Fenêtres sur le passé

1885

Les enfants dans le Finistère rural

Source : Le Finistère septembre et octobre 1885

 

Les enfants dans le Finistère rural

 

Auteur : L. DECROP, Pharmacien,

 

Ce n'est pas sans émotion que nous abordons cette étude si intéressante et si sympathique,

dans laquelle nous ont précédé tant de savants, tant de philanthropes dévoués.

 

Qu'on ne nous accuse point d'un vain orgueil, ni d'étalage scientifique, qu'on ne nous suppose ni le désir,

ni la pensée d'entrer en comparaison avec ceux qui ont ouvert et péniblement frayé la voie et qui,

tous les jours encore sur la brèche, appellent et ramènent sur l'enfance l'attention et la sollicitude publiques.

 

Si nous apportons à cette œuvre démocratique notre modeste concours, c'est que nous regardons,

comme un devoir pour tous, petits et grands, timides et audacieux, de faire converger nos efforts vers l'amélioration et le bien-être de nos semblables :

il n'est si humble pierre qui ne trouve sa place dans l'édifice social.

 

Suivant les traditions classiques, il faut examiner l'enfant à la campagne, dans ses deux périodes principales :

la première s'étend depuis la naissance jusqu'à l'âge de deux ans et demi,

époque où la dentition dite de lait est achevée ou en voie de terminaison ;

la deuxième continue la première jusqu'à la seconde dentition, c'est-à-dire vers sept ans,

point où le jeune sujet nous échappe pour appartenir au groupe scolaire

dont nous avons précédemment déjà entretenu nos lecteurs.

Si nous ouvrons l’Annuaire du Finistère et si nous y recherchons

le nombre des sages-femmes exerçant dans nos communes rurales,

nous sommes frappés de voir

combien de villages sont privés de leurs services.

 

Qui donc les y remplace dans leur ministère ?

 

Est-ce le médecin, toujours accablé de besogne, souvent éloigné ?

 

Hélas ! ce n'est que bien rarement que le cultivateur aisé,

mais dominé par l'esprit d'économie, songe, dans les cas très graves,

à requérir l'intervention onéreuse de l'homme de l'art.

 

Quant au pauvre prolétaire,

ses ressources si limitées ne lui permettent même pas d'y songer.

 

Ils s'adressent donc l'un et l'autre à quelque commère ou matrone,

dont la prétendue expérience consiste la plupart du temps

à avoir eu elle-même, impunément, une nombreuse famille

et dont toute la science repose sur une foule de pratiques

et de préjugés plus ou moins bizarres quand ils ne sont pas nuisibles.

Aussi, malgré de bien meilleures conditions atmosphériques, et moins d'encombrement,

malgré la vigueur de nos paysannes, voyons-nous la mortalité des accouchées

et des nouveau-nés dans nos campagnes bretonnes aussi élevée que dans les centres urbains.

 

Ne sommes-nous pas en droit d'en accuser, pour une part au moins,

l'inhabileté et les procédés opératoires mis en pratique ?

 

Souhaitons donc, que, sinon chaque municipalité, du moins celles qui peuvent se grouper fassent,

aidées des subsides départementaux, quelques sacrifices sérieux pour s'attacher une sage-femme expérimentée.

 

Nous avons la conviction que son intervention saurait conserver bien des existences précieuses

et diminuerait cette nécrologie infantile, si funeste quand on la rapproche de la faible natalité française.

 

À peine vit-il d'une vie indépendante, à peine a-t-il poussé son premier vagissement,

que déjà le nouveau-né réclame des soins assidus.

 

Il faut procéder à sa première toilette, l'oindre légèrement d'un corps gras et par un bain tiède de quelques secondes, le débarrasser de la matière sébacée qui le recouvre.

 

À la campagne rien de semblable, c'est à peine si l'on recourt à un lavage superficiel et l'on a bien soin de conserver

sur la tête de l'enfant la couche graisseuse qui la recouvre et qu'un préjugé inexplicable a consacrée

comme l'indice le plus sûr d'une santé irréprochable :

nous verrons plus loin avec quel zèle et quelle persévérance on entretient cette couche de malpropreté

et l'on se demande par quelle aberration profonde cette pratique se transmet d'âge en âge,

de génération en génération, sans qu'aucune considération ne puisse l'entamer ou la détruire.

Le moment est arrivé d'emmailloter le bébé.

 

À la campagne, le maillot c'est souvent la camisole de force ;

il nous a été donné, à plusieurs reprises, de le constater,

même sur un de nos petits neveux élevé en nourrice.

 

L'enfant, sanglé de lanières de laine, serré à ne pouvoir remuer,

est maintenu dans son lit, rigide comme une momie.

 

Quand donc nos paysans comprendront-ils que le maillot,

s'il doit garantir du froid, doit être assez souple et assez lâche

pour laisser aux membres quelques mouvements ?

 

Sans réclamer la longue robe librement ouverte, admise par les Anglais,

il est nécessaire d'éviter une constriction thoracique,

néfaste aux mouvements respiratoires et au développement des muscles :

il faut aussi se garer des épingles qui bien souvent blessent cruellement

le petit être, dont les cris trahissent seuls la souffrance :

nous ne savons pas de meilleur système d'attache que les épingles dites anglaises,

et que nos paysans connaissent bien puisqu'ils s'en servent pour boucler leur chemise.

Nous avons été étonné de ne pas les voir employées dans la toilette de leurs enfants.

 

Piquées prudemment, elles valent certainement mieux que los épingles longues et droites

 

Le berceau, dans nos campagnes, laisse également bien à désirer :

la coutume est de l'avoir en bois lourd, massif, fait d'un seul bloc ;

nous lui préférons de beaucoup le berceau en osier et surtout en fer, qui s'imprègne moins de miasmes

et permet à l'air de circuler librement à travers ses flancs ouverts :

il a, en outre, l'avantage d'être plus réfractaire aux insectes et aux parasites.

 

Nous ne sommes pas davantage partisan de rideaux épais et compactes qui nuisent à la rénovation atmosphérique : toutefois, nous voudrions qu'une légère moustiquaire en mousseline, l'été surtout,

vint protéger le sommeil de l'enfant contre l'invasion des mouches, si communes dans les fermes.

 

S'il est inutile de bercer les enfants (et nous blâmons cette pratique fatigante pour la mère et inutile pour le rejeton) nous ne pouvons davantage encourager la coutume de nos paysans, qui leur permet de les laisser seuls et sans secours dans le lit, sans les changer et sans s'inquiéter de leurs cris.

 

Sans nous arrêter à ces rares, mais sinistres exemples, cités par les journaux

et nous montrant de pauvres êtres renversés de leur berceau et dévorés par d'immondes animaux domestiques,

nous pouvons faire remarquer que bien souvent l'enfant,

endolori par son séjour dans des linges imprégnés d'urine brûlante, exaspéré par la souffrance,

pousse des clameurs terribles et fait de violents efforts pour appeler l'attention ou changer de position.

Nombre de hernies proviennent exclusivement de là ;

nous en pourrions citer des exemples authentiques.

 

Parfois cependant l'on se départ de cette habitude,

et l'on confie à une petite sœur ou à une petite bonne

le soin de bercer le jeune sujet :

maigre surveillance dont nous trouverons l'origine et l'explication dans la naïve chanson bretonne,

au moyen de laquelle la gardienne improvisée explique sa présence.

 

Certes, elle préférerait être à ses jeux ou travailler aux champs, mais elle ne veut pas échapper à sa besogne,

elle s'efforce seulement de l'alléger par ses exhortations et ses appels à la patience.

 

Qui de nous ne la connaît, cette chanson étrange, empreinte de cet abandon résigné, si propre au pays.

 

Ne dévoile-t-elle pas mieux que tous les documents l'ivrognerie, ce fléau de nos campagnes ?

 

Il nous a semblé, en l'entendant pour la première fois, découvrir une de ces sombres fleurs poétiques,

particulières à l'esprit breton :

« Dors, tout petit, dors bien, car ta maman danse à la noce, et ton papa est bien soûl, il a besoin de cuver sa boisson ;

sans doute ton réveil et les cris lui seraient importuns ; dors, tout petit, dors bien. »

 

Toutou Ia la, biannic, ha me ha gano d’eoch

Ho mamm a zo dansourez, hotad a zo mawier

Me ar vatezic vian, zo ‘ho diwoal erger …

 

Plus d'une fois malheureusement, nous avons constaté la malpropreté de la couche qui garnit le berceau

et dont l'odeur annonce à distance le manque d'aération et de renouvellement.

La balle d'avoine ne serait-elle donc plus un produit des champs ?

 

Soyons-en moins économe, ami villageois, et mettons à l'air les couettes,

les couvertures et les toiles souillées qu'un lavage on nettoyage soigneux a préalablement purifiées.

 

Rappelons-nous que ce n'est ni dans la richesse de ses langes, ni dans leur finesse, que réside le bien-être de l'enfant, mais dans leur propreté minutieuse :

une bonne mère ne doit pas reculer devant le souci de les régénérer dès qu'ils sont salis.

Le corps du jeune nourrisson doit lui-même être l'objet de lotions fréquentes, afin d'enlever les dernières traces de déjections et de souillures :

c'est le meilleur et même le seul moyen d'obvier aux rougeur des fesses,

aux gerçures, aux éruptions de toutes natures qui torturent

le pauvre patient, si l'on n'y prend garde.

 

Nous n'avons que trop souvent à constater, sous ce rapport,

la négligence des ruraux.

 

Que de fois, de misérables babys, démaillotés devant nous,

trahissent l'insuffisance des ablutions et des rechanges,

par les émanations insupportables qui s'exhalent de leurs vêtements.

 

L'autre jour n'entendions-nous pas, dans notre pharmacie,

une paysanne aisée, s'extasiant sur ses qualités ménagères et individuelles

et croyant nous en donner un exemple remarquable,

en nous assurant qu'elle changeait son enfant de chemise tous les deux

ou trois jours, et elle nous montrait un malheureux bébé,

aux jambes enflammées, aux cuisses tigrées de vésicules et de boutons : 

nous eûmes bien de la peine à faire comprendre à la pauvre femme que l'état de la jeune victime provenait des soins incomplets qu'elle lui donnait et que la guérison ne dépendait guère que d'un peu plus de propreté et d'attention.

 

Autant et même plus qu'aucune autre partie du corps, la tête nécessite des soins méticuleux et bien compris :

il faut l'entretenir dans un état de propreté satisfaisant, la brosser, la laver, la peigner.

 

C'est ici qu'on se heurte, parmi les populations rurales, à des préjugés indéracinables.

 

Les croutes laiteuses, la gourme, les poux eux-mêmes, sont l'objet, de leur part, d'une protection attentive

et nous avons vu des parents, aussi ignares que têtus, refuser de détruire sur leur progéniture les lentes

et les parasites qui la dévoraient, sous prétexte qu'une maladie du cœur ou de la poitrine

en devait être l'inévitable conséquence.

 

Étonnons-nous, après cela, de voir les affections du cuir chevelu, prendre au village un développement effrayant, envahir la face, les yeux et les oreilles, et déterminer parfois un gonflement ganglionnaire du cou.

 

Puisse-t-on, dans les écoles, combattre corps à corps ce culte de ce qu'on appelle la toque, et nos instituteurs et institutrices, qui n'en sont plus à les compter, auront rendu à l'humanité un de leurs plus signalés services !

 

Lorsque nous arriverons à la deuxième enfance, nous pourrons noter sur la gale, sur la teigne,

sur certaines affections parasitaires, endémiques au pays, pour ainsi dire,

bien des particularités dignes d'être étudiées.

Si, dès à présent, nous en arrivons au régime alimentaire,

nous pouvons établir que cette alimentation peut se diviser en deux genres :

1° l'élevage dit à sec et consistant en bouillies, panades

et autre nourriture prématurée ;

2° l'allaitement naturel ou artificiel.

L’allaitement naturel peut être maternel ou mercenaire.

 

Qui de nous n'admire et ne respecte profondément la mère,

qui nourrit de son propre lait le fruit qu'elle vient de mettre au monde ?

 

Oublieuse des douleurs de l'enfantement et continuant ce double

et magnifique rôle que la nature lui a départi, elle assure à son rejeton

et lui renouvelle la vie qu'elle lui a donnée une première fois.

Fière de le voir grandir et prospérer sous ses yeux, elle multiplie ses efforts,

ses précautions et ses soins, elle ne lui marchande jamais l'aliment qu'il réclame.

 

Un sourire, ce sourire chanté par Virgile, lui suffit pour sa récompense ;

aussi l'hygiène érige-t-elle en principe l'allaitement maternel.

 

Malheureusement, comme le fait, remarquer le docteur Arnoult,

« ce principe ne fléchit que trop souvent devant les difficultés matérielles ou morales,

dont les plus importantes sont la mollesse des femmes et la complaisance des médecins ».

Si nous plaignons les mères, à qui une constitution frêle et délicate et le vide des mamelles

interdisent l'élevage de leurs enfants, ne faut-il pas stigmatiser ces femmes, vigoureuses pour la joie et les plaisirs,

qui résistent aux impulsions de leur cœur et préfèrent courir les bals et los fêtes,

en confiant leurs nourrissons à des mains mercenaires et indifférentes ?

 

N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poète : « à quoi bon ce sein blanc, sans cette bouche rose ? »

 

Nous ne pouvons résister au désir de citer ici cette appréciation si cruelle, si brutale,

mais hélas ! si vraie du docteur Guépin :

« Dans certaines sphères prétendues élevées, les dames, si elles pouvaient, prendraient une femme de charge,

pour mettre au monde le résultat de leur conception. »

 

Cette lâcheté de la femme, si commune dans les villes, surtout parmi les classes riches,

est heureusement inconnue à la campagne et la mère n'y recule guère devant la tâche de nourrir elle-même

le produit de ses entrailles.

 

Pourquoi faut-il qu'un des préjugés, les plus malfaisants et les plus répandus vienne, sinon annuler,

du moins diminuer considérablement le bénéfice de l'allaitement maternel ?

 

Nous voulons parler de cette habitude enracinée de gaver entre temps le poupon de soupe et de bouillie.

À peine a-t-il ouvert los yeux à la lumière,

que déjà on le bourre d'une panade hâtivement préparée.

 

Certes, il n'est pas donné à tous de savoir que l'enfant,

avec sa salive pauvre, sinon totalement privée de ferment,

ses glandes sans pepsine, son pancréas sans action sur l'amidon,

a besoin d'un aliment tout disposé et digéré pour ainsi dire d'avance

et que le lait de femme contient un principe saccharifiant, une zymase, comme disent pompeusement les savants, qui le rend immédiatement assimilable et supérieur à tout autre lait,

qui ne jouit pas des mêmes propriétés :

mais cette ignorance peut être compensée par l'esprit d'observation.

 

Les paysans ne trouvent-ils pas, dans leurs animaux domestiques, l'exemple que la nature leur a tracé ?

Il n'entre pas, que nous sachions, dans la pratique agricole, de donner aux mammifères nouveau-nés

une alimentation autre que le lait et de préférence le lait de la mère.

 

Grâce à ce système mixte et indigeste, nombre de jeunes enfants périssent, victimes d'inflammations intestinales ;

la diarrhée verte, le rachitisme, les entérites, le carreau, qu'ont précédés le muguet, les érosions des malléoles,

la cachexie, règnent dans nos campagnes.

 

Que de fois n'avons-nous pas eu lieu d'examiner ces petits bretons, aux doux yeux bleus déjà éteints,

à la chevelure blonde et longue, au visage amaigri, exhibant un ventre dur, ballonné

et tout engorgé de tumeurs ganglionnaires, qui y roulaient comme des noix.

 

Informations prises, quatre-vingt-dix fois sur cent, on pouvait rapporter le mal à une alimentation anticipée.

 

En vain, le médecin s'efforce-t-il de prêcher de meilleures conditions hygiéniques ;

en vain, s'applique-t-il à saper les préjugés répandus, bien des années s'écouleront encore avant que la connaissance d'une hygiène bien comprise n'en vienne atténuer les déplorables conséquences.

 

L'instruction seule et la vulgarisation dans les classes, des saines mesures y parviendront, encore sera-ce long.

Tous nos lecteurs comprendront que si un régime mixte, composé de lait maternel et d'aliments solides et lourds,

peut produire les désordres que nous venons de signaler, l'élevage exclusivement à sec

est encore bien autrement meurtrier ;

c'est la mort presque assurée de la progéniture.

 

Aussi n'est-il pas un homme compétent

qui ne l'interdise énergiquement !

 

Tous ceux qui se sont occupés de l'enfance s'accordent à prescrire aux parents d'attendre que le nourrisson

ait cinq ou six mois, avant de permettre,

dans son estomac, mieux préparé,

l’introduction de substances trop échauffantes.

 

Nous n'avons pas à nous occuper, au point de vue des campagnes, de l'allaitement par des femelles d'animaux,

telles que chèvres, ânesse, etc., il n'y est guère en usage, et quant à l'allaitement mercenaire,

nous n'en parlerons que plus tard, et en arrivant aux nourrissons étrangers ou secourus par l'assistance publique.

 

En effet, l'allaitement mercenaire au village constitue une industrie ;

il est infiniment rare qu'une paysanne mette elle-même son enfant chez une autre paysanne,

mais elle augmente volontiers ses ressources par l'élevage d'un nourrisson de la ville ou des hospices :

nous aurons à nous en occuper.

 

Passons à l'allaitement artificiel ;

l’usage du biberon remonte à la plus hante antiquité, puisque les Romains y avaient recours,

ainsi que le fait observer le Dr Wilkowski.

 

Dans ces derniers temps, surtout depuis le perfectionnement de l'engin,

son emploi a pris une grande extension et a pénétré jusque dans nos contrées rurales.

 

Une simple tétine, mise sur une fiole, y représente, la plupart du temps, le spécimen le plus simple.

 

On a tout du biberon, on lui a tour à tour prodigué l'éloge et le blâme.

 

Cette innovation est-elle donc pour nos campagnards un bien ou un mal ?

Cela dépend, à notre avis, de la façon dont on l'adopte.

 

C’est un mal si la mère en profite pour tarir complétement son sein et nourrir exclusivement son nourrisson de lait

de vache coupé ou non de tisane ;

c’est un mal s’y elle n’y voit qu’un but unique de repos

et la dispense d’une corvée ;

ce peut-être un bien, lorsque combiné

à l’allaitement maternel, il vient suppléer à l’insuffisance

de la sécrétion, tout en laissant à la ménagère le temps de vaquer à ses occupations ;

c’est un bien lorsqu’il dispense d’aliments solides et grossiers ;

c’est un bien lorsqu’il prépare peu à peu l’estomac à un régime plus intense ;

c’est un bien lorsqu’on craint la contagion d’une maladie épidémique ou héréditaire ;

c’est une nécessité lorsque l’enfant, atteint du bec de lièvre (assez commun dans notre département),

se trouve dans des conditions de succion spéciales ;

mais le biberon, qu'on ne l'oublie pas, nécessite des règles dont il ne faut pas se départir.

La propreté surtout est de rigueur,

il faut que chacune des pièces qui le composent soit constamment nette et pure de tout élément fermentescible.

 

Un double appareil, dont l'un trempe et se revivifie avec tous ses raccords dans une eau renouvelée,

pendant que l'autre est en usage, est indispensable.

 

Le Dr. Fauvel a prouvé que bien des fois les tubes et les bouchons sont les réceptacles de vibrions

et de champignons microscopiques, il importe donc,

que des soins constants les éliminent et en empêchent la reproduction.

 

Quant au choix du lait, nous n'avons pas à prêcher le lait de bon aloi ;

le paysan est à la source ; c'est dans les villes seulement que la falsification s'en opère méthodiquement,

ce n'est que là aussi qu'on peut accuser les vaches pommelières d'être des agents de transmission de la phtisie.

 

Outre le biberon, on a encore recours, à la campagne, au petit pot et au suçon ;

nous en blâmons l'usage comme incommode, malpropre et indigne d'être conservé.

Il ne nous reste, pour clore cette question d'allaitement, qu'à formuler les deux observations suivantes, qui trouvent ici leur place.

 

Chaque fois qu'un enfant tète, il doit prendre

de 60 à 100 grammes de lait : quant aux tétées,

elles s'espaceront de deux en deux heures pendant le jour,

de quatre en quatre heures la nuit.

 

Veut-on savoir si l'enfant prospère ou non ?

 

On en peut juger à la mine,

mais le procédé le plus simple est encore la balance.

 

Les paysannes pèsent leur beurre.

 

Qu'elles pèsent leurs poupons.

 

L'augmentation de poids (de 15 à 30 grammes par jour

dans les premiers mois) est encore le contrôle le plus sérieux.

À quelle époque faut-il donner au nourrisson autre chose que du lait et quand faut-il le sevrer.

 

Ce n'est guère, de l'aveu médical unanime, que vers le cinquième mois qu'on peut l'habituer, petit à petit,

à une alimentation plus solide, telle que des bouillies légères au tapioca ou à la farine d'avoine ;

encore faut-il surveiller attentivement les voies digestives et revenir immédiatement au lait,

dès qu'une perturbation sérieuse trahit l'insuffisance des organes.

 

Voici la règle préconisée par le docteur Bouchut, dont la réputation n'est plus à faire :

 

Lorsqu'on a décidé d'introduire une modification dans le régime lacté d'un enfant,

on commence par donner un seul potage léger au milieu du jour, puis deux, un le matin et un le soir,

enfin plus tard et lorsque le rejeton s'y prête, on peut aller jusque trois, quatre, etc. ;

il faut que la bouillie soit claire, bien cuite, qu'elle consiste en farine lactée en farine d'orge, etc.

 

Elle ne doit jamais être compacte et épaisse à couper au couteau

(comme nous l'avons vu dans nos ménages villageois),

surtout pas ou peu de pâtisseries qui prédisposent à la diarrhée et nuisent à la santé.

 

Vers dix ou douze mois, on peut donner des croûtes de pain, un os à sucer, un œuf cuit,

un peu de purée de pommes de terre, un peu d'eau rougie ;

cette alimentation prudente et graduée achemine lentement vers le sevrage.

 

Le sevrage est souvent un moment critique : bien des enfants pleins de santé avant cette période,

s'étiolent tout à coup, dès qu'on les prive du lait de leur nourrice, et nous connaissons plus d'une mère inconsolable, s'accusant de la mort de son rejeton, victime d'une transition alimentaire trop brusque et prématurée.

 

Aussi ne saurait-on assigner au sevrage une époque fixe et bien déterminée.

 

Il faut, outre les dispositions et le plus ou moins de fatigue de la nourrice elle-même,

considérer la constitution du sujet, l'état de ses organes, le développement de son ossification,

et surtout l'évolution des dents.

 

Rien ne console l'enfant dans ses souffrances comme le sein qui le nourrit.

 

Qui de nous n'a vu quelque pauvre bébé, en proie à une crise aiguë de prurit dentaire,

se pâmant et se tordant de douleur, se rejeter tout à coup sur la poitrine de sa mère

et au milieu d'un hoquet convulsif, y puiser à longs traits, le soulagement et le repos ?

Si nous consultons Andrieu, Charpin Marris,

c'est entre douze à dix -huit mois qu'on doit choisir le moment du sevrage.

 

Bouchut prescrit de ne supprimer l'allaitement

qu'après la sortie des dents canines.

 

Une fois le sevrage opéré, le régime doit être celui des autres membres

de la famille, en ayant soin toutefois d'en éliminer

les aliments trop fortement épicés ;

nous recommandons aussi aux paysannes de faire les repas moins copieux

et plus espacés :

mieux vaut donner souvent et peu à la fois, 

la digestion est moins laborieuse et plus profitable.

 

Cela nous conduit à la 2° partie de notre étude, ayant trait à la seconde enfance :

nous y joindrons quelques observations relative s à la mortalité infantile ;

nous toucherons également quelques mots sur les enfants assistés et leurs destinées dans notre département ; toutefois nous voulons auparavant, et ici même, rappeler de nouveau l'attention sur une des superstitions

les plus inébranlables de notre région, nous voulons parler de l'esprit de mysticisme et de résignation

qui semblerait l'essence même de notre population.

 

Est-ce notre sol sauvage et farouche, est-ce le ciel sombre et nuageux de notre territoire tourmenté,

est-ce le choc incessant des vagues qui battent nos côtes, est-ce un reste des vieilles et lugubres légendes d'autrefois, est-ce le reflet des misères d'antan, et de la glèbe féodale, qui y poussent ?

 

Toujours est-il que dans nulle autre contrée, on ne rencontre plus de soumission aux décrets d'en haut,

plus de fatalisme instinctif que trahissent les traditions et les histoires du foyer :

le corollaire de cette résignation se trouve dans l'idée bien arrêtée que nous ne saurions échapper à notre destinée :

nos Bretons ne sont que trop disposés à accepter sans lutte les faits accomplis,

dans lesquels ils voient le doigt de la Providence : de là à ne rien faire pour s'y soustraire, il n'y a qu'un pas.

 

À maintes reprises, n'avons-nous pas entendu de pauvres mères,

mères celles-là cependant par l'âme et par les entrailles, nous dire sans douleur et presque sans regret,

en parlant d'enfants qu'elles venaient de perdre :

« Ce sont des petits anges dans le ciel, leur place y est bien meilleure que sur cette terre où il faut tant suer et peiner,

ils sont heureux là-bas et ils prient pour nous. »

 

Mais, interrogions-nous, avez-vous cherché le médecin, avez-vous tenté de guérir le jeune malade ?

 

« À quoi bon, Monsieur, le médecin est trop cher pour nous, mais une femme qui se connaît dans les maladies,

nous a donné des LOUZOUS ;

ça n'a rien fait parce que le bon Dieu voulait l'avoir près de lui et il est parti, le pauvre, chéri. »

 

Le musulman dit : « C'était écrit » ;

la conclusion n'est-elle pas la même dans notre Bretagne ?

 

Allons, femmes bretonnes, haut les cœurs ! et souvenez-vous de cet autre axiome, que nous préférons :

« Aide-toi et le ciel t'aidera » ;

ce n'est qu'après avoir mis en œuvre toutes les ressources que la science et la nature nous offrent, ce n'est,

qu'après nous être entourés des précautions et des mesures que l'hygiène nous dicte,

ce n'est qu'après avoir lutté corps à corps contre le mal et l'ignorance, que nous pouvons nous draper de stoïcisme.

 

Nous ne croyons, ni ne voulons en aucune façon, faire acte antireligieux,

en prêchant un peu moins de foi aux décrets immuables et un peu plus d'énergie pour les modifier ou y échapper,

et nous estimons que ce doit être, aux yeux de Dieu, faire œuvre pie que de lui envoyer moins de petits anges,

en conservant à la patrie plus de citoyens et de citoyennes.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021