Fenêtres sur le passé

1881

Parricide à Guiclan

Source : Le Finistère janvier 1881

 

Grall, Alain, âgé de 20 ans, Faujour, Joseph, âgé de 40 ans, Riou, Guillaume, âgé de 53 ans,

tous les trois cultivateurs, nés et domiciliés à Guiclan, sont accusés ;

 

D'avoir conjointement, dans la nuit du 15 au 16 mars 1880, à Guiclan, volontairement et avec préméditation,

donné la mort à François Grall, père légitime dudit Alain Grall, et soustrait de l'argent appartenant à la victime.

 

Le 16 mars 1880, à 6 heures du matin, le nommé François Grall, âgé de 61 ans, aubergiste à Guiclan,

fut trouvé assassiné dans sa maison.

Il gisait à terre, la tête fracassée et baignant dans une mare de sang.

Son porte-monnaie était vide, les armoires avaient été fouillées, les clefs emportées, tout l'argent avait disparu.

 

L'opinion publique, dans la commune, attribua le meurtre de François Grall à son fils Alain

et au beau-frère de celui-ci, Joseph Faujour ;

des révélations importantes se produisirent et l'on apprit que depuis longtemps les accusés avaient,

par des propos trop clairs, manifesté leur intention d'attenter aux jours de la victime.

 

Des questions d'intérêt avaient créé une profonde mésintelligence entre le père et le fils.

En 1871, une discussion violente aurait eu lieu,

à la suite de laquelle Alain Grall s'était jeté sur son père

et n'avait cessé de le frapper que grâce aux efforts

et aux supplications de sa mère qui lui disait :

« Quand nous mourrons, tout ce qu'il y ici te reviendra. »

Ce fait, il est vrai, n'est attesté que par une seule personne,

qui même n'a pas été témoin oculaire.

 

Un autre jour, comme François reprochait à l'accusé

de lui avoir pris de l'argent, celui-ci l’avait saisi à la gorge :

« J'ai peur, disait la victime en racontant cette scène,

j'ai peur que mon fils ne finisse par me faire un mauvais parti. »

 

En août 1879, Alain Grall avait dit à son père « Vous ne mourrez pas de maladie »,

et le père observant qu'en effet Alain avait déjà cherché à le tuer, celui-ci avait répliqué

« ce n'est pas vrai, mais je donnerais une bonne ventrée (sic) à celui qui m'apporterait la nouvelle de votre mort. »

 

L'accusé Faujour, qui était présent ajouta: « Silence! Moins de paroles et plus d'action ! »

 

Le même Faujour disait encore à un témoin le 2 janvier 1880 :

« Mon beau-frère Alain a eu de son père tout ce qu'il devait avoir : tout autre à sa place l'aurait tué ! »

Enfin, trois semaines avant sa mort, François Grall disait à un ami :

« Bien sûr, je mourrai ; mon fils me tuera ; s'il le pouvait,

il m'arracherait les yeux de la tête et tout ce que je possède.

 

Le matin du crime, à 5 h. 1/2, un nommé Larvor aperçut Alain Grall traversant sa cour et tournant le dos à la maison de son père comme s'il en sortait.

 

Or, il résulte de la déposition du témoin Nicolas

que c'est à ce moment que les assassins ont dû quitter le lieu

du crime, à cinq heures en effet, Nicolas était passé

devant la maison de la victime ;

voyant la porte entr'ouverte et apercevant de la lumière

au premier étage, il avait pénétré dans le couloir

pour appeler l'aubergiste.

Ne recevant pas de réponse, il était parti et, en s'éloignant,

avait entendu un pas dans la maison.

 

À 6 heures du matin, l'accusé était allé boire de l'eau-de-vie

à l'auberge de la femme Bodilis ;

son aspect sombre et hagard, son silence, son départ brusque, avaient frappé le témoin.

 

Plus tard, le mardi de la Pentecôte, en proie à une violente exaltation, il fit, au moulin de Trévélis,

un récit du crime si précis et si saisissant, que ses auditeurs crurent entendre un des assassins.

 

Mais voici le fait le plus mystérieux de cette affaire :

 

Le 7 juin dernier, l'abbé Kersalé aumônier de la Chapelle de La Salette, près Morlaix, vint remettre au juge d'instruction une massue en fer et quatre clefs qu'un homme lui avait rapportées, en lui déclarant, sous sceau de la confession, qu'il était l'assassin de François Grall ;

que Faujour et la famille Grall étaient innocents.

 

La déclaration fut reconnue vraie en partie ;

la massue, d'après le médecin légiste, pourrait être l'instrument du crime

et les clefs étaient bien celles des meubles de François Grall.

 

On présuma que le pénitent n'était autre qu'Alain Grall, qui voulait par ce stratagème,

égarer les recherches de la justice.

Cette supposition acquit un nouveau degré de vraisemblance quand on sut que, le 29 mai, c'est-à-dire huit jours avant

la visite de l'abbé Kersalé au juge d’instruction,

Alain Grall s'était rendu à La Salette avec sa femme

et la fille Madec.

 

L'accusé prétend qu'il n'a pas quitté un seul instant

ses deux compagnes :

mais deux témoins l'ont vu se diriger seul vers la Salette.

 

Il y a plus :

Joseph Faujour, comme on le verra bientôt, s'est trouvé connaître, dans un détail essentiel et resté secret

entre le prêtre et le juge d'instruction, la déclaration faite par le coupable.

 

Passons aux charges relevées contre le second accusé.

 

Faujour possédait une clef au moyen de laquelle il pouvait s'introduire dans la maison de François Grall,

qui s'était plaint d'avoir été « joué » bien des fois par lui.

 

Le 16 mars, le témoin Nicolas dont il a été précédemment parlé et qui s'était arrêté devant la maison peu avant

la découverte du crime, repassait dans l'après-midi par le bourg de Guiclan.

 

Faujour lui demanda si ce n'était pas lui qui était passé le matin « en chantonnant »

et s'il n'avait pas vu de la lumière chez François Grall.

 

Sur la réponse affirmative de Nicolas, Faujour se borna à dire :

« C'est tout ce que je voulais savoir. »

 

Le 4 juillet, l'accusé, qui avait été relaxé à la suite de l'incident de la Salette,

racontait au sieur Menez que le véritable assassin de François Grall l'avait fait mettre en liberté.

« On savait par le prêtre, dit-il, qu'une somme de 1,200 fr. avait été volée, mais que cet argent ne serait pas retrouvé parce qu'il avait été dépensé.

 

Cette circonstance est exacte ;

mais il semble qu'elle ne pouvait être connue que du prêtre, du juge d'instruction et des coupables.

 

Guillaume Riou est l'ami et le confident d'Alain Grall et de Faujour ;

toutes les fois qu'il devait se rendre à Morlaix pour déposer devant le juge d'instruction ; il conférait avec eux.

La veille du crime, à 8 h. 1/2, deux individus sont entrés dans sa maison où ils se sont longtemps entretenus

avec lui à voix basse.

 

Le lendemain matin, il était levé à 4 heures et demie, contrairement à son habitude constante et, à 5 heures,

il rentrait en marchant comme un homme qui ne veut pas être entendu.

 

La femme Riou, chaque fois que l'on parlait du crime de Guiclan, recommandait vivement à son mari de se taire.

 

Elle dit un jour, en parlant des assassins de François Grall :

« Entre nous, nous les couvrons » (?)

 

Il parait que durant toute l'instruction, l'altitude des accusés a été singulièrement inquiète et embarrassée,

que tant qu'ils ont été en liberté, ils ont visité les témoins appelés devant le juge d'instruction et

ont cherché à peser sur leurs dépositions, les suppliant de taire certains propos ou leur recommandant d'affirmer

des faits manifestement contraires à la vérité :

démarches imprudentes, qui faisaient dire à Grall :

« Je n'ai pas été moi-même témoin du crime, mais ceux qui l'ont commis se trahissent. »

40 témoins oui été entendus.

 

Le verdict du jury est négatif en ce qui concerne Riou.

En conséquence, Riou est acquitté.

 

Grall est déclaré coupable de parricide et vol

sans admission de circonstances atténuantes,

Faujour est reconnu coupable d'assassinat et vol,

avec admission de circonstances atténuantes.

 

La cour, après délibération, convaincu que les jurés, tout en observant les formes légales, se sont trompés au fond,

et s'appuyant sur l'art. 352 du code d'instruction criminelle, renvoie l'affaire à une prochaine session,

pour être soumise à un autre jury.

 

Ministère public. M. Bachelot-Villeneuve, procureur de la République.

Défenseur, Me Gourvil, avocat du barreau de Morlaix.

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Source : Le Finistère janvier 1881

 

À l'audience tenue par la cour d'assises dans la nuit de dimanche à lundi, il s'est produit un incident dont les annales judiciaires n'offrent que très peu d'exemples.

 

On jugeait les auteurs présumés de l'assassinat commis au mois de mars dernier, à Guiclan, sur la personne d'un aubergiste nommé Grall.

L'un des accusés, le fils de la victime, avait été déclaré coupable, sans admission de circonstances atténuantes ;

pour le second, Faujour, beau-frère du précédent, le jury admettait des circonstances atténuantes.

 

Un troisième accusé était acquitté.

 

C'était une une sentence de mort qui attendait Grall.

 

L'accusé le comprit, mais n'en resta pas moins très-ferme.

Il protesta avec énergie de son innocence, ajoutant qu'il pardonnait à ceux qui l'avait accusé.

Cette scène produisit une émotion profonde sur tous les assistants.

 

On attendait avec anxiété le moment où Grall s'entendrait condamner à mort.

 

Mais la cour, usant du droit que lui donne l'art. 352 du code d'instruction criminelle,

renvoya l'affaire à une prochaine session, pour être soumise à un autre jury,

dont ne peut faire partie aucun des jurés qui siégeaient à cette audience.

Source : Le Finistère avril 1881

 

Un supplément d'instruction ayant été fait depuis la dernière session, les témoins étaient en plus grand nombre.

On en avait assigné quarante au mois de janvier ; cinquante-cinq ont été entendus.

 

Le public était plus nombreux encore qu'à la précédente session.

 

On savait que l'abbé Kersalé était assigné et sa déposition était attendue avec impatience.

Son entrée produit une vive sensation.

Quand M. le président l'invite à parler, un silence absolu règne dans la salle, toutes les oreilles sont tendues ;

on s'attend à des révélations décisives, pour ou contre les accusés.

 

Mais la curiosité de l'auditoire va être complètement déçue.

M. Kersalé déclare que, dépositaire d'un secret qui lui a été confié au confessionnal, il ne peut répondre,

ni directement ni indirectement, aux questions qui lui seront posées.

 

Alors survient un incident.

Me Gourvil, s'adressant au témoin, lui pose une série de questions qui peuvent être résumées ainsi :

 

N'est-il pas vrai que les 30 et 31 mars derniers, l'abbé Kersalé est venu trois fois dans son cabinet ;

qu'il a témoigné à l'avocat de Grall et Faujour, tout le désir qu'il avait de parler ;

mais que le secret de la confession l'en empêchait ;

qu'il a même ajouté que la justice faisait fausse route ;

qu'enfin, il se proposait de voir l'évêque pour lui demander un conseil ;

que, sa demande effectuée, il était revenu en affirmant bien haut

qu'il refuserait obstinément de répondre à toutes les questions qu'on lui adresserait.

L'abbé Kersalé, incertain et agité,

répond obscurément et en tâtonnant à ces questions.

Il reconnaît, en somme, les démarches qu'il a faites,

les propos tenus par lui ;

toutefois, ces expressions qu'on lui prête

et qu'il a pu prononcer :

« La justice faisait fausse route »,

n'avaient pas en ce moment dans sa bouche l'étendue

et la portée qu'on leur prête aujourd'hui.

 

L'audition des témoins, commencée mercredi, à 10 heures du matin, n'est terminée que jeudi soir à 3 heures.

Après une suspension d'audience d'une demi-heure, le procureur de la République, M. Bachelot-Villeneuve,

commence son réquisitoire.

 

Ne pouvant appuyer l'accusation sur des preuves directes, l'organe du ministère public tire habilement

parti des présomptions, si graves et si nombreuses, qui accusent les prévenus.

 

Il résume avec beaucoup de force et de précision les principaux témoignages et conclut en demandant

au jury de reconnaître la culpabilité des accusés, sans circonstances atténuantes pour Grall,

avec circonstances atténuantes pour Faujour ;

c'est à dire de prononcer le même verdict que le précédent Jury.

 

Le défenseur, Me Gourvil, ne s'applique plus à examiner un à un, comme il l'avait fait dans sa première plaidoirie,

les faits articulés par le ministère public.

Il s'appuie principalement sur l'arrêt rendu par la cour en janvier.

Il s'en fait « une cuirasse que l'accusation ne pourra percer ».

Il tire parti également de l'acquittement de Riou et cherche, à montrer que l'accusation n'a fourni aucune preuve convaincant de la culpabilité des prévenus.

Or, ajoute-t-il, le doute équivaut à l'innocence.

Il interprète dans un sens favorable aux accusés le silence de M. de Kersalé.

Puis, dans une péroraison émouvante,

il présente au jury le danger terrible d'une erreur,

comme il s'en commet quelquefois, et comme il en rappelle deux exemples empruntés à l'histoire judiciaire du Finistère.

 

Le président, M. de Lesquen, après un résumé fidèle

des débats, adresse quelques paroles aux membres du jury :

« Ils ont suivi les débats avec une religieuse attention,

leur dit M. le président.

Ils ont assisté à toutes les dépositions des témoins,

entendu le réquisitoire et la plaidoirie.

Ils possèdent donc tous les éléments nécessaires pour se prononcer avec autorité.

Qu'ils pèsent dans leur conscience les arguments de l'accusation et ceux de la défense,

et qu'ils disent le dernier mot sur cette affaire.

Ils n'ont à s'inspirer que de leur conscience, n'étant liés par aucune décision antérieure, ni celle de leurs devanciers,

ni celle de la cour ;

la décision qu'ils vont rendre sera souveraine et définitive.

De plus, leur verdict, quel qu'il soit, sera accepté et respecté de tous.

Tout le monde reconnaîtra qu'il a été rendu par des hommes éclairés et consciencieux. »

 

Taudis que le jury se retire pour délibérer, le public, très animé, commente les débats,

condamne ou absout les accusés.

Les plus sensés estiment que les jurés doivent être en proie à une terrible perplexité ;

ce serait un grand malheur qu'un tel crime demeurât impuni ;

c'en serait un bien plus grand que des innocents fussent condamnés.

On remarque toutefois que les habitants de Guiclan venus comme témoins,

sont absolument convaincus de la culpabilité des accusés et seraient effrayés de les voir revenir absous.

 

Un seul homme pourrait se prononcer avec certitude, et il ne lui est pas permis de parler : c'est l'abbé Kersalé.

 

À huit heures, le jury rentre en séance.

 

Le verdict est affirmatif, avec admission de circonstances atténuantes.

  

Les deux accusés sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité,

Grall proteste longuement de son innocence : Faujour reste impassible.

Bagne Nouvelle Calédonie

Embarqué le 8 juillet 1881

Décédé le 10 mars 1921

Bagne Nouvelle Calédonie

Embarqué le 8 juillet 1881

Décédé à l'île Nou le 1 mars 1898

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Dernière mise à jour - Novembre 2021