Fenêtres sur le passé

1878

Du bruit dans Landerneau

Source : Le Finistère juillet 1878

DU BRUIT DANS LANDERNEAU

 

La célébrité de Landerneau n'est pas seulement due à sa lune légendaire.

 

Qui ne s'est écrié, en apprenant, soit-un coup de théâtre politique, soit un scandale privé :

Il y aura du bruit dans Landerneau !

 

Mais qui s'est demandé d'où vient à Landerneau cette réputation tapageuse ?

 

Si le proverbe avait cours seulement dans le Finistère, on pourrait en attribuer l'origine à quelque fait local

depuis longtemps oublié.

 

Mais, du Nord au Midi, on le retrouve dans toutes les bouches.

Jacques Cambry (1), de Lorient, l'auteur du Voyage dans le Finistère, l'un des fondateurs

de l'Académie celtique, mort en 1807, s'est posé la même question et n'a pu la résoudre.

 

L'explication la plus répandue en Bretagne n'a aucun caractère absolu de certitude.

 

C'est, dit-on, de Landerneau que vient l'usage, encore en vigueur dans certains pays de France, de donner un charivari aux veuves, surtout aux veuves déjà mères, qui convolent

à de secondes noces.

 

Quand un de ces mariages était sur le point de s'accomplir, la nouvelle s'en répandait rapidement dans la contrée, et l'on s'écriait déjà : Il y aura du bruit ce soir dans Landerneau !

 

Si l'on admet cette interprétation assez douteuse, on ne s'explique pas encore comment

un tel dicton a pu faire fortune et être universellement adopté par toute la France.

 

Ici du moins nous savons nettement à qui Landerneau est redevable de celte gloire équivoque.

Le Rennais Alexandre Duval (2), écrivain assez médiocre du premier Empire,

mais habile metteur en scène, et qui se proposait

«de rendre les hommes meilleurs en les amusant»

— ce qui ne l'empêcha pas de connaître les rigueurs de la censure impériale et même l'exil — avait fait représenter au Théâtre-Français la comédie des Héritiers, où le public, rit,

dit-on, pendant vingt-cinq ans.

Or, l'action des Héritiers se passe à Landerneau, qu'Alexandre Duval avait connu et visité pendant son séjour à Brest ; car il s'était destiné d'abord à la marine.

Jacques Cambry

Alexandre Duval

Rien de plus simple d'ailleurs que le sujet de ce vaudeville, aujourd'hui un peu vieilli.

 

Le capitaine Kerlebon a la bonne fortune assez rare de se survivre à lui-même : après sa mort officiellement annoncée, il peut éprouver les sentiments de ses héritiers à son égard, sentiments peu tendres à coup sûr et peu désintéressés ; car, autant est grande la Joie qui éclate à la nouvelle de sa mort, autant est profonde l'affliction

avec laquelle la nouvelle de sa résurrection est accueillie.

 

Il faut avouer qu'à part le couple inévitable des amoureux, cette famille de Landerneau est faite pour inspirer

une médiocre sympathie.

 

Maîtres et gens se ressemblent : au premier rang des serviteurs brille un certain Alain, né lui-même à Landerneau,

mais fort peu enthousiaste de sa patrie.

Aussi l'auteur a-t-il pris la précaution de nous le présenter d'avance comme un « niais méchant dont les boutades ne sauraient compromettre personne, si ce n'est lui.

 

Au début de la pièce, la mort de Kerlebon est regardée

comme certaine, et le digne Alain, d'un ton qui n'a rien d'ailleurs

de désespéré, s'écrie :

« Sa mort a fait du bruit dans Landerneau ! »

Et plus loin : « Je sais que, dans notre petite ville de Landerneau, en voilà au moins pour huit Jours de conversation. »

 

Dans une autre scène entre Alain et Henri, l'amoureux traditionnel, Landerneau n'est pas mieux traité.

 

On sent que l'auteur insiste de parti pris et fait revenir volontairement, à tout propos, le même refrain pour, mieux marquer son intention :

ALAIN

« Vous n'avez rien dit de notre ville de Landerneau. »

 

HENRI

« Et que veux-tu que j'en dise ?

 

ALAIN

« Vous avez raison : il n'y a pas grand'chose à en dire.

La ville n'est point belle.

Eh bien, vous me croirez si vous voulez, les habitants sont pires que la ville.

Ils sont laids, méchants, bavards. »

 

HENRI

« On voit bien que tu es toi-même de Landerneau. »

Par bonheur, tous les habitants de Landerneau, même ceux qu'Alexandre Duval met en scène, ne pourraient

se reconnaître dans ce portrait, ou plutôt dans cette boutade d'un homme que l'auteur a voulu rendre haïssable.

 

Même dans les Héritiers, il y a plus d'une figure, d'un caractère et d'un cœur,

qui vengent suffisamment Landerneau de ces exagérations satiriques.

 

Enfin, lorsque la méprise est découverte et que les rôles sont intervertis, Alain se frotte les mains de joie :

« Oh ! répète-t-il encore, il y aura du scandale dans Landerneau ! »

 

La conclusion n'est pas autre :

« Oh ! Le bon tour ! Je ne dirai rien, mais cela fera du bruit dans Landerneau. »

 

Après la lecture des Héritiers, il semble évident que notre proverbe a M. Alexandre Duval, sinon pour père,

du moins pour vulgarisateur ; car de telles répétitions du même mot ne sont pas l’effet du hasard.

 

Le but auquel tendait l'écrivain est atteint maintenant, grâce à lui ; demeurée longtemps au répertoire,

sa pièce a fait connaître, d'abord à Paris, puis à la France entière, un dicton qui autrement,

sans doute, serait resté ignoré.

 

Mais le dicton lui-même, qui occupait Cambry avant Alexandre Duval, est d'une origine plus ancienne.

 

Depuis longtemps il devait être populaire en Bretagne, et c'est sous la plume d'un Breton

qu'il est devenu populaire en France.

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(1) Jacques Cambry, né le 2 octobre 1749 à Lorient et mort le 31 décembre 1807 à Cachan, est un écrivain breton et français, fondateur de l'Académie celtique.

 

(2) Alexandre-Vincent Pineux, dit Alexandre Duval, est un dramaturge, librettiste et acteur français, né à Rennes le 6 avril 1767 et mort à Paris le 9 janvier 1842.

Il est le frère de l'historien Amaury Duval et l’oncle du peintre Amaury-Duval.

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Dernière mise à jour - Juillet 2020