Fenêtres sur le passé

1880

Quimper sous la domination épiscopale

au XVe siècle

Source : Le Finistère septembre 1880

 

QUIMPER SOUS LA DOMINATION ÉPISCOPALE AU XVe SIÉCLE

 

M. Dupuy, professeur au lycée de Brest, dont le Finistère a récemment publié une étude sur la Jacquerie de Cornouaille en 1490, prépare un grand ouvrage, en deux volumes, sur la réunion de la Bretagne à la France. (*)

 

(*) Antoine Dupuy (1835-1891),

professeur d’Histoire au Lycée de Brest et Professeur d’histoire à la Faculté de Lettres à Rennes dont il devient le doyen,

il fut un des principaux collaborateurs de la revue universitaire « les Annales de Bretagne ».

 

On nous permettra d'y puiser par avance quelques détails inédits qui intéressent I’ histoire de Quimper au XVe siècle.

 

Les ordres privilégiés étant la noblesse et le clergé, il était naturel qu'il y eût aussi deux catégories de seigneurs,

les uns laïques, les autres ecclésiastiques.

 

Or, la ville de Quimper était comprise dans le Régaire, c'est à-dire dans le temporel de l’évêque de Cornouaille,

qui jouissait de tous les droits d'un souverain véritable, et avait, par conséquent, à disposition un budget régulier. (*)

 

(*)  On sait que les évêques portèrent, pendant plusieurs siècles, le titre de comtes de Quimper

 

Ce qu'était ce budget, M. Dupuy nous l'apprend, en faisant passer sous nos yeux les comptes

de Guillaume Lestandenez « receveur du temporel de Révérend Père en Dieu », du 1er mars 1464 au 1er mars 1465.

 

L'excédent du dernier budget se chiffrait par :

34 livres, 6 sous, 7 deniers, 5 tonneaux, 4 rennées (*) de froment, 60 tonneaux, 11 rennées de seigle. ; 10 tonneaux et 2 rennées d'avoine ; 200 poules, 6 chapons, 5 coqs, 10 moutons vivants, un saumon.

 

(*)  Mesure usitée à Rennes, et qui, comme la cagnarde, ne peut guère se ramener à une mesure  moderne équivalente.

Voici quelle était la recette ordinaire :

 

503 livres, 4 sous.

80 tonneaux, 6 rennées, 7 cagnardes de froment.

80 tonneaux, 40 rennées. 2 cagnardes de seigle.

22 tonneaux, 6 rennées 1/2 d'avoine.

1008 poules.

8 Chapons,

7 coqs.

22 moutons.

2 saumons. .

3 selles.

6 couteaux.

 

Est-il besoin d'ajouter que l'évêque a bien d'autres ressources budgétaires ?

 

Par exemple, il lève des tailles en diverses paroisses de son régaire qui s'étendait sur un assez vaste espace,

puisque Tréboul et Pleyben en faisaient à la fois partie, la première paroisse payant 7 livres 8 sous,

la seconde 11 livres 4 sous.

 

À Quimper, la taille de mai donnait 20 livres.

 

En outre, la location d'un certain nombre de moulins était pour l'évêque un revenu assuré.

 

Dans ces conditions, si l'on tient compte de la valeur si différente de l'argent et des mille revenus ecclésiastiques, gros et petits, on jugera que le seigneur ecclésiastique de Quimper n'était pas à plaindre.

 

En face du budget des recettes (temporelles) il est curieux de faire figurer le budget des dépenses ;

il s'établit comme suit :

225 livres, 7 sous, 6 deniers.

12 tonneaux, 5 rennées de froment.

2 tonneaux, 4 rennées de seigle.

11 tonneaux, 9 rennées d'avoine.

23 poules.

 

Il faut 30 livres pour les gages du receveur, 23 pour ceux du sénéchal du régaire, 6 pour le bailli, 6 pour le procureur.

 

Le receveur a payé le charroi des dîmes et des revenus en nature.

 

Il a fait réparer le manoir épiscopal de Coray, les moulins du régaire.

 

Il reçoit une indemnité 

« pour les mises et dépens à faire ses écritures et arôlements, tant de ses comptes précédents que de ce présent compte. »

Entre autres dépenses,

« il se décharge d'avoir baillé à la femme Le Louarn et une autre femme de l'hôpital Saint-Julien,

par le commandement de mondit seigneur, quatre rennées de seigle ».

 

Au premier rang des droits que revendiquait l'évêque de Quimper, était son droit de justicier.

 

En effet, les seuls seigneurs dont les tribunaux eussent droit de haute justice, avec potence à quatre piliers,

sont les évêques, abbés, chapitres, barons et bannerets.

 

Eux-mêmes ne peuvent juger pourtant des cas royaux, tels que crimes de fausse-monnaie et de lèse-majesté.

 

La justice de première instance se rendait au moyen de Barres ou juridictions à la tête desquelles était un sénéchal,

et qui ressortissaient au Parlement de Bretagne.

 

Les Barres les plus importantes étaient celles de Rennes, Nantes, Cornouaille et Ploërmel.

 

Juges ou procureurs, tous les gens de loi prenaient le nom de gens du duc.

 

En 1475, on les voit disputer au Chapitre de Cornouaille le droit de percevoir pendant un an les revenus

des cures vacantes du diocèse, pour en appliquer le produit à la construction de la cathédrale de Quimper.

 

Les chanoines obtinrent de François II une ordonnance qui maintenait leur droit ;

mais trente ans après les gens du duc revinrent à la charge.

Au reste, les sujets de contestation ne manquaient pas.

 

Touché de la détresse des habitants de la Cornouaille,

le duc avait autorisé la vente du bois dans cet évêché.

 

Aussitôt, le sous-garde et les receveurs en avaient profité pour dévaster les forêts et vendre le bois à leur profit.

 

Mais le procureur de Cornouaille fit son devoir

et traduisit les coupables devant le grand Conseil.

 

Une autre fois, c'est la ville même de Quimper qui plaide contre le chapitre même de Saint-Corentin, auquel Charles VIII a accordé une partie du billot (*)

de Cornouaille.

 

(*) Impôt sur la vente des boissons au détail.

Des sergents étalent chargés de porter les assignations judiciaires et d'exécuter les sentences des tribunaux.

 

Leur charge était souvent périlleuse,

et il ne parait pas que leurs appointements fussent pour eux une compensation suffisante.

 

En 1493, la ville de Quimper alloue trois livres

aux huit sergents chargés de publier « la baillée de la ferme du billot de Cornouaille » ;

plus 71 sous, 9 deniers à Alain Nicolot, sergent général, et à trois autres sergents «pour bannir et afficher ladite ferme ».

 

Annoncer l'impôt en ce temps où l'impôt était inique, c'était parfois exposer sa vie.

 

Quant au peuple taillable et corvéable à merci, la seule taxe des sécheries de Cornouaille

(droit de sécher et de saler le poisson pêché sur la côte) lui prenait annuellement 1,500 livres,

chiffre énorme pour le temps.

 

Il est vrai qu'on lui laissait quelques bribes de franchises municipales.

 

Il y avait en effet des assemblées municipales, dont le rôle près du capitaine de l'endroit était à peu près le même,

en principe, que celui des États près du duc de Bretagne.

 

Elles n'étaient ni électives, ni même régulièrement composées.

 

Si les trois ordres y figuraient en nombre à peu près suffisant, on ne demandait rien de plus.

 

Elles étaient convoquées « au son de la campane » et siégeaient toujours en même lieu.

 

La plus importante de leurs sessions était celle où elles discutaient le budget ;

négligées en d'autres occasions, elles étaient alors très fréquentées, et la raison en est bien simple :

une indemnité était allouée aux notables présents.

 

Même, en 1494, à Quimper, l'affluence fut si grande que le chiffre des indemnités atteignit

218 livres 16 sous, 8 deniers.

 

Cette liberté si modeste menaçait de dégénérer en abus intolérable.

 

Aussi, en 1496, le capitaine Charles de Keymerch, d'accord avec les notables des trois ordres, décida-t-il que

«  de ci en avant et en l'avenir, pour obvier auxdites mises et dépenses, seront au commentaire desdits comptes nommés

et députés ceux et tel nombre de gens qui y doivent assister, qui auront ce pour tenir et assister auxdits comptes

la somme de 100 livres monnaie pour toute commission et dépense, et y pourront tous autres

et chacun pour son intérêt assister à leurs dépens. »

 

Les membres désignés pour assister au compte de 1496 sont :

« ledit capitaine, le seigneur de la Tour, son lieutenant ;

Révérend Père en Dieu, ou l'un de ses vicaires, ou les officiaux ;

le procureur du roi ou son lieutenant, le Miseur présent, Guillaume Coucer, procureur des habitants,

Corentin Kermodron, François Marion, Bertrand Mat ».

 

Tel fut le premier conseil municipal de Quimper.

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Dernière mise à jour - Juillet 2021