Fenêtres sur le passé

1871 Février

Chronique de guerre dans le Finistère

Sources : L'Électeur du Finistère Février 1871

Jeudi 2 février 1871

Correspondance

 

La Vigie nous donne en ces termes des nouvelles de notre excellent ami Louis Hémon :

 

Paris, 15 janvier 1871,

 

Nous extrayons d'un billet écrit à la hâte, et qui nous annonce une lettre plus détaillée, les quelques ligne suivantes :

 

Prosper et moi sommes réunis dans l'ambulance de M. Lallour (grands magasins du Louvre)

où il a été amené par un état de fatigue pur et simple, qui a déjà presque cédé à un repos de quelques jours.

 

Quant à moi, je n'ai plus guère que le souvenir de mon bobo, qui ne m'a retenu si longtemps ici

que par surcroît de précaution.

 

Nos amis sont bien, du moins tous ceux du bataillon, et les autres dont nous eus, en général, de récentes nouvelles.

 

Il n'y a guère à citer en pertes de jeunes gens connus de vous que M. Houot,

l'ancien sous lieutenant de notre garnison, tué à la bataille du 2 Décembre.

 

En compensation, je viens de voir,

parmi les nominations de l’Officiel d'hier,

dans la Légion d'Honneur,

Cuzon, du Grand-Ergué, le sous-lieutenant d'artillerie

marine, qui ne nous avait pas donné de ses nouvelles

depuis quelque temps, et qui occupait un poste exposé, dans une batterie de Vanves.

 

Les vivres sont suffisants, et permettent encore

une durée de siège qui exaspère les Prussiens

et les détermine à faire appel aux voies expéditives

c'est l'explication de leur commencement

de bombardement qui jusqu'ici n'a pu dépasser

certains quartiers de la rive gauche,

et y fait plus de bruit que de besogne.

 

Il en sera de même jusqu'à ce que plusieurs de nos forts soient tombés dans leurs mains, ce qui nous apparaît dans une perspective, non seulement éloignée

mais impossible.

 

Nous sommes sur la rive droite ; c'est vous dire que nous sommes en aussi pleine sécurité qu' à Quimper.

 

Le bataillon a continué à rester l'arme au pied à Villeiuif.

 

Il y a été visité par une douzaine d’obus seulement, destinés au fort de Bicêtre,

qui n'a pas été même sérieusement canonné.

 

Un homme de la compagnie de Pont-l'Abbé a été blessé, mais sans danger aucun, dit-on, à  la cuisse.

 

M. de Cambourg, aîné, a reçu un éclat, qui, par un bonheur providentiel, n'a causé qu'une contusion.

 

Louis HÉMON.

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Samedi 4 février 1871

 

On nous écrit de Concarneau :

 

Monsieur le Rédacteur en chef,

 

En lisant l’Électeur du mardi, 31 janvier, nous y avons vu entre autres promotion dans l’ordre de la Légion d’Honneur, la nomination au grade de chevalier, de M. Vouselaud, capitaine des douanes à Brest, actuellement capitaine adjudant-major au 2e bataillon des douanes, mobilisé à Paris.

 

Si c'est là une distinction qui honore d'autant plus le corps de la douane que le gouvernement s'est toujours montré sobre de pareilles faveurs à l'égard des administrations financières, il est juste de dire aussi qu'au cas particulier, nulle récompense n'était mieux justifiée.

En maintes circonstances, en effet, M. Vouselaud

s'est fait remarquer par son courage dans les sinistres survenus sur ses penthières (*)

depuis qu'il sert l'administration.

 

Par sa fermeté, il a souvent contribué à soustraire la propriété des tiers au pillage des riverains, et par son dévouement

à toute épreuve il eu le bonheur d'arracher à la mort

de nombreux naufragés.

 

Je n'en citerai qu'un exemple.

 

C'était en 1859 ou 1860, M. Vouselaud, étant alors capitaine au Conquet, se trouvait en cours de tournée à Bertheaume

au moment même où, poussé par une violente tempête

le brick anglais Dion était jeté à la côte

entre Bertheaume et le Minou.

 

Le navire se démolissait à vue d'œil sous l’effort des lames

et la mature allait s’écrouler en entraînant

à une perte certaine les hommes de l'équipage

qui s'étaient réfugiés dans le gréement.

M. Vouselaud se précipita tout habillé au milieu des brisants, et par son sang-froid,

son audacieuse résistance contre la mer, réussit avec l’aide de son lieutenant, à arracher à la mort cinq de ces marins, et si les deux autres qui complétaient l'équipage disparurent, on doit attribuer leur perte à l'état d'ivresse dans lequel ils étaient au moment du naufrage, et qui ne leur permit pas de soutenir la violence de la mer.

 

À la suite d'un fait si hautement honorable,

le gouvernement de S.M. Britannique décerna à M. Vouselaud une médaille d’or.

 

Pareille récompense lui fut accordée par le gouvernement français et, nous ne craignons pas de l'affirmer,

jamais témoignages ne furent mieux mérités.

 

Dans le cas où vous jugeriez à propos de reproduire ces quelques lignes dictées par la satisfaction

que nous cause la distinction dont M. Vouselaud vient d'être l'objet, puissent-elles être pour sa famille et ses amis

un léger adoucissement aux angoisses d'une séparation qui remonte à 5 mois,

c'est-à-dire un siècle eu égard aux cruelles épreuves que nous traversons.

 

Agréez, etc.

 

F. JOSSET.

 

(*) Vouselaud Sosthène Isidore Justinien

Capitaine aux Douaniers mobilisés.

Né le 8 août 1821 aux Sables (Vendée)

Décédé le 2 janvier 1876 à Brest

 

(*) Penthières -

Zone confiée à la surveillance d'une brigade de douane

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Jeudi 9 Février 1871

 

Une épidémie vraiment épouvantable sévit en ce moment à Landerneau.

 

On sait qu'une grande quantité de bœufs avait été accumulé sur divers points de la ligne d'Orléans,

en prévision du ravitaillement éventuel de Paris.

 

Ramené successivement en arrière, et excédé de fatigue,

cet immense troupeau a pris à Laval le germe d'un typhus qui a dégénéré en véritable peste bovine.

 

C'est par centaines que les morts se content chaque jour parmi le bétail du pays.

 

L'autorité a expédié immédiatement un nombre d'hommes suffisant pour enterrer les morts

et abattre les bovins malades.

 

Le préfet s'est lui-même transporté sur les lieux, et a fait établir un cordon sanitaire,

avec défense de laisser entrer ou sortir ; aucune nouvelle tête de bétail.

 

Grâce à ces mesures rigoureuses, mais nécessaires, on espère couper court à l'épidémie.

 

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La peste bovine

 

À la dernière heure, il nous arrive de nouveaux renseignements

sur ce fléau qui menace encore notre malheureuse patrie.

 

Le nombre des animaux atteints ou suspectés de la peste

est de trois mille.

 

Enterrer trois mille bœufs, à une profondeur de deux mètres

au moins, n'est pas une petite affaire, et le voisinage d'un pareil cimetière présenterait des dangers devant lesquels la commission

de Santé de Brest, a cru devoir renoncer à l'inhumation

des animaux morts.

 

On parle aujourd'hui de faire entrer tout le troupeau, cadavres et bêtes vivantes,

dans une vieille coque de navire qu'on irait couler au large.

 

Ce procédé nous semble d'une exécution des plus difficiles et le transport des animaux morts, des champs au navire, ne laisserait pas que de présenter encore de grands dangers.

 

Pourquoi ne pas employer la "cinération" rendue si facile depuis la découverte de l’huile de pétrole ?

 

Les américains du Sud ont adopté cette méthode depuis longtemps,

et ils sont arrivés aussi à pouvoir brûler jusqu'à cinq mille têtes de bétail dans la même journée.

 

La fumée que produit un pareil incendie de chairs, de cuirs, de cornes a nécessairement une odeur désagréable,

mais la pratique n'a point révélé qu'elle contient aucun principe délétère.

 

Profitons donc un peu de l’expérience des autres.

 

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Jeudi 23 Février 1871

Nous apprenons avec le plus grand plaisir le retour à Quimper de notre ami et ancien collaborateur, M. Louis Hémon, qui a partagé ces cinq derniers mois tous les dangers, les fatigues et les privations de l'armée de Paris,

dans laquelle il s'était engagé à titre volontaire après le 4 septembre.

 

 

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Samedi 25 février 1871

 

On lit dans le Courrier de Bretagne :

 

L’Euménïde a ramené hier de Belle-Île 550 prisonniers prussiens qui sont partis à quatre heures du soir de Lorient,

par un train spécial.

 

Il y a encore à Belle-Île près de 400 prisonniers qui y restent internés jusqu'à nouvel ordre.

 

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On lit dans le Courrier de Lorient :

 

Les mobilisés du Finistère, qui étaient campés au nombre d'environ 10 mille sur les promenades de Vannes,

depuis près d'un mois, viennent de recevoir une autre destination.

 

Jeudi soir, on leur a fait une distribution de capotes.

 

Cette distribution, quoique tardive, n'en a pas moins été reçue avec des marques non équivoques de satisfaction.

 

Il fallait voir la joie enfantine de ces pauvres diables en endossant

ce nouvel et ample vêtement qui est venu couvrir les haillons dont beaucoup étaient revêtus.

 

Au début de la campagne, la capote eût suffi par-dessus la veste de paysan.

 

Décidément, la vareuse a été une médiocre invention, comme vêtement d'hiver.

 

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