Fenêtres sur le passé

1871

Un mot sur la langue Bretonne

Source : L’Électeur du Finistère décembre 1871

 

Un mot sur la langue Bretonne

 

Il convient de dire quelque chose ici sur la langue des Bretons, qui est si différente de celle du Français.

 

Nous donnons avec plaisir ce travail qui, malgré sa concision,

résume d'une manière si claire et si nette la question difficile des origines celtiques.

 

Nous rempruntons à l'Almanach breton (Almanak Breiz-Izel) que notre collaborateur,

M. Luzel, avec le concours de quelques amis celtisants et bretonnants, fera paraître, dans quelques jours.

Ce ne sera pas, du reste,

le seul emprunt que nous ferons à cette œuvre utile, patriotique

et parfaitement désintéressée, que nous recommandons à nos lecteurs, ainsi qu'à tous ceux qui s'intéressent à l'éducation morale et politique

de nos populations rurales, c'est-à-dire à leur émancipation intellectuelle.

 

C'est, sans doute, bien savant pour des paysans, mais,

dans le reste de leur livre, les auteurs de l'Almanach breton

ont su se mettre au niveau des lecteurs sur lesquels ils comptent.

 

À une époque antérieure à celle où commencent pour l'Europe

les premières relations des historiens,

il y arriva d'Asie un groupe de peuples qui parlaient une langue unique,

et qui bientôt, vivant séparés, eurent trois langues distinctes.

 

On l’appelle le groupe Greco-Italo-Celtique.

 

Ce triple nom fait déjà deviner l'avenir.

Yan' Dargent : Portrait de Luzel

(huile sur toile, musée des beaux-arts de Morlaix)

Ceux des greco-italo-celtes qui restèrent établis dans les régions sud-est de l'Europe constituèrent la race grecque, dont la langue a été parlée et écrite par les poètes, les orateurs, les historiens,

les philosophes les plus anciens de l'Europe.

 

Une autre fraction s'établit dans l'Italie centrale.

 

Elle ne se fit que plus tard un nom dans le monde ;

mais un jour, devenue conquérante, elle porta dans toute l'Europe méridionale la langue qu'elle parlait,

la langue latine, qui est devenue mère du Français, de l’Espagnol, de l’Italien, du Portugais, du Valaque (Roumain),

et d’une foule innombrable de patois.

 

Le rameau celtique tient dans l'histoire une place beaucoup moindre que les deux premiers.

 

Il était cependant le plus important, si l'on en juge par l'étendue qu'il occupa dans l'origine.

 

La race celtique étendit son empire sur l'Allemagne occidentale et méridionale, sur l'Italie septentrionale,

sur la Gaule, sur les îles Britanniques et sur une partie considérable de l'Espagne.

En dépit des victoires et de la domination séculaire des conquérants romains et germains, les monuments de l'art celtique

sont encore répandus dans cette vaste étendue de pays,

y meublent une partie des vitrines des musées,

et nombre de noms de villes, en Autriche, en Espagne, en Angleterre,

en Italie, nous permettent de retrouver,

sous une forme altérée par un long usage,

l'empreinte encore visible de la langue parlée par les Celtes.

 

Cette langue est morte aujourd'hui, morte plus que le grec et le latin,

car il est bien difficile d'en reconstituer l'ensemble avec les débris épars

et incomplets que la science a recueillis et que le hasard avait conservés.

 

Mais des langues nées du celtique (comme sont nés du latin le français et l'italien), vivent encore aujourd'hui.

 

Le celtique était divisé en deux dialectes.

Le dialecte gaulois, le plus important des deux, était parlé en Gaule, dans la Grande-Bretagne,

en Espagne, en Italie, dans l'Allemagne méridionale.

 

Le dialecte irlandais était d'abord usité en Irlande ;

secondement, de l'irlandais primitif sont issus l'irlandais moderne et le gaélique d'Écosse.

 

Le Gaulois a donné naissance au Breton et au Gallois.

 

Le Breton est, grammaticalement parlant, une langue exclusivement celtique.

 

Son glossaire a admis un nombre considérable de mots latins et français.

 

On peut, à ce point de vue, le comparer à l'Anglais.

 

L'Anglais, malgré le nombre énorme de mots latins et français qu'il s'est assimilés, reste une langue germanique.

 

De même le Breton est une langue celtique, et du rameau gaulois,

malgré ses emprunts multipliés aux dictionnaires latin et français.

 

Ces emprunts sont plus nombreux que bien des gens ne le croient.

Ainsi le breton kegin, vient du latin coquina, comme le français cuisine,

mais en vertu d'autres lois.

 

Le mot breton koar vient du latin cera et a une origine identique

à celle du français cire, qui a le même sens.

 

Mais à côté de ces mots d'origine latine, et d'autres mots d'origine française, le Breton a gardé un grand nombre de mots gaulois

dont la signification serait inconnue sans les langues néo-celtiques.

 

Grâce au breton gwenn (blanc), et aux autres formes de ce mot,

dans les langues néo-celtiques, on sait que le gaulois vindos veut dire blanc,

et que le nom de la ville de Vienne, en Autriche, veut dire la ville blanche.

 

Le nom d'une petite ville de France, bien loin de la Bretagne, de Vassy, Vassiacus, en latin, est dérivé du gaulois vassos, en breton, gwas, garçon.

 

Voilà pourquoi tant de savants étudient aujourd'hui le Breton

et croient que cette langue est une des plus intéressantes qui soient parlées.

 

Bretons, conservez-la précieusement ;

c'est un des monuments les plus précieux que la France possède.

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Dernière mise à jour - Août 2021