Fenêtres sur le passé

1880

14 juillet - La fête nationale à Quimper

Source : Le Finistère juillet 1880

 

La fête nationale.

 

Le Journal officiel a promulgué la loi qui adopte le 14 juillet

comme jour de fête nationale.

 

Par suite, le 14 juillet sera dorénavant un jour férié :

ce jour-là les bureaux de toutes les administrations seront fermés ainsi que tous les ateliers où les ouvriers ne sont pas retenus

par des engagements spéciaux, les échéances seront remises

au lendemain, ainsi que les protêts (*).

 

Les lycées et les écoles auront congé.

 

(*) protêts - Acte par lequel le bénéficiaire d'un chèque, d'une lettre de change, f

ait constater par un huissier qu'il n'a pas été payé à l'échéance.

La Fête nationale à Quimper

 

Le ciel favorise visiblement nos fêtes républicaines.

 

Vous souvient-il de cette pluie torrentielle qui, la veille du 30 juin 1878, inspira de si vives inquiétudes ?

 

Le lendemain un radieux soleil vint réjouir tous les cœurs.

 

Le fait vient de se reproduire.

 

La journée de mardi avait été pluvieuse ; celle de mercredi a été superbe.

 

Certes, bien des gens auraient vu avec bonheur un déluge fondre, ce jour-là, sur nos têtes.

 

Mais la Providence ne partage point les passions haineuses de ces gens-là et n'est point à leur dévotion,

comme ils voudraient le faire accroire.

 

La population ne s'est pas montrée envers eux plus docile : elle a célébré la fête avec entrain, malgré leurs efforts.

Dès 8 heures du matin, au moment où le Moustique

jetait à nos échos sa première salve de 21 coups,

une animation inusitée régnait dans la ville.

 

Les édifices publics achevaient leur toilette et,

dans les maisons particulières, de nombreux drapeaux apparaissaient aux fenêtres.

 

À midi, heure de la seconde salve, tandis que les préparatifs s'achevaient avec activité, une foule d'indigents se pressait devant le bureau de bienfaisance, où des secours leur étaient distribués.

 

C'est par la classe des déshérités que commençait

cette fête démocratique.

 

Cependant la ville prenait de plus en plus un air de fête et

la foule grossissait de minute en minute sur le Champ-de-Bataille,

où l'on installait les divertissements publics.

 

Jeux, danses, musique, tout marchait avec entrain.

 

Mais les splendeurs de la fête ne devaient commencer

qu'avec la nuit : l'illumination a dépassé toute attente.

 

Le Champ-de-Bataille offrait un coup d'œil ravissant :

 

D'un côté la Préfecture, brillamment décorée de drapeaux

et de guirlandes fleuries, est illuminée au gaz ;

le long des grilles un cordon de feu avec des girandoles ;

au-dessus de chaque pilier une étoile, et au-dessus de la porte principale une étoile immense avec l'inscription :

Vive la République !

 

En face, du côté des allées de Locmaria, une autre porte éclairée

aux verres de couleurs, et tout autour du Champ-de-Bataille

des mâts vénitiens avec écussons reliés par un cordon de feu.

Au milieu, un kiosque orné de guirlandes, de drapeaux et éclairé « a giorno »,

dans lequel la musique du 118e exécutait les meilleurs morceaux de son répertoire.

 

Le plateau de la Déesse, sur lequel des danses bretonnes avaient eu lieu dans la journée,

était également illuminé avec des lanternes vénitiennes.

 

Pendant le concert, des flammes de Bengale de différentes couleurs allumées sur le mont Frugy

offraient aux spectateurs un coup d'œil féerique.

 

Une foule énorme se pressait sur le Champ-de-Bataille et aux alentours.

 

Vers neuf heures, à l'issue du concert, à l'instant même où tonnait le canon du Moustique,

la musique attaque l'air de la Marseillaise.

 

Un immense cri de : Vive la République ! s'élève de la foule.

Trois fois l'hymne national est redemandé ;

trois fois il est accueilli par des acclamations enthousiastes.

 

Le concert fini, on se porte vers la Mairie.

 

L'Hôtel-de-Ville, tout pavoisé est illuminé par un cordon de feu à chaque étage et des globes blancs en verre dépoli ; au-dessus de la porte, l'inscription R. F.

 

L'éclairage du Musée obtient un grand succès :

un cordon de gaz éclaire la corniche sculptée du haut et celle du premier étage ; sur le balcon,

devant chaque fenêtre, un grand candélabre à globes blancs ;

au milieu, une statue de 2 mètres 20 c. de hauteur : « La République protégeant la loi, » entourée de lumières,

de drapeaux et de verdure, et ayant sur la tête une étoile flamboyante.

 

L'exécution de cette statue avait été confiée à un jeune sculpteur de Quimper,

qui s'en est acquitté à la satisfaction générale.

 

Le feu d'artifice, composé par M. Kervella et tiré sur les allées de Locmaria a parfaitement réussi.

 

Après le bouquet, la foule se relire paisiblement.

 

Une troupe de citoyens, drapeau en tête, parcourt les rues de la ville en chantant la Marseillaise

et acclame la République en passant devant la statue, sur la place Saint-Corentin.

 

On a beaucoup remarqué un groupe composé de quatre-vingts militaires marchant en ordre et chantant l'hymne national.

Sur leur passage, le public répondait par le cri de : Vive l'Armée !

 

Le directeur de l'usine à gaz, M. Édouard Lepape, qui, avec des moyens fort restreints, a organisé en quelques jours, et pour ainsi dire improvisé celte vaste illumination, mérite la reconnaissance de ses concitoyens

 

Un grand nombre de maisons particulières étaient aussi brillamment illuminées,

notamment place et rue de Brest, place Saint-Corentin, boulevard et quai de l'Odet, rues du Parc, de la Halle,

Kéréon, des Reguaires, du Chapeau-Rouge, etc.

 

Le Collège, la Gare, le Palais de Justice, les casernes de la Place-Neuve, etc. étaient resplendissants

 

L'entrain, la gaieté de la foule n'ont rien laissé à désirer.

 

En un mot, dans cette soirée mémorable les espérances les plus optimistes ont été dépassées, grâce à la bonne volonté générale.

 

Si l'autorité préfectorale et la municipalité ont donné l'exemple, elles ont été récompensées de leur zèle par le spectacle de cette foule immense que les quais pouvaient à peine contenir.

 

Les ouvriers que des patrons avaient, de parti pris, retenu au travail pendant la journée ont tenu à se dédommager le soir.

 

On nous a parlé de boudeurs ; il faut avouer que leur absence ne se remarquait guère au milieu d'une telle affluence.

La journée du 14 juillet 1880 sera une journée historique.

 

Les nouvelles qui nous arrivent de tous les points de la France sont excellentes.

 

L'élan patriotique a été le même au nord qu'au midi,

à l'est qu'à l'ouest.

 

Il nous semble pourtant que la fête nationale offre

certains aspects particuliers à Quimper

et dans quelques autres villes de notre région.

 

Dans nos contrées la réaction, longtemps maîtresse absolue, et sentant sa longue et funeste influence

lui échapper de jour en jour, fait rage pour se cramponner aux débris de sa domination qui s'écroule.

 

Tel un naufragé qui voit l'abîme s'ouvrir devant lui, s'attache avec l'énergie du désespoir à toutes les épaves

que rencontre sa main.

 

À peine les Chambres furent-elles saisies de la question de la fête nationale,

qu'on sentit courir dans la population comme un frisson de patriotisme libéral.

 

On devina un de ces puissants mouvements d'opinion comme ceux qui précédèrent les grandes journées

de la Révolution, et comme il nous a été donné d'en voir de nos jours, avant les élections d'octobre 1877.

 

La réaction, qui n'est ni sourde ni aveugle, ne s'y trompa point.

 

Instruite par l'expérience, elle comprit que les élections du 1er août, suivant de si près les grands souvenirs

de la délivrance et de la régénération nationales, allaient lui porter le dernier coup.

 

Dans le département du Finistère plus que partout, elle vit la nécessité d'organiser une résistance vigoureuse ;

car, battue depuis trois ans, sans espoir de revanche, dans les élections législatives,

elle est à la veille de perdre la faible majorité dont elle dispose encore au Conseil général.

 

On pensa, dans le camp monarchique, que si l'on parvenait à faire échouer la manifestation patriotique du 14 Juillet, ce premier succès ne serait pas sans influence sur le scrutin du 1er août.

 

On se mit donc en campagne avec cet ensemble que nous ne pouvons contester à nos adversaires.

 

Quant au plan, c'est toujours le même : semer partout la terreur, prédire les plus épouvantables catastrophes,

agiter à tour de bras le fantôme de l'anarchie, de la persécution religieuse.

 

On a employé des moyens plus odieux encore, et dont nous refuserions de croire nos adversaires capables,

si nous n'en avions été témoins.

 

On est allé de maison en maison, menaçant les ouvriers de les laisser sans travail,

les marchands de ruiner leur clientèle ; on a effrayé les uns, flatté les autres ;

ou s'est adressé à toutes les passions, à tous les intérêts,

à toutes les vaines terreurs pour empêcher les citoyens de s'associer à la fête de la France.

 

Hé bien ! cette propagande, qu'aucun gouvernement monarchique n'eût soufferte, et que la débonnaire République vous a laissé faire sans s'émouvoir, cette propagande acharnée à quoi a-t-elle abouti ?

 

À l'imposante manifestation que nous avons racontée.

 

La journée du 14 Juillet est un garant de la victoire du 1er Août.

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Dernière mise à jour - Juillet 2020