Fenêtres sur le passé

1875

La poste aux lettres avant 1789

Source : Le Finistère octobre 1875

 

La poste aux lettres avant 1789

 

À cette époque, ceux qui dans nos campagnes savaient lire étaient rares,

et ceux qui savaient écrire l'étaient bien davantage.

 

Pour la comptabilité, on se tirait d'affaire à la manière des boulangers ou des fruitiers du Jura,

avec des tailles en bois échelonnées de crans,

ou bien encore avec des marques à la craie et au charbon derrière la porte.

 

Il n'arrivait aux paysans par la poste, ni lettres ni imprimés ;

les correspondances de cette sorte s'arrêtaient au chef-lieu.

Les seuls écrits que l'on recevait au Village n'étaient point cachetés : c'étaient des actes notariés sur parchemin,

des papiers de procureurs et des exploits d'huissiers.

 

Quand on avait des nouvelles à donner à quelqu'un

ou à prendre pas loin de chez soi, on y allait ;

quand les nouvelles étaient adressées du pays au milicien

sous les drapeaux, on en chargeait quelqu'un de la ville en payant,

et le milicien répondait par le même procédé.

 

Après cela, il fallait aller chercher la réponse au bureau à des jours convenus.

 

Lorsqu'il s'agissait d'une lettre inattendue, c'est-à-dire d'un événement,

le messager de la ville en informait le destinataire par occasion.

 

Les monarchistes appellent cela le bon temps.

 

Ce l'était en effet pour eux.

 

Pas de lecteurs chez les petites gens, par conséquent pas de lectures subversives ;

pas de correspondances, pas de révélations.

 

Le service de la poste n'intéressait réellement que la noblesse, le clergé, les bourgeois et les corporations des villes,

et j'ajoute qu'il ne se faisait pas honnêtement.

 

Là, comme partout, le privilège se montrait, s'imposait.

 

Ainsi, par exemple, il suffisait qu'un paquet ou de simples lettres portassent le cachet

ou le contre-seing d'un seigneur pour que l'on fût dispensé d'en payer le port à destination.

Et comme les seigneurs ne correspondaient pas

avec les premiers venus, la franchise de port avantageait justement ceux qui pouvaient le mieux acquitter la taxe ;

aussi les bonnetiers, chapeliers et pelletiers-fourreurs

de la ville de Troyes en firent durement la remontrance en 1789, déclarant tout net que le privilège causait un grand dommage

à l'État et au peuple.

 

Pendant que les roturiers se récriaient contre le privilège

des gentilshommes,

la noblesse formulait d'autres plaintes contre la poste.

 

Ainsi la noblesse du Vendomois ne trouvait pas décent que, sous un prétexte quelconque,

les directeurs et employés des bureaux de poste fussent autorisés à ouvrir les lettres.

 

La noblesse du bas Vivarais qualifiait cette violation des secrets intimes d'abus de confiance le plus lâche

et le plus odieux.

 

Le tiers-état de Montreuil-sur-Mer trouvait détestable qu'un citoyen pût être inquiété,

recherché et soumis à une visite domiciliaire,

uniquement à cause de ses correspondances et de ses papiers domestiques.

 

Il entendait que tout homme eût la complète liberté d'écrire et de penser dans l'intérieur de sa maison.

 

Les habitants de Chevreuse se plaignaient d'une coupable inexactitude dans la remise des lettres.

 

Le tiers-état du baillage de Nemours n'était pas content non plus.

 

Il exposait qu'il était injuste de soumettre à une même taxe les lettres de Nemours et de Montargis pour Paris,

et d'exiger que les lettres de Nemours pour Fontainebleau et de Fontainebleau pour Nemours passassent par Paris avant d'arriver à leur destination et missent deux et trois jours pour faire quatre lieues.

 

Le cahier expliquait cette mesure par l'usage où l'on était d'inspecter à Paris les secrets de famille.

 

« Il existe, disait-il, une commission soi-disant secrète, connue de tout le monde,

qui est autorisée à contrefaire les cachets, à ouvrir les lettres, à en faire des extraits,

à les porter avec ou sans les originaux, comme elle juge convenable,

sous les yeux du roi et, selon l'occasion, du ministère. »

Et, à ce propos, le cahier en question nous montre comment les Bouvier de ce temps-là s'y prenaient pour se débarrasser de leurs ennemis ou des personnes gênantes.

 

Un coquin de haut parage voulait-il ruiner l'influence

d'un honnête homme, il lui écrivait une lettre.

 

Cette lettre était mise à la poste à Lyon, à Bordeaux

ou à l'étranger, et envoyée, sous double enveloppe

avec cachet de cire, à l'adresse d'une tierce personne,

c'est à dire d'un second coquin,

complice du premier et habitant comme lui Paris.

Elle passait par le cabinet noir, où on l'ouvrait, la copiait, la recachetait et l'expédiait à la fausse adresse.

 

Elle n'arrivait jamais à l'homme qu'on voulait perdre.

 

On répondait pour lui en imitant le mieux ou le moins mal possible son style.

 

On lui faisait dire des choses compromettantes, des indignités contre le roi la reine et la cour.

 

La réponse était mise ensuite sous enveloppe et expédiée au prétendu correspondant de Lyon,

de Bordeaux ou d'ailleurs.

 

Vous pensez bien que les hommes du cabinet noir, la guettaient, mettaient la main dessus

et en donnaient communication au roi.

 

Celui-ci n'en soufflait mot, mais peu à peu ses relations avec le suspect se refroidissaient

et la disgrâce ne tardait pas à venir.

 

Le disgracié n'y comprenait rien, le public ne s'y retrouvait pas.

 

« Nul ministre, disait le rédacteur du cahier de Nemours aux états généraux, ne peut résister à six mois de ce régime,

et c'est ainsi que M. Turgot a été perdu. Le roi qui lira ceci verra que le fait est exact. »

 

(Le Siècle).

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