Fenêtres sur le passé

1871

Les insurgés de la Commune de Paris

à Brest et à Lorient

Source : l’Électeur du Finistère octobre 1871

 

Les insurgés de la Commune de Paris à Brest et Lorient

 

Le Times a reçu la lettre suivante d'un de ses correspondants qui a visité les pontons de Brest et de Lorient :

 

Lorient, 30 septembre.

 

Les récits que quelques journaux de Paris d'opinions extrêmes ont récemment publiés sur la manière

dont les insurgés sont traités à bord des pontons, m'avaient donné le désir de visiter ces pontons et de juger

par moi-même dans l'intérêt de la vérité de la réalité des faits qui ont été avancés.

 

Le plus grand nombre des prisonniers ayant été internés à Brest, c'est par ce port que j’ai commencé ma tournée.

 

Les règlements qui régissent les visites à bord des pontons sont nécessairement sévères ;

mais grâce à l'obligeance de l'amiral Didelot et du général Briand, toutes facilites me furent accordées,

et je n'eus plus à accomplir que la traversée de terre aux pontons, entreprise de quelque difficulté, vu la distance.

 

Quatre de ces pontons sont mouillés au milieu de la baie, au mouillage ordinaire des escadres,

et les huit autres s'aperçoivent à peine sous la terre, du côté opposé de la baie.

 

Outre ces douze pontons, on a converti deux vieux vaisseaux de ligne en hôpitaux :

de sorte que 14 navires en tout sont consacrés à contenir les prisonniers.

 

Grâce à un fort vent debout et au courant contraire, il me fallut une heure et demie de navigation

avant d'aborder le vaisseau le Fontenoy, commandé par le capitaine de vaisseau Bréart, qui a sous ses ordres

toute l'escadre des pontons, si tant est qu'on puisse appeler une escadre une réunion de pareils navires.

En passant le long de chaque ponton, je voyais les ponts couverts de monde comme autant de navires d'émigrants et, en montant sur le Fontenoy, je trouvai les gaillards jusqu'à l'avant occupés par une masse épaisse

de ces spécimens (*) du progrès social

que j'avais vus pour la première fois, il y a six mois, rassemblés dans les batteries de Belleville

et de Montmartre, et plus récemment

dans l'orangerie de Versailles et à Satory.

 

Le commandant Bréart eut l'obligeance de me faire visiter son vaisseau, sur lequel 850 insurgés sont détenus.

 

La moitié d’entre eux était sur le pont, s'amusant

à jouer aux cartes, au loto et à d'autres jeux, tandis que, dans la batterie, une escouade était utilement employée

à un lavage complet.

 

On me dit que les hommes se livraient volontiers

Le Fontenoy

De 1871 à 1872 on l'utilise de ponton-caserne

pour les insurgés de la Commune.

Il sert de transport à voile à partir de 1881

après l'enlèvement de ses machines en 1878.

Le 24 mai 1894 il est affecté à l'école des mousses de Brest

où il prend le nom de Bretagne et succède à l'Austerlitz jusqu'en 1910.

Il est démoli en 1911.

à ce travail, comprenant combien la propreté est nécessaire à leur propre bien-être ;

aussi ne sentait-on dans les batteries aucune mauvaise odeur : les sabords étaient ouverts,

obstrués seulement par des barreaux de bois, et l'air circulait librement dans toutes les directions.

Dans le faux-pont, comme ailleurs, les détenus s'amusaient à divers jeux ou dormaient ;

leur attitude était très respectueuse, et, lorsqu'ils étaient occupés à quelque jeu,

ils se levaient quand nous passions et saluaient.

 

Ils sont vêtus, pour la plupart, de leur uniforme de la garde nationale, et les effets qu'ils possèdent sont plies sur une petite planche, le long du bord.

Comme l'heure du diner n'était pas très éloignée, je me dirigeai vers la cuisine pour y inspecter les apprêts du repas.

 

Les détenus ont, deux jours par semaine, de la viande fraîche pour dîner, à raison d'une livre par homme,

et deux autres jours de la viande salée ; j'examinai cette dernière, qui est la même que celle que l'on donne aux marins.

 

À deux repas de la journée, les détenus reçoivent du pain, et au troisième repas du biscuit.

 

Chaque homme a un verre de vin au dîner.

 

Les jours de la semaine qui ne comportent pas de viande, la ration consiste en légume et en riz.

 

Les hommes qui ont de l'argent peuvent, en outre, se procurer des provisions de toutes sortes,

apportées par les bateaux des marchands le long du bord ; de petites boutiques sont aussi installées sur le pont.

 

Les prisonniers n'ont donc aucune raison de se plaindre en ce qui regarde l'air, la lumière, l'espace, pendant le jour,

et la nourriture.

 

Il n'en est pas tout à fait de même pour le couchage, qui diffère suivant les pontons :

sur les uns depuis qu'il y a eu des libérations nombreuses, chaque homme a un hamac ;

sur d'autres, il n'y a qu'un hamac pour deux personnes, quoique chacune possède une couverture.

Sur quelques pontons même, il faut coucher sur le pont

avec une couverture seulement.

 

Par le beau temps, dormir sur le bois n'est pas une chose à laquelle

on ne puisse s'habituer ;

mais il est à espérer que ce mode de couchage sera abandonné

avant l'arrivée du froid.

 

Il faut observer d'ailleurs que l'absence de hamacs est tout à fait une exception, et que là où il n'y a pas assez de place pour pendre des hamacs

pour tout le monde, les détenus se partagent en deux bordées

pour en profiter une moitié de la nuit.

 

Les libérations marchent grand train et bientôt chaque détenu

sera muni d'un hamac.

 

Les officiers commandant les pontons que j'ai visité, m'ont parlé favorablement de la conduite des insurgés qu'ils étaient chargés de surveiller.

 

Ils m'ont dit qu'ils s'étaient pliés sans difficulté à la discipline ;

qu'il y avait eu peu de querelles entre eux et qu'on constatait

une amélioration sensible dans leurs opinions et leur manière de les exprimer.

Octave François Charles DIDELOT

Né le 2 décembre 1812 - PARIS

Décédé le 26 septembre 1886 -

Château de Kervaly, GUILERS

Préfet maritime de Brest de 1871 à 1873 après avoir été préfet maritime de Toulon.

On avait dit que la vie des pontons pouvait « rendre communeux » les prisonniers qui ne l'étaient pas

et augmenter la haine et les mauvaises passions de ceux qui l'étaient déjà.

 

Autant qu’on a pu en juger, c'est l'effet contraire qui s'est produit.

 

La vie qu'ils ont mené sur les pontons a calmé plutôt qu'irrité leur esprit, leur a donné le temps de réfléchir,

de se désabuser sur le compte de ceux qui les ont mis dans le pétrin,

et ils ont pris la résolution de ne point se laisser si facilement tromper et entraîner à l'avenir.

 

Leur genre de vie n'est pas assez dur pour les envenimer, et les officiers font ce qu'ils peuvent pour leur rendre

la position aussi supportable que possible ;

cette bienveillance est la meilleure des politiques.

 

Le nombre total des prisonniers à Brest le 14 juin, date du dernier convoi arrivé, était de 10,973.

 

De ce nombre, 1,159 ont déjà été mis en liberté, 486 sont à l'hôpital et 190 sont morts :

il y en a donc encore à Brest 9,100 ;

les vieillards et les enfants au-dessous de 16 ans sont sur un ponton spécial.

 

Les autorités maritimes n'ont absolument rien à faire avec l'examen des prisonniers

et la préparation de leurs dossiers ;

c'est l'œuvre de capitaines -instructeurs, envoyé s de Versailles, et qui  expédient directement leurs rapports

aux autorités militaires de cette ville.

 

Ces instructeurs ont à peu près fini leur travail à Brest : il n'y a plus que 700 détenus à interroger ;

mais l'examen des dossiers à Versailles durera encore quelque temps.

 

Un capitaine rapporteur, avec lequel j'ai causé, m'a dit que les 700 cas restant à examiner étaient ceux

qui avaient été ajourné s par suite de quelques difficultés, constatation d’identité, etc.

 

De Brest, je me rendis à Lorient.

 

L'amiral qui y remplit les fonctions de préfet maritime mit, avec cette courtoisie

qui distingue les officiers de la marine française, un canot à ma disposition, et je me rendis,

en commençant ma tournée, à bord de la Vengeance, grande frégate de premier rang,

contenant à peu près 500 prisonniers.

J'étais d'autant plus désireux de visiter les pontons de Lorient qu'on les avait particulièrement signalés

comme étant d'une installation défectueuse.

 

Ces pontons sont au nombre de trois et ont le désavantage

de n'être pas, comme à Brest, des vaisseaux à deux ponts.

 

Le faux-pont n'y est ni si bien éclairé, ni si bien ventilé ;

d'un autre côté, le pont a été en partie recouvert d'une toiture et les prisonniers peuvent y stationner,

même par le mauvais temps.

 

On a fait sur ces pontons une installation qui n'existe pas sur les autres et qui consiste en une sorte de grand compartiment avec barreaux au centre du navire, avec un passage en abord où se promènent les factionnaires.

 

Cela permet de surveiller les détenus, et, en même temps, de laisser toujours les sabords grands ouverts ;

une petite pièce de canon en cuivre enfile toute la galerie.

 

Les détenus étaient occupés là de la même manière que sur les autres pontons,

et j'aperçus un peintre faisant une esquisse au crayon, fort bien réussie, d'un de ses camarades.

 

On remarque sur les pontons de Lorient plusieurs différences de détail dans leur régime comparé

avec celui des pontons de Brest.

 

Les autorités maritimes de chaque port ayant une certaine latitude pour leurs arrangements.

 

À Lorient, par exemple, les détenus sont partagés en groupe de dix ;

chaque groupe a un chef choisi dans son sein et qui est responsable du bon ordre vis-à-vis de l'officier commandant.

 

En général, la conduite des hommes est excellente.

 

Les punitions sont toutes infligées sur la demande des chefs de groupe ; chaque groupe a cinq hamacs

qu'il utilise comme il l'entend.

 

Quelques détenus préfèrent coucher sur le pont ;

d'autres « s'emmatelottent » pour le même hamac ;

on doit reconnaître qu'ici comme à Brest c'est le couchage qui laisse à désirer.

 

Les rations sont les mêmes dans tous les ports ;

mais le nombre des détenus qui peuvent se promener sur le pont diffère.

 

Ainsi sur le ponton que je visitais, on ne laissait monter que 80 personnes à la fois,

ce qui donnait une heure et demie de promenade à chaque homme :

comme il n'est pas permis de fumer dans les batteries, le moment de liberté sur le pont est fort recherché.

 

Le faux-pont étant moins confortable que la batterie, les détenus y sont remplacés toutes les semaines.

 

Les capitaines-instructeurs ont terminé leur travail à Lorient depuis 10 jours et les prisonniers sont relâchés

par 10 à 50 par jour, sur des ordres venus de Versailles.

 

Leur nombre primitif était de 1,200 ;

il y en a eu déjà 400 de relâchés ;

mais il y a eu de nouveaux arrivages, en sorte que le nombre total des habitants des pontons en ce port est de 1,050.

 

L'hôpital est dans la forteresse de Saint-Louis, à l'entrée du port, dans laquelle se trouvent

aussi environ 200 prisonniers, sous la surveillance de l'autorité militaire.

 

Les opinions diffèrent, parmi les officiers, quant à l'impression produite sur l'esprit des détenus.

 

À Brest, on paraissait croire que la discipline avait eu de bons effets dans la plupart des cas ;

à Lorient, on paraît pencher vers l'opinion contraire.

 

Quelques hommes libérés, après quatre mois de prison,

s'en vont en proférant des menaces contre ceux qu'ils accusent de leur injuste emprisonnement.

 

D'un autre côté, l'absence de stimulants et la vie régulière qu'ils ont forcément menée a eu des effets différents

sur d'autres prisonniers, qui se promettent simplement de ne plus se mettre de nouveau dans pareille bagarre.

 

Le fait est que l'effet produit doit dépendre beaucoup du caractère de l'individu et de son degré de culpabilité.

 

Il n'y a pas de doute que quelques innocents ont souffert ;

un bon nombre de ceux qui étaient gravement compromis ont été relâchés, à cause de la rapidité donnée

à l'instruction, pour obéir à l'opinion publique, et la mise en liberté de certains hommes

dont la culpabilité était bien avérée, a eu pour résultat de remplir leurs camarades d'étonnement et d'espoir.

 

Somme toute, ils craignent pour la plupart, un sort bien pire que celui qui paraît leur être réservé ;

aussi sont-ils peu abattus et ne paraissent-ils aucunement sous le coup de cette crainte, de cette anxiété,

qui sont l'effet ordinaire de la réclusion et de l'attente.

(*) Nous ne comprenons pas que le Journal officiel,

qui publie tout au long l'article du Times,

ait reproduit sans observation aucune cette expression

de «masse de spécimens du progrès social ».

La feuille que dirige M. Wittershein, et que surveille

le gouvernement, doit savoir cependant que dans le nombre

de ces « spécimens » se trouvent d’honnêtes citoyens

dont l’innocence est chaque jour reconnue,

et qui ont de plus que leurs détracteurs

un titre réel à l’intérêt public et au respect de tous :

celui du malheur immérité.

 

 Alfred Wittersheim,

né le 16 mai 1825 à Paris et mort le 11 août 1881 à Paris, imprimeur français.

 

Breveté en 1856, il fut l'imprimeur du Journal officiel de la République française (initialement intitulé Journal officiel de l'Empire français) de 1869 à 1880.

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Dernière mise à jour - Décembre 2020