ils n'en trouvent plus dans leurs enclos.

On voit avec quelle légèreté de touche et quel sentiment du pittoresque M. Quellien a crayonné cette petite élude intime, dont il a trouvé le sujet dans sa ville natale.

 

Nos lecteurs avaient déjà lu ses poésies bretonnes, empreintes d'une mélancolie et d'une sensibilité si pénétrantes ; ils ne le suivront pas avec moins de plaisir

dans une voie où il s'engage comme prosateur, à la suite des Luzel des Sébillot (3), pour ne nommer que ceux-là.

 

Le monde celtique est assez vaste pour se prêter

sans cesse à de nouvelles Investigations :

Et ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

François Marie Luzel

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(1) Narcisse Quellien est un poète et ethnographe de langue bretonne,

né le 27 juin 1848 à La Roche-Derrien (Côtes-du-Nord) et mort le 16 mars 1902 à Paris.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Annaïk (1880) et Breiz (1898).

 

 (2) François Marie Luzel

François-Marie Luzel (6 juin 1821 Plouaret - 26 février 1895 Quimper),

également connu sous la forme bretonne de son nom Fañch an Uhel,

est un folkloriste breton,

et également un poète en langue bretonne.

 

(3) Paul Sébillot

(Matignon, Côtes-du-Nord, 6 février 1843 - Paris, le 23 avril 1918)

est un ethnologue, écrivain et peintre français, originaire de Bretagne.

Nombre de ses travaux sont consacrés à son pays d’origine.

Paul Sébillot

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