Fenêtres sur le passé

1875

Les misères des ruraux avant 1789

Source : Le Finistère octobre 1875

 

LES MISÈRES DES RURAUX AVANT LA RÉVOLUTION.

 

Ce qu'on trouve encore en reculant au-delà de 1789.

 

Puisque les cléricaux ont juré de prendre les populations par la ruse et le mensonge,

et de les reconduire jusqu'au-delà de 1789, nous ne devons pas nous lasser, nous autres,

de montrer aux gens de nos endroits la situation dans laquelle étaient leurs grands-pères en ce temps-là.

 

Je les ni entretenus déjà de diverses histoires qui ne sont point engageantes,

mais je m'aperçois qu'il n'a pas été parlé du droit de prélation.

 

Oubli ne faisant point compte, j'entends réparer celui-là et d'autres encore.

 

Le paysan a toujours aimé la terre et chacun l'en complimentera.

 

Autrefois il ne connaissait ni les rentes sur l'État, ni les emprunts des villes, ni actions, ni obligations,

ni papier d'aucune sorte, il ramassait les sous un à un, les convertissait à la longue en écus de 3 livres,

en écus de 6 livres, en louis d'or de 24 livres, et les cachait de son mieux dans la cave ou dans l'armoire ;

et encore n'était-il pas tranquille et se donnait-il pour absolument pauvre, afin qu'on ne soupçonnât rien.

 

Aussi, dès qu'il avait en un pot ou dans un sac, quelques centaines de livres, il songeait à les employer,

et se disait qu'un bout de champ ferait bien son affaire.

A qui l'acheter ?

 

Le roturier vendait rarement, et, lorsqu'il vendait,

le seigneur du lieu avait la préférence,

et nul ne pouvait acquérir sans son agrément.

 

Il arrivait heureusement que d'aucuns parmi les seigneurs menaient

plus grand train que de raison et avaient des besoins d'argent ;

ceux-là vendaient morceau par morceau, le moins possible à la fois.

 

Un paysan en achetait un lopin, moyennant 100 écus.

 

Le voilà propriétaire, heureux à ne pas s'en faire une idée,

et ne ménageant ni ses peines ni l'engrais,

afin de rendre le champ meilleur qu'il n'était.

 

Au bout de quinze ou vingt années de travail, il pouvait valoir 500 livres.

Supposez qu'en ce moment-là le seigneur ait pris en grippe le paysan de tout à l'heure pour un mot,

un méchant propos, un rien, sur la plainte d'un garde-chasse, sur la dénonciation de quelque vaurien jaloux ;

il pouvait mander chez lui le pauvre diable de petit cultivateur et lui dire:

« En vertu de mon droit de prélation, qui est de trente ans à partir du jour de le vente que je t'ai faite,

voici les 100 livres que tu m'as comptées il y a vingt ans ;

je te reprends mon bien pour le remettre á qui bon me semble. »

 

Ainsi, quand on achetait de la terre à un roturier, il fallait l'agrément du seigneur avant d'en prendre possession et, quand on l'achetait au seigneur, on n'était pas sûr de la garder avant un délai de trente ans.

 

Quand enfin on la louait au lieu de l'acheter, on était exposé à la contrainte par corps,

si des malheurs ne permettaient pas de payer le fermage à l'échéance.

 

Est-ce à cet heureux temps qu'on voudrait reconduire les ruraux ?

 

Rien oblige !

 

Aujourd'hui, avec une charrue seulement, quelques vaches et une douzaine d'hectares en location,

une famille s'occupe et vit.

 

Avant 1789, il n'y avait que de grosses fermes et gros fermiers, et quiconque n'était pas outillé

pour de grandes entreprises se trouvait forcé de travailler à la tâche ou à la journée chez les autres.

 

C'est pourquoi des plaintes s'élevaient de tous les côtés.

 

Le cahier des habitants de Fîmes (*) disait que

« pour donner au peuple plus de moyens de travail, augmenter l'activité de l'agriculture en y employant plus de bras,

et mettre les laboureurs dans le cas d'élever une plus grande quantité de bestiaux,

il devrait être défendu aux laboureurs d'exploiter au-delà de trois charrues ».

(*) Fisme département de la Marne.

Ces trois charrues représentaient à peu près une exploitation de 50 à 60 hectares avec le système triennal.

 

Je n'aime point les mesures autoritaires ;

mais, tout en blâmant celle que proposaient les habitants

de Fîmes, il faut bien reconnaître que la division de la propriété a les avantages dont ils parlaient.

 

On voit par ce qui précède,

que les petits cultivateurs n'avaient point leurs aises.

 

Ils avaient contre eux les seigneurs, les capitaines de chasse, les gros exploitants, et quand, pour sortir d'embarras,

ils s'avisaient de chercher des améliorations et d'introduire des plantes nouvelles, on leur cherchait noise,

au lieu de les encourager.

 

C'est ainsi que nous voyons les marchands de foin et les bateliers de Nogent-sur-Seine

et de plusieurs autres communes se plaindre aux états généraux de ce que dans un rayon assez rapproché de Paris, on se permettait de faire trop de prairies artificielles en sainfoin et luzerne :

ce qui devenait nuisible au commerce des foins de prés et diminuait les emblavures de froment.

 

À présent, la veille ou l'avant-veille de nos fêtes de village, le premier venu a la faculté d'abattre

une bête de boucherie, de la découper, de la faire tambouriner et d'en débiter les morceaux.

 

En tout autre moment, si un accident tombe sur une de ses bêtes,

le cultivateur n'a besoin de la permission de personne pour l'abattre, et,

pourvu qu'elle n'ait point le charbon, aucun n'y retrouve à redire.

 

Il n'a besoin non plus de l'agrément de personne pour saigner son cochon et le mettre au saloir.

 

Avant 1789, les choses de cette sorte ne se passaient point partout aussi commodément ;

et la preuve, c'est qu'on lit dans le cahier du tiers-état du baillage de Douai que les villageois de la province de Hainant étaient tenus à remplir les formalités que voici :

Lorsqu'un cultivateur voulait tuer une vache, un veau, une brebis ou un porc,

il devait se procurer un permis du domaine du roi.

Or vous saurez que le bureau du domaine,

se trouvait à Bouchain, non ailleurs.

 

C'était là que de tous les points de la province,

il fallait le chercher : cela coûtait un voyage d'abord,

puis le droit de 7 sous 1/2 pour un veau,

un peu plus pour un porc,

davantage nécessairement pour une vache ou un bœuf.

 

Et notez qu'en sus de ce droit de permis,

on faisait payer quelque chose encore pour les pieds.

 

C'est là ce qu'on appelait la taille des bêtes.

Allez donc demander aux paysans des environs de Trélon, de Solesmes, de Maroilles ou de Fontaine-au-Bois

s'il leur conviendrait, de nos jours, d'aller à Bouchain chercher des permis pour saigner leurs porcs

ou abattre une brebis qui aurait le tournis.

 

Voyez-vous d'ici un brave homme du vieux Hainaut se mettre en route pour Bouchain, dépenser sa journée pleine, quelquefois deux, trois ou quatre jours, aller et retour, pour verser quelques sous au bureau du roi

et en rapporter un bout d'écrit !

 

Il me semble que, par moments, une bonne partie de la bête devait y passer.

 

Mesurez donc les distances, comptez les étapes, estimez les tartines de beurre, les pots de bière,

le coucher à l'auberge, et vous verrez que je ne m'écarte pas de la vérité.

 

Et c'eût été bien pis s'il avait eu recours au service des messageries !

 

Ah ! Le bon temps que c'était !

 

Et songez qu'il se trouve des audacieux pour en chanter les douceurs, et de loin en loin,

des imbéciles qui leur tendent l'oreille !

 

(Le Siècle)

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