Fenêtres sur le passé

1879

Conférence pédagogique

Source : le Petit Brestois novembre 1879

 

Conférence pédagogique

 

Jeudi dernier, les instituteurs et adjoints de l'arrondissement de Brest ont assisté à une conférence pédagogique

faite par M. Loiret, inspecteur d'Académie, dans la maison d'école de l'Isle-de-Kerléau. (*)

Ces conférences recommandées par

M. le ministre de l'instruction publique,

adoptées depuis de longues années en Amérique, en Suisse, offrent un double avantage.

 

Elles permettent aux inspecteurs d'académie d'entrer en relations directes avec leur personnel, dont ils ont besoin de stimuler

le zèle et d'aiguillonner l'esprit d'initiative,

paralysé par des habitudes routinières ;

elles permettent en outre aux instituteurs véritablement pénétrés de l'importance de leurs fonctions,

de donner aux inspecteurs la mesure de leurs capacités

et de leur clairvoyance, et de leur apporter le concours

de leur longue expérience.

 

Les conférences sont uniquement consacrées à la discussion

de questions pédagogiques ;

les instituteurs sont invités à donner leur opinion motivés

sur les perfectionnements  qu'il convient d'introduire

dans le mécanisme de l'instruction primaire,

et de signaler les inconvénients qui résultent

des méthodes tombées à peu près en désuétude.

(*) Source : Archives Bibliothèque de Brest

À Brest, comme dans toute la France de

l'Ancien Régime, l'instruction est transmise

par l'Église.

Brest dispose également de généreux donateurs, issus de la Marine, qui financent l'installation d'écoles, tels le capitaine de vaisseau

Claude de Kerleau, chevalier de l'Isle,

pour les écoles communales de Kerleau

installées derrière l'église Saint-Louis,

et le lieutenant de vaisseau Jean-Louis de Hennot qui consacre une partie de sa fortune à la création d'une école pour l'instruction des enfants

du peuple, rue de Charonnière.

L’école ouvre ses portes en 1746 avec,

à sa tête, les Frères de la Doctrine Chrétienne

et vingt-deux enfants.

C'est le premier exemple d'école gratuite.

Cependant la Ville manque gravement de moyens pour établir d'autres établissements :

M. Martret, Maire de Brest de 1757 à 1759, termine son mandat sans avoir pu établir

d'autres écoles.

C'est aux instituteurs qu'il appartient de formuler ces critiques, et de les développer dans ces petites sessions que l'inspecteur d'académie préside avec sa bienveillance ordinaire pour les auxiliaires intéressants de son département.

 

M. l'inspecteur d'académie a développé la question de l'écriture.

 

Nous analyserons sommairement ses observations à ce sujet présentées avec une clarté,

une netteté très caractéristique et nourries de faits d'observation très concluants.

 

Il a énuméré tous les inconvénients produits par la mauvaise habitude que l'on fait contracter aux enfants

de se servir d'ardoises pour écrire.

Cette pratique est préjudiciable aux enfants, dont la main habituée à appuyer

très lourdement sur le crayon s'appesantit, et perd dans la suite,

lorsqu'il s'agit d'écrire sur le papier, cette légèreté et cette élasticité de muscles, qualités exigées par tous les calligraphes.

 

Le résultat est encore plus nuisible lorsqu'il est question du dessin,

dont l'étude nécessite des qualités de légèreté et de finesse

dont on ne saurait se passer.

 

Les instituteurs, interrogés à ce sujet, ratifient les conclusions proposées

par M. l'inspecteur d'académie et se prononcent à l'unanimité

pour la suppression des ardoises.

 

M. l'inspecteur d'académie passe ensuite en revue les diverses sortes d'écriture dont il critique ou compare les mérites et les défauts :

l'écriture française lui paraît mériter la préférence, elle est solide, franche,

très lisible, et lient le milieu entre l'anglaise et la ronde.

Elle est du reste en usage dans plusieurs écoles normales ;

il éveille enfin l'attention des instituteurs sur les genres de modèles d'écriture

que l'on met entre les mains et sous les yeux des enfants ,

ce sont pour la plupart des sentences philosophiques trop ambitieuses,

des espèces d'énigmes inintelligibles peu à la portée des enfants qui,

à force de les répéter, finissent par se graver dans la tête une foule d'inepties

et de sottises.

 

Il conseille aux instituteurs d'apporter un soin scrupuleux dans le choix

de ces maximes, et d'en prendre de préférence qui s'appliquent directement

à l'enfant et qui soient de nature à lui servir de règle de conduite.

 

Qu'on leur meuble la mémoire de maximes et de sentences patriotiques,

de sentences sur l'amour du travail, sur l'affection filiale,

toutes empruntées au catéchisme de la morale universelle.

 

L'enseignement de l'histoire est aussi défectueux dans ces écoles primaires.

 

On écrase la mémoire des enfants.

 

Cette multitude si complexe d'événements produit la confusion,

déroute et déconcerte son esprit ;

il faut s'attacher à élucider l'histoire, à dégager des broussailles de nos annales

les faits principaux, les périodes caractéristiques qui marquent

un progrès effectué vers la civilisation.

 

Plus tard, si l'enfant est curieux, il poursuivra cette étude, comblera les vides

et les lacunes, descendra dans les menus détails ;

si, au contraire, il s'en tient à l'enseignement de l'école,

il aura au moins fixé dans sa mémoire des idées bien nettes et bien lumineuses.

 

L'histoire contemporaine est en outre plus attrayante ;

notre société ne date-t-elle pas de la Révolution ?

 

Enfin, appliquons-nous à cultiver de bonne heure le patriotisme chez les enfants, développons dans cette nature impressionnable et malléable le respect

et l'obéissance aux lois, semons dans cette intelligence encore neuve et ouverte

à toutes les influences, des sentences qui germeront et procureront plus tard

à la société des avantages incontestables.

 

M. l'inspecteur d'académie a critiqué enfin les livres de lecture,

composés de morceaux d'une littérature indigeste et lourde

pour des estomacs encore délicats.

 

Les élèves ne sauraient en déchiffrer le sens, et bien des maîtres se préoccupent fort peu d'expliquer ces pages dont l'enfant ne recueille aucun profit.

 

M. l'Inspecteur d'académie a été chaleureusement applaudi par un auditoire

très sympathique.

 

Sa conférence pédagogique, qui réunissait à l'élégance dans l'art de bien dire

et de dire simplement des choses familières et très judicieuses,

un grand nombre d'idées élevées, portera, nous l'espérons, des fruits excellents.

 

Tous les instituteurs de l'arrondissement, accompagnés de leurs adjoints,

étaient présents à la conférence.

 

Les frères qui dirigent les écoles communales de Brest y assistaient seuls,

leurs adjoints brillaient par leur absence et profitaient de leur jour de congé

pour humer l'air de la campagne.

 

Questionné au sujet de cette absence, M. Bouché,

inspecteur primaire de l'arrondissement de Brest,

a répondu qu'il les avait convoqués à cette réunion.

 

M. Loiret a manifesté son mécontentement et le désir qu'une pareille inconvenance ne se produisît plus.

 

CH. P.

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