Fenêtres sur le passé

1880

L'éducation des femmes

Source : le Petit Brestois février 1880

L’éducation des femmes

 

De toutes les réformes élaborées par les siècles antérieurs,

aucune ne nous paraît plus intéressante et plus urgente que la réforme de l'éducation des femmes.

 

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on signale les vices de cette éducation ;

ils ont crevé les yeux des poètes, philosophes et moralistes sensés

que n'aveuglaient pas les sots et banals préjugés dont le monde est imbu et empoisonné.

 

Chacun est venu dire son mot sur la question,

tous ont conclu à la nécessité de procéder sans délais à cette réforme ;

il ne nous reste plus qu’à récolter ce qu'ils ont semé, à tirer les conséquences des prémisses qu'ils ont posées.

Évidemment, il se rencontrera des gens qui récrimineront ;

on ne se résigne pas à perdre volontairement et de bonne grâce

tous les atouts que l'on possédait dans son jeu.

 

On se rappelle, en effet, que M. Duruy, qui osa attacher le grelot,

fut en butte aux persécutions violentes, et qu'il fut obligé de battre

en retraite devant l'orage qui grondait sur sa tête.

 

Les partisans de l'ignorance, et ils sont nombreux,

espéreront faire le vide dans les établissements

qui se créeront en alarmant les défiances des familles,

ils essaieront de décourager les novateurs par des calomnies,

et cela se conçoit :

l'homme leur échappait, il avait mordu au fruit de la science, et la science révolutionne et transforme radicalement ;

mais la femme restait entre leurs mains,

avec quel luxe de méthodes savantes ils s'appliquaient à conserver

cet instrument de domination,

à déformer et à pétrir l’intelligence des filles, à estropier leur raison, à en boucher toutes les issues ;

il y allait de leur suprématie, et peu leur importait, eux qui prêchent quotidiennement le raffermissement

et la consolidation de l'esprit de famille, de nourrir la femme de principes diamétralement opposés

à ceux que l'homme a adoptés, et d'allumer la discorde au foyer domestique.

 

En effet, leur clairvoyance leur fait apercevoir que, dans un avenir prochain, la femme,

relevée de cette déchéance dans laquelle on l'a maintenue, garrottée ,

débarrassée du fardeau des superstitions sous lequel était courbée sa raison rapetissée, plus ferme dans ses volontés, rira de leurs enseignements, n'acceptera comme vérité que ce que le raisonnement lui aura manifestement démontré, et deviendra pour l'homme une auxiliaire et une compagne dévouée unie à lui

par le double embrassement de la chair et de l'esprit.

Mais c'est en vain qu'ils se coaliseront pour arrêter le progrès,

il se fera malgré eux et contre eux,

car c'est le propre des réformes justifiées par la nécessité,

longuement élaborées, amenées par le travail lent des siècles,

de triompher de tous les obstacles et d'être accueillies au moment

de leur apparition par l'assentiment unanime.

 

La part faite à la femme dans la société est trop maigre,

c'est la portion congrue ; nous la voulons plus large.

 

Et si l'on parle de lui conférer des droits et de l'investir

de nouvelles attributions, il faut au moins qu'où lui apprenne à les exercer.

 

La femme est, aujourd'hui,

positivement divorcée d'avec son mari au point de vue intellectuel.

 

Dans les pensionnats, que lui enseigne-t-on la plupart du temps ?

 

On les accoutume à la paresse ;

elles ne savent faire œuvre de leurs doigts, et beaucoup d'entre elles, qui n'ont pas un sou vaillant

et qui vivent des appointements du père, se croiraient déshonorées si elles condescendaient

à vaquer aux vulgaires travaux du ménage.

 

Quant à l'instruction, fi donc !

 

Il n'est pas nécessaire de les interroger à ce sujet, elles ont quelque légère teinture, très légère, d'histoire,

de géographie, tout juste assez pour savoir que la mère de Louis IX était la reine Blanche,

et que Paris est le chef-lieu du département de la Seine, leurs maîtresses n’ayant pas jugé à propos

de pousser l'éducation de jeunes filles destinées à faire figure dans le monde ;

à quoi bon s'encombrer de connaissances qui ne serviront à aucun usage, provoquer l'esprit d'examen,

et allécher la curiosité malsaine ?

 

On allègue comme raison primordiale qu'il n'est pas bon d'enseigner trop de choses aux filles ;

qu'il est des sujets sur lesquels il est de bon goût et de haute moralité d'étendre un voile,

que l'excès de connaissances ferait du tort à leur modestie.

 

Et puis, on lance dans la société, on pousse dans le monde ces poupées fagotées à la dernière mode,

futures mères de famille, qui seront plus tard chargées de surveiller l'éducation de leurs enfants,

d'en diriger l'esprit, de gouverner et d'administrer une maison, de donner à leurs domestiques,

si elles en ont, l'exemple du travail et du bon ordre.

Y a-t-il donc lieu de s'étonner que le scandale se multiplie,

que les tribunaux retentissent du bruit de ces révélations domestiques,

et que l'on voie un mari accouplé à une femme qui ne goûte aucun

de ses plaisirs, ne partage aucune de ses idées, dont il s'ennuie,

en arriver à briser violemment le lien conjugal,

et se retirer d'une association à laquelle il apportait au début

son affection, son labeur, son énergie,

et où la femme ne pouvait mettre en ligne de compte

qu'une incurable vanité jointe  à une indécrottable paresse

et à une ignorance hargneuse et stupide.

 

Il y a autre chose à faire pour les jeunes filles

que de faire assaut de toilettes et de chignons et de se parader

les Dimanches sur le Cours Dajot dans des costumes excentriques

qui font hausser les épaules aux gens qui connaissent le chiffre

de leur fortune.

Il y a autre chose à faire pour les femmes mariées que de négliger leurs affaires et de dévorer au coin du feu

des romans de Paul de Kock ou de tout autre romancier en goguette,

ou de tapoter sur un piano et de massacrer quelque mazurka insipide qui détériore le tympan des voisins.

 

Il y a autre chose à faire pour les femmes qui ont atteint l'âge de ce que j'appellerai les premières ruines,

que de grignoter et de déchirer impitoyablement la réputation du prochain et de commérer sempiternellement,

comme cela ne se pratique malheureusement que trop souvent, des ridicules et des travers d'autrui.

 

Quand les femmes auront senti l'importance de l'éducation, on ne verra plus se produire autant de scandales,

la paix régnera un peu plus dans les ménages désunis aujourd'hui par des croyances,

les enfants seront élevés dans des principes conformes à l'esprit des temps modernes,

et puiseront à cette école de la famille les grandes vertus qui font les grands citoyens.

 

Ils recevront une éducation robuste et une nourriture saine.

 

Assurément, nous avons horreur des bas-bleus, des pédantes et des précieuses ridicules,

et nous ne voudrions pas que les femmes, absorbées et accaparées exclusivement

par des préoccupations intellectuelles, en vinssent à sacrifier leurs devoirs domestiques aux jouissances de l'esprit, mais cet abus n'est pas à redouter, les femmes ont le sentiment et le discernement de leurs devoirs,

et pourront sans inconvénient mener de front ces deux affairesla culture de l'esprit et les soins du ménage .

 

L. R.

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