Fenêtres sur le passé

1872

L'alimentation du peuple

Source : Le Finistère novembre 1872

 

L'ALIMENTATION DU PEUPLE

 

Auteur : Edmond About Rédacteur en chef du « XIXe Siècle ».

 

 

Jamais la vie matérielle n'a coûté plus cher qu'aujourd'hui.

 

Cette hausse effroyable que l'Exposition universelle de 1867 avait provoquée

a survécu à sa cause, elle s'est consolidée et aggravée.

 

Les familles qui se croyaient riches, il y a vingt-cinq ans, sont tout au plus à l'aise : la bourgeoisie aisée fait connaissance avec la gêne ;

ceux qui gagnaient strictement le nécessaire vivent de privations.

 

La cherté ne règne pas seulement à Paris, mais dans les villes de provinces

et jusque dans les campagnes.

 

Edmond François Valentin About,

né le 14 février 1828 à Dieuze (Moselle) et mort le 16 janvier 1885 à Paris 9e,

écrivain, journaliste et critique d'art membre de l’Académie française.

Si, dans un tel état de choses, la population de la France croissait rapidement, ce serait miracle.

 

Les économistes ont dit : Partout où vous mettrez un pain, il poussera un homme.

 

La question des subsistances est donc étroitement liée à la question militaire.

 

Ce n'est pas seulement parce que le ministre de la guerre a dû ces jours derniers consacrer une somme importante

à l'amélioration des ordinaires ;

c'est aussi parce que l'effectif de l'armée, sera toujours proportionnel au chiffre de Ia population,

et qu'on ne peut augmenter l'un si l'autre diminue.

 

La pénurie que la guerre étrangère et la guerre civile nous ont léguée impose au gouvernement le devoir

de favoriser la production générale et de mettre en valeur toutes les ressources du pays.

 

À ce propos, un de mes anciens et fidèles correspondants de la province, M. Aristide Roger, armateur à Brest,

me rappelle que j'ai fait jadis une campagne en faveur de la culture des eaux, et me somme amicalement

de revenir à la charge avec lui.

 

Je le ferai de grand cœur, avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté, quoique mes premiers efforts

aient été à peu près inutiles.

 

Le public de notre pays professe une sublime indifférence pour ses intérêts les plus directs et les plus urgents.

Il n'a récompensé que par des quolibets M. Coste (*), un vrai savant et un homme d'initiative, qui voulait lui donner le poisson et les huîtres à bon marché.

 

Il le voulait et le pouvait, car on a fait l'épreuve, de ses théories,

et partout où l'administration a toléré la culture des eaux,

les récoltes ont dépassé toute espérance.

 

La nouveauté que M. Coste et un certain nombre de bons esprits ont jetée

dans la circulation, la voici en bref :

On demande — nous demandons — que la France, comme les États côtiers

de l'Amérique loue ou vende aux particuliers qui le demanderont le droit d'exploiter nos rivages, en y élevant des poissons, des crustacés ou des mollusques.

Victor Coste

Cette industrie, en Amérique, utilise avec succès une somme considérable de capital et d'intelligence.

 

Les produits vivants de la mer y sont cultivés sur une si grande échelle, que, malgré la consommation locale,

qui est énorme, on nous envoie des homards conservés au prix de 1 fr. 10 c. la boite.

 

Le commerce des huitres dans la seule ville de New-York, s'élève à 35 millions de francs par année.

 

Des milliers de femmes y gagnent de 7 à 10 francs par jour à ouvrir des huîtres pour en faire des conserves

ou des soupes qu'on va manger dans 300 maisons spéciales, comme à Paris on va prendre une tasse du café.

 

À cela vous direz peut être que la mer est plus généreuse pour les américains que pour nous ?

 

Non ;

 

leur richesse comparée à notre indigence ne prouve que la supériorité de l'industrie active et prévoyante

sur la destruction aveugle et brutale.

 

On crée là-bas les huîtres, les homards et les poissons ;

ici, on ne sait que racler le fond de la mer jusqu'à en effacer le dernier reste de vie.

 

Aussi le poisson devient il introuvable dans nos ports ; le peu qui se pêche est dirigé sur Paris.

 

Presque toutes nos huîtrières naturelles sont ruinées ;

celles de Brest ont à peu près disparu : le coup de drague y trouve une ou deux huîtres sur les bancs

où jadis il en rapportait sept ou huit cents.

 

Voilà ce que la naïve âpreté du pêcheur a fait de nos rades les plus riches ;

elle a dévasté nos rivages, elle a fait le désert sous l'eau !

 

En revanche, partout où l'industrie a obtenu, par faveur exceptionnelle, le droit de semer pour recueillir,

elle a créé d'inépuisables richesses.

Il y a dans le bassin d'Arcachon 114 concessions huitrières

en plein rapport et 6 parcs consacrés à l'élevage du poisson.

 

Autour de l'île de Ré, ou compte 4,000 parcs,

4,000 petits champs sous-marins où le paysan industrieux sème, sarcle et récolte sa moisson d'huîtres.

 

Les parcs de reproduction, les parcs d'engraissement

ont réussi partout où ils ont été tolérés, à Oléron,

à Renneville, à Lorient, à St-Vaast, à la Tremblade,

à Marennes, comme les bouchots à moules à l’Aiguillon ;

les riverains et le pays s'enrichissent par cette industrie.

Pourquoi n'en est-il pas de même partout ?

 

Pourquoi ce qui réussit à merveille dans telle rade ou sur telle côte n'est-il pas même essayé un kilomètre plus loin ?

 

Mais simplement parce que nous jouissons des bienfaits de l'inscription maritime ;

parce que, depuis deux cents ans,  la mer est monopolisée au profit de l’inscrit, un pauvre homme, un brave homme , qui ne peut, ni ne sait,  ni ne saura jamais la cultiver.

 

L'État lui prend sa vie et lui donne en échange un droit illimité sur tous les êtres qui vivent dans la mer.

 

Les 2,075 kilomètres de côtes qui bordent la France au nord, à l'ouest et au sud, sont un immense communal,

où les marins inscrits cherchent leur vie depuis Colbert, et qu'ils ont ruiné de fond en comble,

en récoltant toujours sans semer jamais.

 

Pourquoi ne changerait-on pas les termes de ce contrat, qui, sauf le respect que nous devons à son auteur,

est onéreux pour les deux par parties ?

 

Beaucoup d'hommes spéciaux demandent depuis longtemps que l'inscrit soit rendu à lui-même,

et que l'État reprenne possession de rivages pour les livrer à l'industrie privée.

 

Il est temps, et grand temps, que notre littoral inculte et dévasté devienne un vaste champ de culture, ouvert à ceux qui réunissent la triple condition du savoir, de l'intelligence et de l'argent.

On assure que M. Teisserenc de Bort (*) songe à réformer le régime de la pêche Côtière.

 

Nous l'avertissons poliment que tout son bon vouloir sera stérile, s'il ne commence par supprimer cet antique monopole de l'inscrit, qui a dépeuplé nos côtes.

 

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(*) Pierre Teisserenc de Bort, né le 4 septembre 1814 à Châteauroux

et mort le 29 juillet 1892 à Paris 16e, est un homme politique français.

Cet ingénieur, polytechnicien de formation,spécialiste des chemins de fer,

a été député, sénateur et ministre de l'agriculture.

 

Pierre Teisserenc de Bort

(*) Jacques Marie Cyprien Victor Coste est un naturaliste français, né le 11 mai 1807 à Castries et mort le 19 septembre 1873 à Résenlieu (anciennement Rézenlieu) près de Gacé (Orne).

 

Informé de la découverte de Joseph Remy, un pêcheur vosgien de La Bresse,

il s’intéresse à la reproduction artificielle des poissons.

 

Sur la base d'un rapport qu’il fait paraître avec Henri Milne-Edwards (1800-1885), le gouvernement lui fait une avance pour la création d’un élevage industriel de poissons à Huningue en Alsace,

qui produit 600 000 truites et saumons en deux ans.

 

Il devient membre de l’Académie des sciences en 1851.

 

En 1852, il est nommé par Napoléon III à la tête d'une mission d'études sur la production

des gisements naturels d'huîtres.

Sa synthèse, établie à partir d'une enquête menée notamment à Fusaro et à Marennes, paraît en 1855 sous le titre Voyage d'exploration sur le littoral de la France et de l'Italie.

Proche de l'Empereur et de l'impératrice Eugénie, dont il était le médecin personnel,

il est nommé Inspecteur général des pêches maritimes, poste qui sera supprimé à sa mort.

Il développe des expériences d'huîtrières artificielles, notamment à Arcachon en 1859.

 

Victor Coste crée en 1859 la station marine de Concarneau.

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Dernière mise à jour - Octobre 2020