Fenêtre sur le passé

1875

Les misères des ruraux

La gabelle

Source : Le Finistère Mai 1875

 

LES MISÈRES DES RURAUX AVANT LA RÉVOLUTION

 

écrit par Pierre Joigneaux 1815-1892 - Journaliste, Député, Sénateur de Côte d'Or

La Gabelle.

 

C'était, il y a quatre-vingt-six ans, le nom de l'impôt que l'on faisait payer aux consommateurs de sel.

 

Certains pays en étaient exempts, comme l'Artois, le Hainaut, le Cambrésis, la Flandre et s'appelaient

à cause de cela, les pays de franc salé.

 

D'autres, notamment dans le sud-ouest, s'étaient rachetés ou redimés, et n'en payaient pas moins le sel

au triple de sa valeur.

 

Venaient ensuite les provinces de petite gabelle, qui payaient le sel quatre fois plus cher que les pays rédimés ;

et enfin les provinces de grandes gabelles, qui le payaient du tiers à la moitié en sus du prix des petites gabelles.

Des fermiers royaux se chargeaient de la vente

et ne se montraient pas tendres.

 

Ils avaient de loin en loin, dans les villages,

des greniers à sel ou dépôts, qui ne s'ouvraient que deux fois par semaine et où l'on ne vendait pas moins d'un quart de minot (1), équivalant

en poids à environ 35 livres (13 kil. 1/2).

(1) Le minot est une ancienne mesure de capacité pour les matières sèches, qui contenait la moitié d'une mine.

Dans certaines régions et pour certaines denrées il équivalait à 3 boisseaux, soit 38 dm³.

Le minot de Paris contenait un pied cube, soit 34,3 dm³.

Dix-sept tribunaux spéciaux jugeaient les contraventions, tantôt sans appel, quand elles étaient de minime importance, tantôt on première instance avec faculté d'appel à la cour des aides.

  

Le prix du sel étant lourd, la contrebande était considérable, et il ne se passait pas de jour que les contrebandiers

et les commis n'en vinssent aux mains.

 

On estimait en moyenne à 4,000 les procès de chaque année et à 400 les hommes condamnés au bannissement

et aux galères.

Je passe sous silence les arrangements à prix d'argent, les affaires étouffées, qui montaient plus haut que les procès.

 

Un chef de famille était assujetti à remplir tous les ans ce qu'on nommait un devoir de gabelle.

 

Il était obligé de prendre au grenier à sel un minot de sel, à raison de quatorze personnes.

 

S'il arrivait que le pauvre diable n'eût pas de quoi payer en une seule fois un quart de minot, l'extrême limite

de la vente au détail, tant pis pour lui.

 

Il fallait bien qu'il s'adressât aux regrattiers (2) ou revendeurs, qui lui livraient le sel à la livre, à la demi-livre ou au quarteron, et lui faisaient payer plus cher qu'au grenier.

 

(2) Les regrettiers, ou regrattiers, sont les personnes qui vendaient des comestibles au détail dans les foires au Moyen Âge.

S'il en eût été quitte à ce compte , nous n'y reprendrions rien ;

mais le malheureux n'avait pas rempli son devoir de gabelle,

et au bout de l'année, on le poursuivait et on le condamnait à payer au grenier à sel, à raison d'un minot par quatorze personnes,

il avait beau déclarer qu'il s'était procuré chez les regrattiers,

au menu détail, le sel que ceux-ci avaient acheté au grenier,

on ne l'écoutait point, ou bien on lui donnait à entendre que le sel dont il s'était servi provenait de la contrebande.

Ceux qui avalent la possibilité d'acheter aux greniers ne risquaient point de payer deux fois, mais ils devaient subir d'autres misères,

et vous l'allez voir (sic).

Le grenier, je vous le répète, n'était ouvert que deux jours par semaine, et les acheteurs faisaient queue à la porte.

 

Il arrivait souvent qu'après de longues heures d'attente par tous les temps, on n'était pas servi.

 

Il fallait revenir au bout de trois jours et courir de nouveau la mauvaise chance.

 

Je l'écarte, cette mauvaise chance, et j'admets que le client n'ait pas attendu.

 

Il s'adressait à un receveur, dont généralement on ne disait pas de bien, et lui demandait une mesure quelconque

de sel, en ayant soin de dire à quel usage il le destinait.

 

Si l'on déclarait en acheter pour la cuisine ou pour la table, il ne fallait point s'en servir pour la salaison des viandes, sous peine de saisie, de procès et de 100 écus d'amende.

 

La salaison laisse une saumure.

 

Il n'était pas permis de retirer le sel de cette saumure ; c'eût été un cas de faux-saunage,

puni la première fois d'une amende énorme et la seconde fois des galères.

 

Les tanneurs obtenaient du sel de marée à 4 sous la livre ; mais, pour leur ôter la pensée de faire la fraude,

on y mêlait de l'arsenic ou du vert de-gris.

Pour ce qui était du mesurage, on plaçait le minot sous une trémie dont le sel tombait doucement, de manière à ne point

se tasser et à remplir avec 95 livres la mesure,

qui pouvait en tenir 100 ; et encore avait-on soin d'introduire dans ces 95 livres 2 ou 3 livres de terre ou de matières insipides

et sans valeur, sous prétexte de donner au sel de la gabelle

une nuance distinctive du sel de contrebande ; et,

si l'acheteur avait été surpris le purifiant,

on l'aurait poursuivi et condamné comme faux-saunier.

Notez, s'il vous plaît, que les commis aux gabelles avaient le droit de faire, dans les maisons des contribuables,

une visite au moins par semaine, afin de s'assurer, que le sel acheté au grenier n'était pas détourné de son emploi.

 

Le cahier du tiers-état de la sénéchaussée de Limoux disait à Louis XVI :

« L'impôt de la gabelle nous expose à des vexations inouïes ; des cohortes d'employés, tirés de la lie du peuple, commandés par des chefs qui prennent le titre pompeux de capitaines généraux, inquisiteurs insolents,

viennent tout bouleverser dans nos maisons au nom de Votre Majesté, et, semblables aux brigands

de grands chemins qui assomment les voyageurs qui n'ont point d'argent, ces employés nous maltraitent impunément quand ils ne trouvent pas moyen de nous faire payer des amendes. »

 

« Le sel est à un prix si excessif, disaient les gens de Reuil, que le quart à peine des habitants de la campagne

peut se le procurer. »

Les gens de Saint- Germain-lez-Arpajon demandaient la suppression

« de la quantité innombrable de commis de la gabelle qui allaient visiter et remuer jusqu'à leurs lits, ne respirant que la ruine et la vie des citoyens. »

 

« Le prix excessif du sel, disaient les habitants de Saintry, est un grand fléau pour les malheureux.

La plupart sont obligés de s'en passer, faute de moyens pour en acheter. »

 

Les habitants de Sognolles-en-Brie demandaient que l'on condamnât

surtout à l'oubli

«jusqu'aux noms d'aides et gabelles, dont les droits ruineux faisaient frémir

à leur seule dénomination. »

Enfin, dans les premiers mois de 1789, il n'y eut qu'un cri contre le prix du sel et les gabelous

dans tous les pays de petites et de grandes gabelles.

 

Ce cri fut entendu : greniers à sel et gabelles furent supprimés par la loi du 10 mai 1790.

 

P. JOIGNEAUX.

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