Fenêtres sur le passé

1878

Incendie à la filature Le Conte à Morlaix

Source : Le Finistère février 1878

 

Incendie à la filature Le Conte à Morlaix

 

Dimanche 17 février, entre 5 et 6 heures du matin, le bruit se répandit à Morlaix que la filature de M. Le Conte,

située à environ deux kilomètres de la ville, était en feu.

 

Aussitôt les habitants, toujours prêts, en cas de danger, à porter secours où il en est besoin,

— les pompiers, les soldats de la garnison avec leur commandant et leurs officiers, les principales autorités municipales, administratives et autres, s'empressèrent de se rendre sur le lieu du sinistre.

Mais l'incendie s'était propagé avec une telle rapidité, qu'il était déjà trop tard pour en arrêter les progrès.

De tout ce vaste et beau bâtiment, il ne resta bientôt plus que les murs, noircis par la fumée, calcinés et peu solides, ce dont on ne se défiait pas assez, malheureusement.

 

Les combles et les planchers des étages supérieurs s'étaient effondrés, entraînant dans leur chute les machines

et autres engins, et ce ne fut bientôt plus qu'un amas informe de décombres et de ruines fumantes,

d'où se dégageaient encore çà et là des jets de flamme intermittents.

 

Comme toujours, tout le monde avait fait son devoir, les pompiers surtout, et,

malgré tant de zèle et de dévouement, le désastre était complet.

 

Et pourtant l'horreur de cette scène navrante de destruction devait être encore dépassée.

 

Nos braves pompiers, dont le danger excite l'ardeur et aussi la témérité, ne voulaient pas se retirer,

pendant qu'ils conservaient l'espoir d'être encore utiles et d'arracher quelques débris au fléau.

 

Mais, hélas !

Un pan de mur calciné s'écroula soudain avec fracas,

ensevelissant sous ses ruines un grand nombre de travailleurs.

Ce fut un moment d'indicible terreur et d'angoisse mortelle.

Tous ceux qui avaient eu le bonheur de n'être pas atteints

se précipitèrent sur ces débris et travaillèrent avec rage au sauvetage

des malheureuses victimes.

 

Une dizaine personnes, plus ou moins grièvement blessées,

furent arrachées de dessous les décombres et conduites à l'hospice civil, dans deux voitures.

 

Un vieux sergent pompier, nommé Lampoignant,

avait été littéralement broyé, et ne donnait plus aucun signe de vie.

 

Le sapeur-pompier Nédélec, dont le casque seul a été trouvé

parmi les décombres, mais qui n'a pas été revu depuis l'accident,

a été presque certainement écrasé sous l'éboulement ;

mais, jusqu'à présent, on n'a pas encore retrouvé son cadavre.

 

La cause de l'incendie semble être encore ignorée.

L'usine était assurée, à différentes compagnies, pour une somme considérable : 360,000 fr. croyons-nous.

 

Des plaintes, des murmures, dont nous ne pouvons apprécier la valeur et la justice,

ni ne voulons nous faire l'écho, courent dans le peuple.

Une enquête sérieuse sera faite et parviendra, nous l'espérons,

à éclaircir les points obscurs et à imposer silence à ces bruits fâcheux.

 

La ville entière a été très-douloureusement impressionnée par ce malheur,

qui atteint si gravement notre population ouvrière.

En effet, outre les morts et les blessés, environ 270 ouvriers et ouvrières se trouvent par le fait sans travail,

et cela avant la fin de l'hiver !

La charité publique fera tout ce qui sera en son pouvoir pour apporter quelque consolation à tant d'infortune.

Des souscriptions sont ouvertes, des quêtes seront faites à domicile, et chacun se fera un devoir d'y apporter

une contribution aussi large que lui permettront ses moyens, et peut-être même un peu au- delà.

Nous savons que les Morlaisiens ne marchandent pas, en pareil cas.

Nous apprenons que des artistes, qui chantent tous les soirs

au Café de France, ont déjà versé à la souscription le produit

de leur soirée de dimanche, qui s'élevait, nous assure-t-on, à 116 francs.

Voilà un noble exemple.

Ce sont des gens de cœur, comme tous les vrais artistes, du reste.

 

Nous avons remarqué aussi, avec plaisir, que la population ouvrière

de Morlaix s'est complètement abstenue, dimanche soir,

et spontanément, des jeux et divertissements bruyants ordinaires

en la saison de l'année où nous nous trouvons.

 

Ainsi, nous n'avons aperçu aucun homme masqué par les rues,

comme les dimanches précédents, et les bals populaires de la salle

de Venise et de la salle de la Renaissance sont restés fermés toute la nuit.

Dans notre numéro de samedi prochain, nous reviendrons

sur cet incendie, avec de nouveaux détails.

Nous invitons tout l'arrondissement de Morlaix à prendre part

à la souscription, et nous recevrons au bureau du journal,

rue de Brest, 36, les souscriptions des communes rurales, et publierons

dans le Morlaisien les noms des souscripteurs. »

 

P. S.

– Les autres victimes, outre Lampoignant et Nédélec,

dont le cadavre a été retiré hier matin de dessous les décombres, sont :

 

Merrien (Victor), sergent pompier, marié, père de sept enfants, retiré de dessous les décombres

avec des blessures excessivement graves, et dont la vie est très compromise.

L'amputation de sa jambe gauche a été jugée nécessaire.

 

Lescop, caporal pompier, marié, 2 enfants, aussi très-grièvement blessé.

Fouillard, sapeur-pompier, marié, père de famille.

— Blessure grave.

 

Daniel (Jean), de Plourin, de 40 à 45 ans.

— Blessure moins grave.

 

Ces quatre blessés sont à l'hospice de Morlaix.

 

Trois autres :

 

Nourry, caporal pompier ; Capitaine, sapeur-pompier,

et Le Godec, également sapeur-pompier, moins gravement atteints, reçoivent à domicile les soins que réclame leur situation.

 

De belles funérailles

(un enterrement de première classe, avec tout le cérémonial d'usage),

ont été faites ;

hier, mardi, à 2 heures 1/2, aux restes de Lampoignant et de Nédélec ;

le cadavre de ce dernier avait été retrouvé et retiré, le matin,

de dessous les décombres entassées sur lui.

 

Les sapeurs-pompiers, en grande tenue, et précédés de leurs tambours voilés, marchaient en tête du cortège,

comme il convenait, rendant les derniers devoirs à leurs infortunés camarades.

Venaient ensuite le maire de Morlaix et ses adjoints, suivis des conseillers municipaux, puis les magistrats,

le commandant de la garnison avec presque tous ses officiers, la gendarmerie, la douane, le collège,

les chefs de service et des délégués des différentes administrations, un détachement de chasseurs à pied,

et enfin, une foule considérable composée de toutes les classes de la société.

 

Après le service funèbre, chanté dans l'église de Saint-Martin, on s'est dirigé vers le cimetière de cette paroisse et là, M. le docteur Delannégrie, adjoint au maire, et M. Puyo, capitaine de la compagnie de sapeurs-pompiers,

ont prononcé quelques paroles entrecoupées par l'émotion au bord des deux fosses contiguës où l'on a descendu

ces deux frères d'infortune, l'un près de l'autre, dans la mort, comme ils l'étaient au danger, le 17 février.

 

P. S. — De nouveaux détails nous parviennent au dernier moment.

D'après l'estimation des experts, les pertes matérielles s'élèveraient à la somme de 700,000 francs,

dont la moitié seulement est couverte par diverses assurances.

Source : Le Finistère juin 1879

 

Mercredi a eu lieu l'enterrement d'une quatrième victime de l'incendie de l'usine Le Conte,

le caporal des pompiers Lescop.

 

Ce malheureux a souffert pendant quinze mois.

 

Quelques jours avant sa mort, on avait voulu le changer de lit, ses pieds étaient adhérents aux draps de lit ;

les plaies ne s'étant jamais refermées.

 

Il avait été rayé de la compagnie le 1er janvier dernier,

pour infirmités incurables,

et quand il a été question de lui rendre les honneurs,

le commandant de la compagnie s'y est d'abord refusé,

en s'appuyant sur le règlement.

 

Mais sur les instances de l'autorité municipale,

et après quelques pourparlers, on est tombé d'accord pour reconnaître qu'il y avait lieu pour cette fois, du moins, de transiger.

 

La compagnie des sapeurs-pompiers a donc assisté sans armes

aux obsèques de son pauvre et ancien camarade,

qui a été inhumé dans le cimetière de Saint-Martin,

et dans la même tombe que Mével, Lampoignant et Nédélec,

morts comme lui victimes de leur dévouement.

 

Nous pensons qu'à l'expiration de la période quinquennale,

la ville de Morlaix qui ne recule jamais devant l'accomplissement

d'un devoir, et qui dans cette circonstance sera assurément l'interprète de la population toute entière,

ne saurait mieux faire que de transporter les ossements de ces quatre infortunés dans le cimetière de Saint-Charles, où il sera facile de les réunir à ceux des soldais morts pendant la dernière guerre,

et dont un mausolée sert à consacrer la mémoire.

Source : Ar wirionez 21 juin 1879

 

Pension à la veuve du pompier Lescop.

 

Le Conseil accorde une pension annuelle de 150 francs à la veuve du sapeur-pompier Lescop,

mort des suites des blessures qu'il avait reçues dans l'incendie de la filature Le Conte

et décide que les frais des funérailles dudit Lescop seront payés sur le budget communal.

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Dernière mise à jour - mars 2021