Fenêtre sur le passé

1872

Les enfants assistés

Source : Le FINISTÈRE août 1872

LE DÉPARTEMENT DU FINISTÈRE en 1872.

Les Enfants Assistés.

La question de l'assistance publique est l'une des plus graves du moment ;

elle s'impose aujourd'hui à tous ceux qui sont, à un degré quelconque, dépositaires d'un pouvoir public

et le problème est discuté au sein du Conseil municipal de la dernière bourgade

comme au milieu de l'Assemblée nationale de la France.

 

Il appartient à la République, qui, démocratique par essence, doit s'attacher, pour les détruire,

à toutes les inégalités injustes, de faire ce que n'ont daigné tenter ses royaux devanciers et,

si elle ne peut détruire le mal à sa racine même, de le combattre au moins par tous les moyens

dont il lui est humainement loisir d'user.

 

Nous reviendrons quelque jour sur cette question ; nous ne voulons aujourd'hui,

à propos de la session du Conseil Général, envisager qu'un seul de ses aspects :

l'assistance donnée par l’État aux enfants abandonnés ou orphelins.

 

Le rapport qu'a déposé sur ce service M. l'Inspecteur des Enfants Assistés est un des meilleurs

que nous connaissions sur la matière : clair, plein de faits, attestant une grande compétence en ces questions,

il mérite pleinement les éloges que lui ont donnés, au sein du Conseil Général, et M. le Préfet et M. Gestin.

 

Et d'abord qu'est-ce qu'un enfant assisté ?

 

C'est un enfant qui, soit parce qu'il est orphelin, soit parce qu'il a été abandonné par ses parents,

reste dénué de tout moyen d'existence et est adopté par l’État.

 

Ces enfants sont placés ou dans des hospices ou (et c'est le plus grand nombre) à la campagne, chez les cultivateurs qui prennent le nom de nourriciers et auxquels le département alloue par mois une certaine somme.

 

Il donne ainsi à l'orphelin un foyer où, le plus souvent, il est confondu, au bout de quelque temps,

avec les enfants de la maison et la sécheresse de l'adoption administrative est remplacée bientôt

par l'affectueuse adoption d'une famille.

Mais le plus grand nombre des enfants assistés sont des enfants naturels,

fruits d'une faute, que la fille-mère, incapable de les élever, dépose à l'hospice.

 

L'administration a pensé que pour ceux-là elle pouvait faire mieux encore que

pour les orphelins ; elle s'est dit qu'en faisant appel à l'indestructible sentiment

de la mère, en l'aidant, en la contraignant au besoin, elle parviendrait peut-être, sinon à supprimer, du moins à réduire, dans une notable proportion,

le nombre des enfants abandonnés.

 

De tous temps l'administration, loin d'entourer de difficultés l'abandon par la mère de son enfant, avait au contraire semblé prendre à tache de lui rendre facile

cette seconde faute, née de la première et plus grave peut-être.

 

Le tour, celle institution barbare, qui permettait à la mère de se débarrasser

de son entant, de déserter son devoir, d'échapper aux suites de son inconduite, sans encourir aucune peine, sans même donner son nom était comme une prime donnée au vice ; et c'est seulement en 1862 et 1863 qu'ont été fermés les tours de Quimper et de Brest !

A lire sur le site "On n'est pas des lumières"

Ces boîtes où on déposait les bébés au XIXème siècle : les tours d’abandon

 

Ces dernières années encore, les plus déplorables facilités étaient données aux filles-mères qui ne voulaient pas garder leur enfant ; il suffisait qu'une sage-femme, munie d'un certificat attestant l'indigence de la mère

et d'un extrait de naissance de l'enfant, présente le nouveau-né à l'hospice pour qu'il y fût immédiatement admis.

 

C'est seulement depuis le 1er juillet 1871 que ces scandaleux abus ont pris fin.

 

Sur l'initiative de M. le Préfet du Finistère grâce aussi à la bonne volonté du Conseil Général qui a bien voulu autoriser l'essai d'un système nouveau, une réforme radicale s'opère en ce moment dans cette branche

si importante de l'Assistance Publique.

 

Convaincu que l'enfant ne saurait être mieux élevé que par sa mère, M, le Préfet a donné aux bureaux d'admission des ordres sévères pour que le dépôt des enfants dans les hospices y rencontrât de graves obstacles

et que la loi du 3 octobre 1802 fût strictement observée.

 

En même temps, il augmentait considérablement le nombre des secours temporaires qui,

par exception seulement jusqu'alors, étaient, dans certains cas, donnés aux filles-mères.

 

N'éprouvant plus la même facilité à déposer leurs enfants à l'hospice, voyant d’autre part qu'elles pourraient obtenir un subside qui leur permit de les élever, la plupart de ces malheureuses ont demandé un secours et

gardé leur entant avec elle, le but que s'était proposé M. le Préfet était atteint.

 

Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de démontrer, tant ils sont évidents, les avantages de ce système,

et d'exposer pour quels motifs le secours temporaire vaut mieux que l'admission à l'hospice.

 

L'enfant n'est plus en des mains mercenaires ;

c'est sa mère qui le nourrit, sa mère qui le soigne, sa mère qui l'élève ; il est presque assimilé à l’enfant légitime.

 

Les soins que l'enfant reçoit de sa mère sont tellement différents de ceux qu'il reçoit à l'hospice

que la mortalité varie, suivant le système suivi, dans des proportions énormes.

 

Voici le tableau comparatif des décès en 1871 ;

 

Enfants de moins d'un an, secourus en 1871, 118; décédés 20

 

Tandis que dans les hospices la mortalité est de 47 sur 100, les enfants qui restent aux côtés de leur mère

ne meurent que dans la proportion de 10 ou 17 sur 100 ; la différence est de 30 pour 100.

 

Comme le remarque avec raison M. l'Inspecteur des Enfants Assistés dans son rapport, il est fort probable,

d'après ces chiffres, que, si la réforme exécutée le 1er juillet 1871 l'avait été le 1er janvier de la même année,

12 ou 13 enfants sur les 17 décédés en 1871 auraient pu être sauvés.

 

Quant à la mère, au lieu de reprendre le genre de vie qu'elle menait auparavant, elle reste auprès de ce berceau

qui contient son fils ;

restant au logis, elle travaille ; elle travaille pour la layette de l'enfant, elle travaille pour gagner quelque argent afin de lui faire ses premiers jours plus doux, elle travaille enfin pour gagner son propre pain d'une façon

dont elle n'ait pas plus tard à rougir devant son fils.

 

La conduite de ces filles-mères, lorsqu'elles gardent auprès d'elles leur enfant, se modifie si complètement d'ordinaire que presque toutes, parait-il, reçoivent le pardon de leur famille et vont vivre au milieu d'elle.

 

Et qui sait si ce "baby" rose, et frais ne ramènera pas le père la maison et ne servira pas de trait d'union

entre le séducteur et sa victime ?

 

Ce n'est pas là de notre part illusoire espérance, car le rapport dont nous parlons cite quatre exemples de mariages faits de la sorte.

 

Donc, bien-être de l'enfant et diminution notable de la mortalité, moralisation de la mère,

voilà les premiers avantages de ce système.

 

Ce ne sont point les seuls.

 

Au point de vue financier l'avantage n'est pas moins grand.

 

Bien que le chiffre des enfants assistés ait été beaucoup plus élevé en 1871 qu'en 1870,

la dépense n'a été que de 123 122 francs alors que le crédit voté était de 117 490 francs

et que les dépenses en 1870 avaient été (pour un nombre moins grand d'enfants ne l'oublions pas !)

de 133 953 francs.

 

Il faut remonter jusqu'à 1850 pour trouver une année où les dépenses aient été aussi minimes.

 

En effet, l'indemnité cessant dès que l'enfant a atteint 3 ans tandis que l'hospice pourvoit jusqu'à 21 ans

à tous les besoins de ses pensionnaires, la différence entre les dépenses de l'un et de l'autre mode

doit nécessairement être énorme.

 

Ainsi donc le système nouveau assure à l'enfant plus de bien-être, diminue ses chances de mortalité,

moralise et relève la mère, procure enfin au Département une sérieuse économie.

 

Comment l'hésitation serait-elle possible ?

 

Le Conseil Général qui, dans sa séance du 22 août, avait cette question à examiner, a compris,

malgré la résistance que jusqu'alors il avait faite à l'adoption du système préconisé par M le Préfet,

qu'il ne pouvait revenir aux anciens errements en présence des résultats obtenus et il a adopté

à l'unanimité les conclusions de M. Gestin, rapporteur de la Commission.

 

M. Gestin non-seulement demandait que le système dont l’expérience vient d’être faite fût définitivement admis, mais encore il proposait au Conseil deux mesures que sollicite dans son rapport M. l'Inspecteur et qui consistent, l'une, à porter de 3 à 4 ans la durée du service temporaire accordé aux filles-mères, l'autre à attribuer une indemnité d'un franc par mois aux nourriciers qui enverront régulièrement à l'école les enfants dont ils ont garde.

 

L'enfant en effet n'a-t-il pas besoin, au moins jusqu'à 4 ans, des soins de sa mère et ne serait-ce pas faire œuvre imparfaite et par suite peu viable que de l'en priver dès l’âge de 3 ans ?

 

Pour l'instruction, la réforme n'est pas moins urgente : sur environ 600 enfants assistés de 8 à 12 ans,

150 seulement ont fréquenté l'école et des souvenirs, saignants encore dans toutes les mémoires françaises,

nous donnent de trop impérieux devoirs vis-à-vis de l'enfance pour que nous puissions reculer

devant une dépense qui a un tel objet.

 

La situation exceptionnellement défavorable du Finistère sur ce rapport inflige à ses représentants des obligations plus strictes encore qu'à leurs collègues des autres départements et nous remercions le Conseil Général

de l'avoir compris.

 

Les conclusions du rapport de M. Gestin, appuyées par lui de quelques observations décisives

et de l'exposé d'une enquête personnelle, ont été votées presque sans débat

et c'est à peine si MM. de Carné et de Kerjégu, adversaires acharnés jadis du système ont fait sur le fond même

de la question de timides réserves.

 

Voilà donc une question jugée.

M. le Préfet, son auxiliaire actif et zélé M. l’Inspecteur des Enfants Assistés et M. Gestin ont, tous trois,

vaillamment contribué à cette réforme pratique qui est appelée à apporter une si précieuse amélioration

dans un service éminemment utilitaire et nous les félicitons du résultat qu'ont enfin obtenu leurs efforts ;

nous devons aussi féliciter le Conseil Général d'avoir eu le courage de se déjuger et de ne point avoir

apporté obstacle, par esprit de routine, au progrès proposé.

La question n’avait rien de politique et la droite du Conseil a fait œuvre de bon sens et de patriotisme en s'unissant sur ce terrain aux républicains qui avaient dans son enceinte proposé et soutenu le système nouveau.

Nous espérons que la majorité monarchique du Conseil restera fidèle à cette ligne de conduite nouvellement adoptée par elle et qu'elle appuiera ou combattra les propositions qui lui seront faites d'après la valeur intrinsèque

qu'elle leur attribuera et non parce qu'elles seront parties de tels ou tels bancs.

Paul Émion

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Dernière mise à jour - Juillet 2020