Fenêtres sur le passé

1879

Allumettes de contrebande à Quimper

Source : Le Finistère juin 1879

 

Allumettes de contrebande à Quimper

 

Un incident, à la fois bizarre et regrettable, s'est produit dans notre ville ces jours derniers.

 

Le bruit a couru tout-à-coup que l'un de nos honorables concitoyens, M. Merlin, ancien propriétaire du café de France, retiré des affaires depuis quelque temps, venait d'être surpris par des employés de la régie

en flagrant délit de fabrication d'allumettes de contrebande.

 

De là, grand émoi parmi les nombreux amis de M. Merlin.

 

On ne parvenait pas à s'expliquer comment un homme, jouissant de l'estime publique et possédant une aisance fort convenable, aurait pu se laisser séduire par les tentations peu alléchantes de ce genre de fraude.

 

Voici ce qui avait donné lieu à cette méprise :

 

Il existe, à Quimper — comme partout — des malheureux qui se livrent au commerce prohibé des allumettes

et qui gagnent à ce métier plus de jours de prison que de livres de pain.

La concurrence, parait-il, n'en exerce pas moins ses effets désastreux dans ce monde inconnu, et la jalousie y fait parfois des victimes.

 

Or, c'est de la rivalité de deux marchandes d'allumettes, plusieurs fois condamnées pour fraude, que M. Merlin a été l'inconsciente victime.

 

L'une d'elles ayant vu passer devant sa demeure une petite voiture chargée des sacs d'allumettes de sa concurrente, ordonna à sa fille

de suivre le commissionnaire.

 

Arrivée dans la rue de Brest, l'enfant rejoignit celui-ci et le menaça

de le dénoncer aux employés des contributions indirectes,

dont le bureau est voisin de la maison habitée par M. Merlin.

 

Craignant d'être compromis, l'homme jeta ses sacs au fond du jardin dont la porte était entrouverte, et s'enfuit.

 

L'occasion était belle pour faire confisquer la marchandise,

et la petite fille ne la laissa point échapper.

 

Prévenus par elle, les employés arrivèrent, trouvèrent les sacs et déclarèrent procès-verbal à... M. Merlin,

fort embarrassé, naturellement, d'expliquer la provenance du dépôt trouvé dans sa propriété.

 

On voit d'ici le quiproquo !

 

Malgré toutes les protestations de M. Merlin, de sa famille, de ses voisins,

il fut impossible de convaincre le commissaire de police et les agents de l'Administration.

 

Le procès-verbal fut bel et bien dressé, et M. Merlin réputé fraudeur jusqu'à ce qu'il se trouvât en mesure

de prouver son innocence.

Un hasard lui permit heureusement de se disculper.

 

Dans l'après-midi, le commissionnaire vint rechercher ses sacs.

 

Il fut surpris dans le jardin, questionné, interrogé,

il avoua être l'auteur du dépôt.

 

Ici, nouvelle complication :

conduit au bureau des contributions indirectes et craignant d'être pris,

lui simple commissionnaire, pour le vrai coupable,

l'homme répondit par des dénégations formelles au court interrogatoire qu'on lui fit subir, et on le relâcha, chose au moins bizarre,

en présence des affirmations contraires de M. Merlin.

 

Enfin, à force de démarches pénibles, M. Merlin dénoua lui-même

le nœud de cet imbroglio, en retrouvant la petite fille,

qui habite la rue de la Providence.

 

Aujourd'hui que l'innocence de notre concitoyen est reconnue, nous le félicitons d'avoir si heureusement échappé

aux conséquences d'une fâcheuse méprise, et nous faisons des vœux pour qu'à l'avenir de pareilles mésaventures

ne se renouvellent pas.

 

Il n'est pas agréable d'être publiquement soupçonné, même d'une peccadille, et il est des circonstances où le zèle

des fonctionnaires, surtout de ceux qui appartiennent à la police, a besoin d'être mitigé par un peu de circonspection.

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Dernière mise à jour - Janvier 2021