1876 - Le crime de Châteaulin

Sources :

Le Finistère - septembre 1876 - janvier 1877

ANOM – Archives Nationales d’Outre-Mer

www.bernard-guinard.com

 

Le crime de Châteaulin

 

Dimanche 3 septembre 1876, entre cinq et six heures du soir,

un crime épouvantable fut accompli près de Châteaulin.

 

C'était ici jour de grande fête.

 

Beaucoup d'étrangers, parents ou amis des habitants, étaient arrivés dès le matin :

la journée avait été très-belle, très-animée, et déjà la foule se rendait, joyeuse,

sur les quais pour assister à la fête vénitienne, lorsque, tout-à-coup,

se répandit la nouvelle de l'odieux attentat qui venait d'être commis.

 

L'émotion que causa cette lugubre nouvelle fut profonde et douloureuse, et,

dès lors, la fête s'acheva devant une assistance moins avide de jouir des plaisirs qu'on lui offrait,

que d’apprendre les détails encore inconnus du drame mystérieux.

 

Voici ce qui s'était passé :

Découverte du cadavre

 

Vers six heures, à deux kilomètres environ de la ville, un voiturier découvrit près de la vieille route

de Pleyben, le corps horriblement mutilé

d'une jeune paysanne.

 

Son premier soin fut d'essayer de soulever

la malheureuse et, s'il en était temps encore,

de lui porter secours.

Puis, voyant qu'elle avait cessé de vivre, il accourut à Châteaulin pour prévenir la gendarmerie.

 

Pendant qu'il soulevait le cadavre, le sang avait coulé sur ses vêtements.

 

Aussi, quelque véridique que pût lui paraître son récit, le maréchal des logis de gendarmerie,

tout en faisant avertir les autorités judiciaires, jugea-t-il qu'il était prudent de retenir le voiturier

jusqu' à plus ample information.

La victime

 

Bientôt M. le substitut, du procureur de la République et M. le juge d'instruction se rendirent sur le lieu du crime, accompagnés du docteur Baléy.

 

Au moment où ils y arrivèrent, le cadavre était entouré de quelques personnes, dont l'une avait reconnu la victime.

 

Le cadavre était celui de Marie-Louise Madec, de Lothey,

domestique chez M. Douguédroit, à la ferme de Runapunc,

commune de Châteaulin.

 

L'idéntité de la victime étant établie, il s'agissait de rechercher quel pouvait être l'auteur du crime et quel en avait pu être le mobile.

 

Double crime !

 

Un rapide examen du corps convainquit le docteur que la pauvre fille avait, subi les derniers outrages et que, probablement, elle avait rendu le dernier soupir en repoussant le criminel,

qui l'avait frappée pour assouvir sur elle sa passion bestiale.

 

Louise Madec, mourante, avait été violée !

 

L’arrestation

Une femme se souvint alors d'avoir rencontré la servante accompagnée

d'un jeune homme nommé Marc Morvan, garçon chez M. Nédelec.

 

Cette révélation mit la justice sur les traces du coupable.

 

Après avoir fait enlever le cadavre, les magistrats se rendirent chez M. Nédelec.

 

Avant de pénétrer dans la maison, ils y envoyèrent un paysan qui,

sous prétexte de demander quelques renseignements sur la route qu'il devait suivre pour gagner une habitation voisine, s'assura que Morvan était déjà rentré.

 

Certains, dès lors, de rencontrer celui qu'ils cherchaient,

les magistrats entrèrent et se firent conduire immédiatement à sa chambre.

 

Morvan feignait de dormir.

Sur un meuble, on trouva son pantalon qu'il s'était efforcé de laver,

mais sur lequel on voyait de larges taches de sang.

 

Ailleurs on découvrit aussi sa veste maculée.

 

Cependant, malgré le bruit, Morvan ne bougeait pas.

 

L'un des magistrats s'approcha du lit, lui ordonna de cesser de jouer pareille comédie et lui enjoignit de répondre

à ses questions.

 

Morvan se tournant alors, laissa voir de nouvelles preuves de sa culpabilité.

 

Sa chemise était toute ensanglantée, et dans sa main droite,

on aperçut une large blessure qu'il s'était faite en frappant sa victime.

 

Premier interrogatoire

 

Pressé de questions, Morvan commença, dit-on, par nier son crime et par opposer aux faits qu'on lui reprochait, d'abord des réponses évasives, puis des dénégations absolues.

 

On lui présenta ensuite différents objets qu'on avait ramassés près du cadavre de Louise Madec, et entre autres,

un mouchoir qu'il reconnut parfaitement comme lui appartenant.

 

Voyant enfin que la justice était déjà suffisamment édifiée, il déclara qu'il avait complètement perdu le souvenir de ce qui s'est passé dans cette soirée....

 

Il était, à ce moment, près de minuit :

malgré l'heure avancée, les magistrats firent conduire Morvan dans la salle où sa victime avait été déposée,

et là, on présence du cadavre, ils recommencèrent à le questionner sans pouvoir en obtenir le moindre aveu.

 

On remit alors au lendemain la suite de l'instruction, et l'accusé fut écroué à la maison d'arrêt.

 

Les révélations

 

Lundi matin, Morvan fut une deuxième fois mis en présence du cadavre de sa victime et cette fois,

il se décida à l'aire d'importantes révélations.

L’autopsie

 

De l'autopsie du cadavre, il résulte, dit-on, que Louise Madec a reçu, tant à la tête que sur le reste du corps, quatorze coups de couteau dont plusieurs étaient mortels.

 

L'un d'eux a tranché l'artère carotide.

 

On ajoute enfin, que le viol a dû être commis pendant l'agonie de la victime.

 

Tels sont les détails connus de cet effroyable crime.

 

Hier, à cinq heures du soir, une foule nombreuse suivit le convoi funèbre de la pauvre fille ;

la douleur de sa famille était navrante.

 

Marie-Louise Madec avait 30 ans.

 

Son assassin est âgé de 28 ans.

 

P. S. — Il n'est pas nécessaire d'ajouter, sans doute, que le voiturier primitivement arrêté a été remis en liberté.

Sa captivité n'a, fort heureusement, pas été de longue durée, mais il a failli payer cher son zèle à secourir la victime.

 

Bien que les détails qu'on vient de lire nous soient adressés par une personne que nous avons lieu de croire bien informée,

la gravité des faits qu'ils concernent nous font un devoir de ne les reproduire que sous toutes réserves.

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Nouveaux éléments

 

Voici quelques renseignements sur l'auteur du crime horrible dont la route de Pleyben a été le théâtre dimanche soir et dont vous avez donné les détails dans le Finistère du 6 septembre.

 

L'accusé Marc Morvan est un homme de taille ordinaire (1 m. 55 environ), il a le front très-bas, les cheveux

et les sourcils châtains, les yeux gris, un petit nez, une grande bouche et le menton rond.

 

L'ensemble du visage est ovale et le teint très-coloré.

 

Quelquefois Morvan s'enivrait, mais il parait certain qu'il était parfaitement calme

et qu'il n'avait presque rien bu dans la journée du Dimanche.

 

Au reste on le dit fort mauvais sujet, méchant et très brutal.

 

Pressé de questions par M. le Juge d'instruction il a fini par faire des aveux.

 

Si l'on en croit son récit, c'est vers 7 heures que le crime a été commis.

 

Morvan revenait de Châteaulin avec Louise Madec.

 

Ils causaient tranquillement.

 

Arrivés à un endroit désert il pria sa compagne qu'il aimait, qu'il voulait épouser, dit-il,

de lui permettre de l'embrasser, et celle-ci le lui refusa.

 

C'est alors que, emporté par la passion, peut-être jaloux, le misérable se rua sur la pauvre fille,

la renversa dans le fossé et lui donna plusieurs coups de pieds sur la tête.

 

Louise Madec résistait encore.

 

Morvan saisit enfin son couteau et en porta plusieurs coups à sa victime qui expira dans ses bras.

 

Il avait satisfait son ignoble passion !

 

La pauvre fille a reçu dix-sept blessures dont quatre aux mains et treize à la tête,

toutes faites à l'aide d'un instrument tranchant.

 

Il est probable que les seize premiers coups ont été portés au hasard,

pendant que Morvan cherchait à terrasser sa victime.

 

Le dernier a dû être porté alors que la malheureuse était déjà tombée.

 

Celui-ci, donné d'une main plus ferme, a profondément perforé les chairs et tranché l’artère carotide :

c'était le coup mortel.

 

Le second crime, le plus horrible, a été accompli, dit-on, au moment même où la victime expirait,

sinon immédiatement après sa mort.

 

Le cadavre de Louise Madec, au moment où il a été découvert, se trouvait couché sur le bord de la route,

du côté gauche, la face en l'air, la tête appuyée contre le talus, sous une haie et regardant le nord.

 

Les jambes étaient écartées, la jambe droite repliée sur elle-même, la jambe gauche et les bras allongés.

 

La blessure du cou mesurait environ 10 centimètres de longueur : le sang avait jailli avec une telle force

que tous les vêtements, et la face en étaient couverts.

 

La lutte entre le meurtrier et sa victime a dû être vive et longue, car le sol porte de nombreuses traces de sang

et les vêtements de la victime étaient déchirés et épars.

 

On a trouvé près d'elle un parapluie et le mouchoir de Morvan, troué et plein de sang.

 

Morvan était domestique au village de Leuret, à sept kilomètres de Châteaulin.

 

C'est là qu'il a été arrêté, à minuit, d'après les indications de Madame Guédès qui l'avait aperçu vers 6 heures du soir, s'acheminant avec Louise Madec, sur la route de Pleyben.

 

C'est M. Corentin Le Foll, âgé de 28 ans, journalier à Mézambellec en Châteaulin qui a découvert le cadavre

et prévenu la gendarmerie.

 

On dit que cet homme, qui avait été provisoirement arrêté, a éprouvé une émotion telle qu'il en est tombé malade.

 

Du reste tout le pays est dans la consternation.

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Cour d’Assises du Finistère - Audience du jeudi 11 janvier 1877.

 

Dans son audience du jeudi 11 janvier,

la Cour d'Assises a condamné à la peine de mort,

l'auteur du crime de Châteaulin, Marc Morvan.

 

Nos lecteurs se rappellent les détails de ce drame horrible.

 

Le jour de la fête de Châteaulin, à six heures du soir, Marc Morvan, se trouvant sur l'ancienne route de Pleyben, seul avec une jeune fille qu'il poursuivait de ses obsessions et qui refusait de céder à ses coupables désirs,

Marc Morvan tua Louise Madec et assouvit sa bestiale passion sur le cadavre de sa victime.

 

Meurtre et viol, tels sont les deux crimes que le jury du Finistère a condamné le coupable à expier sur l'échafaud !

 

M. Riou, procureur de la République et Maître de Chamaillard, avocat de Marc Morvan ont tour à tour pris la parole, le premier au nom de la justice et de l'humanité grièvement outragées, le second, au nom de la clémence.

 

Leurs plaidoiries ont été également remarquables.

 

Mais Morvan est un de ces criminels dont le cœur semble inaccessible aux remords, et son attitude provocante,

ses réflexions déplacées, les grossièretés qu'il a prodiguées aux témoins et même à son défenseur,

n'étaient point faites pour attendrir les juges.

 

Morvan n'est même pas un criminel vulgaire : c'est une bête brute.

 

Lorsque le président du jury eut donné lecture du verdict, affirmatif sur les trois questions qui lui avaient été posées, muet sur les circonstances atténuantes, lorsque le greffier répéta cette lecture en présence du coupable,

Morvan demeura impassible.

 

C'est à peine si un léger tremblement de la jambe droite et un mouvement rapide des paupières trahirent l'émotion qu'il éprouva lorsque M. le Président des Assises prononça contre lui l'arrêt suprême.

 

La foule qui remplissait la salle fut, à ce moment, saisie d'une émotion plus grande que celle du condamné.

 

Elle s'écoula silencieuse et attristée en songeant à l'expiation que la justice des hommes a marquée

pour de tels crimes.

 

Quant à Morvan, une réaction soudaine se produisit en lui au moment où il traversait le couloir pour sortir du Palais.

 

Il marchait comme un homme ivre ; ses yeux étaient fixes et son regard perdu.

 

L'audience commencée à 11 heures du matin était terminée à 6 heures et demie du soir.

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Pourvoi rejeté

Grâcié et envoyé au bagne

en Nouvelle Calédonie

Départ vers la Nouvelle Calédonie

Embarquement sur la Loire

le 22 avril 1877

Escale à Ténériffe le 9 mai

Arrivée à à Nouméa le 6 août 1877

360 forçats à bord, 1 décès en mer

Condamnations antérieures

1873 - 1875

Outrages à agent et ivresse.

Remises de peine

1901

Commutation de Perpétuité 

en 15 ans de Travaux Forcés

1907

Remise de peine de 4 ans

Décédé

le 16 octobre 1915

à l'Île Nou Novelle Calédonie

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Dernière mise à jour - Janvier 2021