Fenêtres sur le passé

1874

Analectes littéraires et scientifiques

Source : Le Finistère août 1874

 

Analectes littéraires et scientifiques

 

de Jacques François Daniel.

 

Bien que ce titre puisse effaroucher bien des lecteurs, nous ne pouvons

laisser passer, sans le signaler, cet important ouvrage

d'un ancien professeur du collège de Quimper, où il enseignait vers l'an 1812, antiquité fort respectable et assez rare pour qu'on la signale.

 

Les livres de ce genre ne prétendent point à passionner la foule ;

c'est une raison de plus pour les esprits sérieux de les accueillir.

 

Nous sommes donc heureux et fiers que cette occasion se présente

de louer chez notre compatriote une profondeur d'érudition

et une sagacité d'esprit peu communes.

 

Quand on a voué sa vie à la science, on se condamne à bien des fatigues, parfois même à bien des dégoûts ;

mais un jour vient où ces efforts persévérants trouvent leur récompense dans l'approbation du public éclairé.

 

Plût à Dieu qu'on appréciât et qu'on imitât davantage dans notre pays, les travailleurs désintéressés qui,

comme M. Daniel, recherchent l'unique satisfaction d'aider au progrès général des connaissances !

 

Le sous-titre que l'auteur donne à son ouvrage : Nouvelles étymologies, en pourrait être le titre véritable.

 

Quelle science demande plus de patience et de finesse que la science étymologique ?

 

Avec M. Daniel nous ne sommes, ni de ceux qui la dédaignent, ni de ceux qui ont une confiance absolue en elle.

 

Nous savons qu'en fait d'étymologie :

 

"Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,"

 

qu'il faut se délier des étymologies qui paraissent les plus naturelles et ne pas rejeter sans examen celles qui paraissent bizarres » ; seulement, pour celles-ci, la certitude est nécessaire.

Or on ne peut toujours y atteindre, et c'est une folie de prétendre donner l'étymologie de tous les mots.

 

Rien de plus modeste et de plus vrai, sous ce rapport, que le savant prologue dont M. Daniel fait précéder ses Analectes et où il se sépare

si nettement des étymologistes à outrance.

 

Faut-il le dire ?

 

Nous irions volontiers plus loin que lui.

 

« L'étymologie, dit M. Littré, est primaire ou secondaire ; primaire,

quand il s'agit d'une langue à laquelle, historiquement,

on ne connaît point de mère ; secondaire,

quand il s'agit d'une langue historiquement dérivée d'une autre. »

 

En acceptant cette distinction, nous croyons, pour notre part,

qu'il est sage de s'en tenir à l'étymologie secondaire, et nous serions tentés de reprocher à M. Daniel de l'avoir trop dédaignée pour remonter

à l'étymologie primaire, et pour s'aventurer dans des questions

compliquées de linguistique.

 

De là résultent, non pas sans doute les erreurs, mais peut-être les exagérations de son ouvrage.

 

M. Daniel est un celtiste distingué ; il lui arrive ce qui arrive à tous les spécialistes, c'est-à-dire de trop se renfermer dans un point de vue exclusif.

 

À coup sûr, il ne donne pas dans ce que Voltaire appelait la Celtomanie, et n'affirme point qu'Adam et Ève

parlaient bas-breton dans le paradis terrestre ;

mais il n'est pas loin pourtant de croire, avec le Brigant et La Tour d'Auvergne,

que la langue française vient du celtique, et que le celtique est la plus ancienne langue du monde.

 

Aussi cherche-t-il des étymologies celtiques à la plupart des mots contenus dans son dictionnaire.

 

Nous ne le suivrons pas tout à fait jusque-là ;

tout en reconnaissant l'érudition dont il fait preuve dans ces recherches délicates,

nous ne regardons point le celtique comme une langue mère, du moins dans le sens le plus absolu du mot ;

nous croyons en tous cas, avec M. Brachet, l'auteur d'une remarquable Grammaire historique de la langue française, que « pressé sans relâche depuis mille ans par la langue française, le bas-breton est aujourd'hui bien loin du celte primitif et a été forcé d'admettre une foule de mots français, outre que les éléments d'origine celtique ont dû se corrompre par un usage de dix-huit siècles ».

 

 Tout au contraire, M. Daniel voit, dans la plupart de ces mots, français d'apparence,

des formes primitivement celtiques.

Par suite, uniquement préoccupé de l'origine celtique et primaire des mots,

il attache trop peu d'importance, croyons-nous, aux emprunts faits par

notre langue, soit au latin populaire, dont l'existence si curieuse

nous est attestée par tant d'inscriptions, soit à la langue des anciens Germains, soit enfin à celle des peuples étrangers de l'époque moderne, espagnol, italien, etc.

(Exemples :

latin populaire, laisser, essai, battre, ville, chat, danger ;

allemand, auberge;

espagnol, galon; italien, brave, costume;

patois français, danger, valet, etc. ;

voir la préface du dictionnaire de M. Litlré).

 

Mais nous le répétons, ces exagérations d'un esprit savant et nécessairement systématique viennent d'une double préoccupation :

1° recherche de l'étymologie primaire;

2° recherche de l'étymologie primaire dans la langue celtique.

 

Il a raison de croire et de dire qu'on ne peut arriver à de sérieux résultats dans la science étymologique ;

si l'on néglige l'étude du celtique.

 

Sa compétence spéciale, sa profonde connaissance de notre langue nationale,

lui permettent de pénétrer plus avant que tout autre dans ces études si intéressantes de grammaire comparée.

 

Son livre, est un document qu'il faudra consulter, lorsqu'on s'occupera de ces problèmes,

mal aisés à résoudre si on les aborde avec une théorie préconçue et un savoir superficiel.

 

De cette préoccupation exclusive naissent d'ailleurs mille remarques savantes,

mille rapprochements nouveaux et ingénieux, dont la science devra faire son profit.

 

Nous ne pouvons traiter scientifiquement à cette place un sujet aussi abstrait ; mais on nous saura gré de donner,

en terminant, quelques-unes des étymologies géographiques, anciennes ou nouvelles,

qui sont particulières à notre département :

Audierne.

Aud, Aod, Od, grève; ierne, occident ; grève occidentale.

 

Brest.

Breast, mot danois et saxon, qui signifie sein, parapet, hauteur d'appui, donné par les pirates normands, puis par les Anglais au fort construit à Brest.

 

Camaret.

Mont ou falaise courbe; Cam, courbe ; aret, hauteur.

 

Carhaix.

Ker, maison ; aes, eas, ès, aise ; demeure commode.

 

La Tour d'Auvergne

Châteaulin.

Castel-lein ; château du haut.

 

Concarneau, Conquet.

Conk, abréviation par syncope de Coniek, Conck, Coniack, dont la terminaison ek, ak, marque la possession,

la propriété ; Concarneau, Conk Kerne (Cornouaille) Conquet, pour Conket, pluriel de Conk.

 

Crozon.

Craon, Croon ; Cran, Crôn ; Crazon, Crozon ; cap, montagne.

 

Daoulas.

Ou Daouhlas, Dulas, noir-bleu ; à cause des premières maisons, construites en pierres de Kersanton.

 

Douarnenez.

Terre de l'île (Île Tristan).

 

Le Faou.

Faw, Fao, Hêtre.

 

Morlaix.

Terre voisine de la mer (Morlez).

En breton moderne, Montroulez, Mont (chemin) tro (autour) lez (rivage).

 

Ouessant,

Oxant, ox, ouest, occident, ant, ent, route, direction.

 

Quimper.

M. Daniel repousse deux étymologies : celle de Ken, avec, bery, couler,

et celle de Kimper (K abréviatif pour Ker) ville impériale ;

avec les bretons, il prononce Keper, Kiper, du mot anglais Keeper, garde;

étymologie analogue à celle de Brest.

 

Quoi qu'on puisse penser de ces dérivations diverses, il nous a paru intéressant de les rapporter ici.

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Dernière mise à jour - Août 2021