Fenêtres sur le passé

1874

Le bac de Térénez

Source : Le Finistère août 1874

 

Le Faou, 13 août 1874

 

Nous recevons la lettre suivante :

 

Monsieur le Rédacteur,

 

Je vous serai reconnaissant de vouloir bien insérer dans votre journal le récit du fait suivant,

qui montre une fois de plus l'incurie de l'administration chargée de la surveillance des bacs,

mais aussi de quel dévouement sont capables les hommes courageux.

 

« Tous ceux qui ont remonté ou descendu la rivière de Châteaulin, ont admiré l'un des plus beaux sites de la Bretagne, à l'endroit dit Passage de Térénez.

 

De tous côtés s'élèvent de hautes collines couvertes de forêts, les horizons les plus riants se déroulent au loin,

la réserve de la flotte, mouillée au milieu de ce délicieux paysage,

semble veiller sur ces lieux si calmes et si pittoresques.

 

« La route du Faou à Crozon s'arrête sur le bord de l'eau, près d'une maisonnette,

qui sert de demeure et de cabaret au batelier, adjudicataire des transports des voyageurs et des voitures.

 

L'œil cherche en vain une cale, des bateaux solidement construits, proprement entretenus ; ça et là gisent deux ou trois chalands, dont les bois pourris ne demandent qu'une place dans la cheminée,

plutôt que sur les eaux d'une rivière.

 

Un fidèle disciple de Bacchus exerce à la fois le commandement et la manœuvre.

« Souvent, l'attention a été attirée par des personnes influentes sur le mauvais état des bacs

(tel est le nom qu'on voudrait leur donner),

qui franchissent l'Aulne, rivière dont le courant profond

et impétueux se joue des légères embarcations.

 

L'Administration compétente n'a pas cru devoir s'arrêter

à ces observations, elle n'a daigné accorder qu'un sourire

aux avis qui, pourtant, étaient donnés dans l'intérêt

de la population, dont l'existence chaque jour court

des dangers à ce passage.

« Plusieurs malheurs ont été signalés, de nombreuses victimes ont expié la légèreté de l'administration, qui,

au lieu de rétribuer et de surveiller un batelier responsable, ou du moins d'exiger de lui des bacs solides,

en obtient un prix du ferme, elle laisse, chaque jour, se livrant a de copieuses libations, passer gens et voitures,

avec la plus coupable témérité.

 

Hier, mardi, un événement tragique, dont les suites redoutables ont été conjurées par le dévouement

d'un brave citoyen, est venu confirmer les plaintes réitérées du public au sujet de ce passage.

 

À 8 heures du matin, 7 personnes, se rendant à la foire de Saint-Laurent en Crozon, 2 charrettes et 2 chevaux,

sont embarqués sur l'un des bacs : le courant est rapide, le vent souffle avec violence :

tout-à-coup, au moment où le bac franchit un des passages les plus dangereux de la rivière,

un cheval d'un coup de pied enfonce l'une des planches du frêle esquif et l'eau s'engouffre avec violence

dans le bateau qui commence à sombrer.

 

Le batelier insouciant continue sa manœuvre, un marin âgé se dépouille vivement de sa veste,

qu'il veut employer à aveugler la voie d'eau...

 

Mais, c'en est vain, l'embarcation coule toujours...

 

Les passagers regardent avec un morne et sombre désespoir ce tombeau, qui, s'ouvrant sous leurs pieds,

va les engloutir vivants !

 

Hommes, femmes, chevaux, voitures, vont disparaître, quand apparaît une barque qui semble voler

au secours des naufragés !

 

M. Vincent, propriétaire, à Landévennec, se trouvant seul à la pêche dans ces parages, a aperçu le drame émouvant

qui commence ; n'écoutant que la voix du cœur, il se penche sur ses avirons, et frémissant à la pensée d'arriver

trop tard, redouble d'efforts.

 

Enfin il arrive : grâce à son adresse, à son énergie, un grand malheur fut conjuré, les passagers et le batelier

furent sauvés, les chevaux gagnèrent le bord, les charrettes purent être dégagées ;

mais les marchandises qu'elles renfermaient, gagne-pain de marchands malheureux, sont avariées ou perdues.

0 Charon ! Que n'es-tu à Térénez ! (*)

 

Du moins, pour une obole, tu répondais de tes passagers.

 

« Rendons hommage à la courageuse intervention du généreux citoyen dont le dévouement a sauvé d'une mort certaine

les passagers du bac ;

nos éloges aussi aux trois marins de l'État, qui avec leur générosité professionnelle, ont joint leurs efforts énergiques

à ceux de M. Vincent.

 

Charon traversant le Styx, par Joachim Patinier, 1515-1524,

musée du Prado (Madrid)

Devons-nous espérer enfin que l'administration compétente prendra des mesures pour éviter de nouveaux malheurs ?

 

« Veuillez agréer, etc. . »

-0-0-0-0-0-0-

(*) Charon 

Fils d'Érèbe (l'Obscurité) et de Nyx (la Nuit), Charon (pron. : [karɔ̃] « karon ») est le nocher (le pilote de la barque)

des Enfers dans la mythologie grecque.

Sur les marais de l'Achéron, il faisait traverser le Styx, contre une obole, aux âmes des morts ayant reçu une sépulture.

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Dernière mise à jour - Décembre 2020