Fenêtres sur le passé

1875

Les bureaux de tabac

Source : Le Finistère mars 1875

 

Les bureaux de tabac

 

Nous recevons d'un chef-lieu de canton du Finistère la lettre suivante :

 

Pourquoi les bureaux de tabac ne sont-ils pas mis en adjudication ?

 

La proposition en a été faite à l'Assemblée ;

elle s'est perdue au milieu du tourbillon de petits intérêts qu'elle a mis en mouvement.

 

Le Gouvernement veut rester investi du droit de dispenser les bureaux de tabac,

et il ne manque pas de prétendants qui aiment mieux les devoir à une bonne protection

qu'à une grosse dépense d'argent.

 

En France, rien n'a la vie plus dure qu'un abus, et rien ne se couvre plus aisément d'un prétexte d'intérêt public.

 

Que n'a-t-on pas dit pour défendre celui-ci !

 

Que c'était un soulagement à de grandes infortunes, une récompense pour des services rendus,

un supplément à l'insuffisance des pensions …

 

Tout enfin, tout excepté la vérité !

 

La vérité, je la vois autour de moi ;

et je la reproduis, en souhaitant, pour l'honneur, de ceux qui nous gouvernent, qu'elle ne soit pas la même partout.

 

Pourquoi M. X*** est-il on possession d'un bureau de tabac dans mon voisinage ?

 

Parce que ce bureau avait été donné à sa mère et qu'il en a hérité.

La raison est merveilleuse n'est-ce pas ?

 

Ce que vous ne soupçonneriez point,

c'est que c'est M. X*** lui-même qui a donné cette raison à l'administration,

et que l'administration s'en est contentée.

 

Pourquoi la famille X*** a-t-elle son bureau de tabac ?

 

Quoique je la connaisse à merveille, je n'en sais rien.

 

Je jurerais qu'elle ne le sait pas davantage.

 

Et le bureau de tabac de M. Z*** ?

Ici, les titres sont excellents.

 

Son mari avait eu l'habileté de dévorer 200,000 fr. que des clients avaient ou la naïveté de lui confier.

 

Ces jours derniers, on a encore donné dans une localité voisine un bureau de tabac.

 

L'administration aurait été dans un grand embarras si elle avait été obligée de mettre en regard de cette mesure

de libéralité la preuve des droits que le titulaire pouvait y avoir.

 

Sont-ce là des exceptions ?

 

Sont-ce même des injustices qui ne doivent pas se perpétuer ?

 

Non, non, tant qu'ils seront aux mains d'une autorité administrative, les bureaux du tabac auront le même sort ;

ils ont été, ils sont et ils seront donnés comme une prime à la protection la plus active ou la plus haute,

sans que le mérite y ait aucune part.

Si les ministres ou les députés tiennent si fort à cette aubaine,

c'est qu'ils sont séduits par l'idée d'avoir dans les titulaires

des bureaux de tabac des créatures.

 

Ah ! Qu'ils se trompent !

 

Pour un privilégié qu'on contente, on fait vingt mécontents.

 

Bien mieux encore : ce privilégié devient fatalement un ingrat.

 

À force de vouloir persuader les autres qu'il en était le plus digne,

un jour vient où il s'en persuade lui-même.

 

Et alors, adieu la reconnaissance !

 

Si le projet d'adjudication revient sur l'eau en troisième lecture, recommandez à nos députés de ne pas se payer de mots.

Tout le monde s'intéresse aux vieux serviteurs de l'État, tout le monde désire voir leur vieillesse garantie

contre le besoin.

 

C'est précisément pour cela qu'il ne faut pas laisser gaspiller par la faveur ce qui leur est dû.

 

Qu'on mette un bureau de tabac en adjudication, et du produit qu'il en tirera, l'État pourra faire, non pas un,

mais trois ou quatre heureux.

Sans compter qu'il n'aura personne à refuser, aucun ennemi à se créer, ce qui a bien son prix.

 

La plupart de ces observations s'appliquent également aux débits de boissons qui sont,

eux aussi, un privilège administratif.

 

Il y a là toute une nichée d'abus semblables qui méritent d'être observés en détail.

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Dernière mise à jour - Décembre 2020